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J’étais une brute à l’école

Comment je suis passée d'élève torturée à préadolescente tyrannique – et comment je m'en suis tirée.

L'auteure, à six ans.

D'ordinaire, les gens conservent un souvenir ému de leur enfance. Les souvenirs de cour de récréation, des premiers apprentissages, des réveillons de Noël ou de l'affection parentale sont à peine entravées par celles de terreurs nocturnes ou de mauvaises chutes. Pourtant, à chaque fois que je repense à cette époque, un pénible sentiment de tristesse m'envahit.

Je suis née aux Sables-d'Olonne, une station balnéaire de Vendée qui accueille chaque été plusieurs dizaines de milliers de touristes français et étrangers. Mais en dehors de cette saison, la commune ressemble plutôt à un grand et paisible village d'environ 15 000 habitants. Ma famille – c'est-à-dire mes parents, mes deux sœurs et moi – habitait une maison non loin de la plage. Et tout comme mes sœurs plus âgées de six et sept ans, j'ai fréquenté la seule école primaire privée de mon quartier. Malgré l'éducation catholique qui la caractérisait, notamment à travers les cours de catéchisme obligatoires, les gamins ne ménageaient pas leur cruauté – et, visiblement, je représentais le parfait défouloir.

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Nous n'avions pas beaucoup d'argent, alors ma mère s'improvisait régulièrement coiffeuse avec un succès tout relatif. En témoigne la frange épaisse et mal taillée qui me retombait sans grâce sur le front. Je récupérais aussi les vêtements de mes sœurs dans lesquels je flottais, ce qui me donnait l'étrange allure d'une poupée de chiffon. Tout le monde a eu un passage vestimentaire douteux durant son enfance – sauf que les élèves de mon école venaient de familles plutôt bourgeoises et le style, aussi ridicule que cela puisse être, avait déjà son importance. Régulièrement, on me bousculait ou m'humiliait. L'une de mes petites camarades m'a un jour « brossé les cheveux » avec un balai trouvé dans la cour de récréation. Aussi, mes goûters, mes Pogs et même mes cartes Panini Michael Jackson se volatilisaient pour se retrouver mystérieusement dans les poches des autres.

Mais comment aurais-je pu leur en vouloir alors que même le corps enseignant me déconsidérait lui aussi ? Un matin, alors que je venais de me casser le poignet en tombant du toboggan de la cour de récréation, l'institutrice m'a délibérément ignorée parce qu'elle pensait que je « jouais la comédie ». Quelques heures plus tard, je me suis retrouvée à l'hôpital, le bras fraîchement plâtré. À plusieurs reprises, mes parents se sont plaints, sans évolution notable. Et j'imagine qu'à l'époque, ce n'était pas dans les habitudes de changer son enfant d'école.

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Au collège, je suis entrée dans un nouvel établissement. Manque de chance, c'était également celui où échouaient les enfants de mon école primaire. Les humiliations ont repris – un garçon m'accueillait chaque matin par un coup de genou dans la cuisse – jusqu'à ce qu'en classe de cinquième, je rencontre des élèves un peu plus âgés que moi et au caractère bien plus trempé que le mien. Je les observais. Eux ne se faisaient jamais marcher sur les pieds. C'étaient eux qui dictaient les règles. Rapidement, je les ai fréquentés et les ai pris pour modèles. Une nouvelle vie devait commencer et pour cela, je devais tuer l'ancienne.

Pour la première fois, je me suis battue. C'était avec l'une de mes anciennes amies, avant un cours d'art plastique. Je ne me souviens même plus pourquoi nous en sommes venues aux mains. Suite à cet épisode, et dès qu'une conversation prenait un tournant qui ne me plaisait pas, je giflais ou frappais systématiquement mon interlocuteur. Filles ou garçons, il n'y avait pas de différence. D'ailleurs, j'adorais prendre pour cible les gosses qui relevaient d'un profil identique au mien quelques années plus tôt : vulnérables, effacés et désireux de ne pas se faire remarquer. Je pouvais m'attarder pendant de longs moments sur eux, à me moquer sans limite d'un détail de leur apparence. C'était si facile et souvent, ma victime finissait en larmes.

Bien sûr, j'avais conscience de briser leur faible estime personnelle. Mais loin d'éveiller mon empathie, cela me faisait jubiler. C'est moi qui étais crainte, désormais. Et peu importe que mes actes s'assimilent à du harcèlement moral. J'avais désormais ma revanche. À la maison, les conflits avec mes parents étaient également devenus réguliers. Le dialogue s'était même éteint avec mon père. Mon insolence croissante et répétée à l'égard de mes professeurs m'a finalement valu un redoublement. J'étais alors en quatrième. Avec le recul, ce fut probablement l'une des meilleures choses qui ait pu m'arriver pendant cette période.

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J'ai entamé ma « rédemption », prenant peu à peu conscience des torts que j'avais causés. Je suis allé voir une par une toutes ces personnes que j'avais invectivées, frappées, pour leur présenter mes plates excuses. »

Vous l'avez sans doute expérimenté par vous-même, les amitiés ont une valeur très relative lorsqu'on est préadolescent. Ce simple redoublement m'a éloigné de cette nouvelle bande d'amis que je m'étais constituée, quand bien même nous évoluions toujours dans les mêmes bâtiments. Ce fut l'occasion pour moi de commencer enfin à réfléchir. Si à cet âge les relations sexuelles demeuraient très éloignées de mes préoccupations, ce n'était déjà plus le cas des filles que je prenais pour modèle. Toutes partageaient avec moi les détails de leurs relations intimes, de leurs nombreux petits copains, quand bien même ceux-là les considéraient comme des vagins disponibles à la demande. Finalement, je ne souhaitais plus leur ressembler.

Ma conduite s'est améliorée à ce moment-là. Je veux dire : je restais impulsive, OK, mais je parvenais la plupart du temps à canaliser ma colère. J'ai d'ailleurs rencontré les amis qui forment toujours ma bande de potes. Des personnes bien plus saines d'esprit que celles dont je vous ai parlé jusqu'à présent. Aussi, j'ai entamé ma « rédemption », prenant peu à peu conscience des torts que j'avais causés. Je suis allé voir une par une toutes ces personnes que j'avais invectivées, frappées, pour m'excuser platement.

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L'histoire de mes accès d'agressivité aurait pu s'arrêter ici. Mais vous savez ce qui arrive quand on entre de plain-pied dans l'adolescence, la vraie : on expérimente de nouveaux trucs, à commencer par les beuveries. Et manque de chance, me retrouver en état avancé d'ébriété les vendredis et samedis soirs ne m'a pas aidé à tirer un trait sur mes mauvaises habitudes.

L'auteure, en compagnie de l'un de ses amis

Habiter en bord de mer procure un certain nombre d'avantages, comme se retrouver régulièrement entre potes sur la plage avec quelques bouteilles à portée de main. En contrepartie, il faut supporter « les surfeurs », une bande de connards arrogants et suffisants, persuadés d'être l'incarnation du cool parce qu'ils savent tenir debout sur une planche. Un soir, l'un d'eux avait remarqué mes yeux embués d'alcool et s'était mis en tête de m'embrasser. Manque de chance pour lui, j'étais encore suffisamment lucide pour le refouler. Mais subir un « non » de la bouche d'une fille ne devait pas faire partie de ses habitudes. Vexé, il m'a poussée et a manqué de me faire tomber., Plutôt que de m'éloigner pour éviter un conflit inutile, j'ai décidé de lui coller mon poing au visage. Je ne m'attendais simplement pas à ce qu'il en fasse autant. La lèvre ouverte, je suis restée dans le sable, hagarde, pendant que la soirée se transformait en bagarre générale par l'intermédiaire de mes potes venus me défendre.

Dès que je me retrouvais ivre, les fêtes se terminaient mal. J'avais « l'alcool mauvais », comme on dit souvent. Et mes amis étaient les premiers à en faire les frais. L'un d'eux, Manu, probablement l'une des personnes les plus ouvertes et sensibles que je connaisse, en a sacrément bavé à ces occasions. Couteau à beurre, chaussure, manette de PlayStation : vous n'imaginez pas tout ce que j'ai pu lui balancer à la gueule, en plus des mots. Au fur et à mesure, mes propres amis me fuyaient. J'étais devenue une bombe dont le détonateur consistait en une bouteille de vodka bien entamée. Par chance, ils m'ont fait réaliser que si je poursuivais dans cette voie, j'allais me retrouver seule. Pour de bon. Je venais de quitter le lycée et je ne souhaitais surtout pas perdre les amis avec qui j'avais partagé les meilleurs moments de ma vie. Il me fallait entamer une troisième révolution. Celle-ci fut la bonne.

Cela fait quatre ans que je ne verse plus dans l'excès avec la boisson, et encore moins sobre. Avant, je picolais systématiquement, jusqu'à ce que je finisse par vomir ou m'endormir n'importe où. À présent, ma consommation se limite à quelques verres et je vous assure que mes amis s'en portent mieux. Moi aussi, pour être honnête.

J'ai toujours honte de ces différents épisodes de ma vie, et en particulier d'avoir fait souffrir des personnes fragiles qui ne m'avaient rien demandé. J'étais juste très en colère. Le problème c'est que cette colère visait tout et personne à la fois. Je crois que je voulais prouver à la terre entière que j'avais du caractère, que personne ne pourrait plus me faire de mal. Aujourd'hui, je m'en fous.