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LE NUMÉRO VERS NULLE PART

La carte est le territoire

L'histoire de l'homme qui prend en photo les câbles sous-marins de la NSA
30.10.15

Columbus III, câble sous-marin NSA/GCHQ, océan Atlantique, 2015, C-print, photo publiée avec l'aimable autorisation de la galerie Metro Pictures.

_Cet article est extrait du numéro _« Vers nulle part » de VICE__

C'est au fond d'un bar metal d'Istanbul, le Rasputin, que j'ai retrouvé l'artiste Trevor Paglen, affalé sur un canapé. Il était de passage ici pour donner une conférence sur l'un des thèmes clés de son travail : le secret gouvernemental. Ça faisait quelques jours déjà qu'on se croisait dans le même hôtel qui fut – jadis – un point de ralliement d'espions américains. C'est pourquoi, pour parler de la NSA, il nous a semblé plus judicieux de se rencontrer dans un bar pourri portant le nom d'un Russe mystique auquel on assimile volontiers la chute du régime tsariste.

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Vite, Trevor s'est mis à donner des détails sur son dernier projet, pour lequel il est parti explorer les méandres du renseignement intérieur, à leur source.

« Quand on parle d'Internet ou de surveillance de masse – choses devenues indissociables –, on a recours à des métaphores abstraites pour les décrire : on parle du cloud, du word wide web ou que sais-je, explique-t-il. Mais sur Terre, toute chose est bien constituée de matière tangible, non ? De quelle matière est donc constituée, concrètement, la surveillance de masse ? Comment se matérialise-t-elle ? »

Entre deux riffs de guitare, Trevor poursuit en analysant la façon dont les échanges virtuels ont tendance à se matérialiser dans l'esprit des gens, ces outils abstraits qui ont le pouvoir de relier comme par magie les humains sur Terre. « Mais ont-ils le pouvoir de connecter physiquement les gens entre eux ? » me questionne-t-il.

Dans Tubes, un livre qui étudie cette notion de « matérialité » du web, Andrew Blum, l'auteur, donne quelques pistes : « Internet existe – dans le sens où il a une existence physique, une infrastructure, un socle tangible. » Alors que nous sommes habitués à imaginer le virtuel comme quelque chose d'immatériel – et à y assimiler des expressions sibyllines comme « un monde fait de 0 et de 1 » –, le gouvernement et l'armée, eux, envisagent Internet d'une manière totalement différente. Les organismes de surveillance comme la NSA voient plutôt des câbles de fibre optique, des réseaux d'infrastructures ou des centres de données – des choses très concrètes, pour le coup.

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Trevor Paglen connaît le sujet sur le bout des doigts. Il a déjà photographié les stations d'écoute de la NSA en Virginie, les zones d'essais d'armes chimiques en Utah, les prisons secrètes d'Afghanistan, les satellites de surveillance américains et encore bien d'autres installations fantômes gouvernementales. Pour son dernier projet, l'artiste de 41 ans s'est rapproché au plus près des outils d'espionnage : en plongeant, littéralement, au plus profond des opérations secrètes gouvernementales. Trevor Paglen a en effet photographié les câbles de fibre optique sous-marins qui constituent l'infrastructure physique d'Internet, en particulier ceux sur lesquels se branche la NSA pour récolter des données personnelles.

« Je me suis demandé comment la NSA observait les réseaux de télécommunications, explique Trevor. J'ai voulu voir à quoi ressemblait Internet lorsqu'on le voit à travers les lunettes de la NSA. »


À VOIR : The Creators Project meets Trevor Paglen :


La grande majorité du trafic internet, des communications téléphoniques et des e-mails transitent dans le monde par l'intermédiaire de ces câbles en fibre optique planqués au fond de la mer. C'est pendant la guerre froide que le gouvernement américain s'est branché dessus pour la première fois. À l'époque, la NSA, la CIA et la Navy s'étaient lancées dans l'Opération Ivy Bells et utilisaient des sous-marins et des plongeurs pour pirater les câbles, installer des îlots d'enregistrement et espionner les Soviétiques.

Ces câbles sont la propriété d'entreprises privées, mais selon Trevor, la NSA leur propose de l'argent – ou les menace de les traîner en justice en vertu du Patriot Act – afin de s'offrir un accès privilégié aux « nœuds » ou « chokepoints », ces noms informels que l'on donne aux zones peu profondes dans lesquelles les câbles convergent. Comme le révèle Edward Snowden dans l'une des archives qui a fuité récemment, la NSA a pour habitude de se brancher sur ces chokepoints par l'intermédiaire de sous-marins des forces armées comme le USS Jimmy Carter, surnommé « l'oreille sous-marine de la Navy ».

L'OPÉRATION IVY BELLS

Durant l'opération Ivy Bells, en pleine guerre froide, la Navy américaine, la CIA et la NSA ont placé des mouchards sous-marins afin d'espionner les communications russes.

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Mais la NSA n'est pas la seule à déployer autant d'efforts. Il est aujourd'hui avéré que l'organisme gouvernemental de renseignement américain coopère régulièrement avec son équivalent britannique : le Government Communications Headquarters, connu pour avoir lancé un programme de surveillance similaire, appelé Tempora, dont le rôle est de siphonner chaque jour plus de 20 millions de gigabits de données par l'intermédiaire d'un réseau de câbles s'étendant sur 965 000 km.

En théorie, ces organismes seraient désormais en mesure d'enregistrer n'importe quel type d'informations (publications Facebook, échanges d'e-mails ou historiques de navigation), du moment qu'elles transitent par lesdits câbles.

Pour les besoins de l'exposition, Trevor est donc parti photographier plusieurs de ces chokepoints sous-marins au plus près des zones côtières. Ces clichés permettent de matérialiser précisément les endroits où convergent les communications internet et où les violations de la vie privée prennent forme.

Le plus compliqué fut, bien sûr, de localiser ces mystérieux endroits. Pour ce faire, Trevor a eu recours à des Atlas maritimes qui révèlent leurs positions – il s'agit de cartes publiques censées empêcher les bateaux de jeter l'ancre par inadvertance sur les câbles. Ensuite, il a recoupé ces informations avec des cartes des récifs : « J'ai utilisé ces informations pour établir d'immenses référentiels de recherche en isolant, par exemple, un carré sur une carte, puis en lui attribuant les bonnes coordonnées GPS, avant d'envoyer une équipe de plongeurs pour prendre les photos. » Il a intitulé ses tirages en fonction des différents câbles retrouvés, révélant par la même occasion les coordonnées de tous les chokepoints.

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« Il existe quelques endroits sur Terre où tous ces câbles sont accessibles depuis le rivage. Ces endroits sont très précisément géolocalisés », me confie Trevor. Sur la côte Ouest des États-Unis, on trouve des câbles à l'air libre du côté de Seattle, à Hillsboro et Bandon, dans l'Oregon, ou à Point Arena et Morro Bay, en Californie. Sur la côte Est, on tombe sur des points d'ancrage à Mastic Beach et aux alentours de Long Island, New York, mais aussi à Manasquan et Tuckerton, dans le New Jersey et à Boca Raton et Hollywood, en Floride.

La région Sud-Est des États-Unis est très prisée par la NSA : on y trouve peu d'entreprises de télécommunications établissant des connexions directes avec l'Europe, l'Afrique ou l'Amérique du Sud. Celles-ci utilisent donc des relais sur le sol américain, via la Floride : « C'est du petit-lait pour la NSA. Même lorsqu'un individu situé au Portugal parle à une personne située en Argentine – et que théoriquement, la conversation sort complètement de sa juridiction – elle a le droit de l'espionner car le câble passe par les États-Unis. »

Paglen a photographié les fonds marins et les bords de plage à la recherche des câbles placés par la NSA pour siphonner différents types d'informations.

« J'aime l'idée de montrer une photographie de quelque chose qui est littéralement invisible à l'œil nu [les infrastructures de surveillance de masse]. Même en décortiquant mes photos, il est impossible de les distinguer. Et pourtant, elles sont là : j'apporte les preuves que ces énormes branchements sur des câbles sous-marins existent bel et bien », avance Trevor.

Selon ses propres mots, son travail photographique évoque « l'incapacité à voir – ou notre incapacité à voir la façon dont le monde fonctionne, pour préférer s'aligner sur notre façon de percevoir les choses ». Ses photos mettent à nu la réalité : elles sont la preuve matérielle que naviguer sur le net revient à mettre le pied dans un piège à loups.

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