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J’ai le meilleur job du monde : je ramasse les chiens écrasés

Une discussion boulot avec Hygiène Action, une boîte qui nettoie les routes de ses animaux morts.
09 septembre 2015, 5:00am

Lionel en train de ramasser un chat mort. Toutes les photos sont d'Anna Lecerf.

Lionel a 53 ans et adore les animaux. C'est pour cette raison qu'il a choisi de ramasser leurs corps en décomposition dans la rue et d'en faire son métier.

Sa boîte s'appelle Hygiène Action, et est située à Tremblay-en-France, en Seine – Saint-Denis, à côté de l'aéroport Charles de Gaulle. L'endroit sent fort. Dedans, il y a plein de chiens en cage, qui tous, aboient bruyamment. Des kilos de chats, aussi. Et, plus on s'avance dans le hangar, plus on croise de nouvelles variétés d'animaux : des chèvres, des poules, parfois même des perroquets.

Hygiène Action est spécialisée dans le ramassage d'animaux sur la voie publique – vivants ou morts – depuis 20 ans. Lionel est le patron de la boîte. Avec ses dix employés, il couvre l'ensemble du secteur Île-de-France, des Yvelines jusqu'à la Seine et Marne. En plus de stocker dans son entrepôt les animaux morts qu'il ramasse – ce qui représente, selon ses dires, « 10 % de son activité » –, il y accueille les animaux errants qu'il attrape sur la voie publique, avant de les remettre à une fourrière ou à une association d'aide aux animaux de type 30 millions d'amis.

Au siège, Lionel travaille notamment avec Flora, qui a 23 ans. Au départ, Flora voulait devenir éleveuse de chiens, mais après être passée en stage chez eux, elle a trouvé « qu'ils vendaient du rêve ». Du coup, elle est y restée. « S'occuper des animaux morts, ça fait partie du boulot, même si c'est ce qu'il y a de moins drôle », assure-t-elle.

J'ai interviewé Lionel et Flora à propos de leur vie et de leur job dans leurs bureaux, tandis qu'un perroquet fou poussait des hurlements déchirants toutes les deux minutes juste à côté de nous. Puis on est allés faire un tour à la pêche aux cadavres.

Lionel au travail.

VICE : Salut Lionel. Tout d'abord, qui te préviens d'aller chercher un animal mort à tel ou tel endroit ?
Lionel : En fait, tu reçois un appel de l'une des mairies d'Île-de-France avec lesquelles tu as un contrat, qui te signale la présence d'un animal mort quelque part dans sa commune. En général, elle relaie le ou les appels de riverains qui ont constaté la présence de la bestiole. Parfois, c'est aussi la police municipale qui a prévenu la mairie. Ensuite, je préviens l'un de mes employés qui couvre le secteur concerné, et il intervient directement. On est disponibles 7 jours sur 7, 24 heures/24, 365 jours par an.

Quels types d'animaux vous ramassez ?
De tout. En grande majorité des animaux domestiques, la plupart du temps des chats – ça représente huit cas sur dix environ. Mais nous ramassons aussi, notamment dans les départements les plus ruraux comme la Seine et Marne, des animaux sauvages, type renards, sangliers, biches, etc. Parfois, dans un autre genre, des NAC [pour nouveaux animaux de compagnie] : serpents, iguanes ou autres.

De quelle manière intervenez-vous sur place ?
Chacun des employés a un camion avec des gyrophares qui lui est attitré et qui sert à tous les types d'interventions. À l'intérieur, il y a un « kit » composé de gants en caoutchouc, d'une blouse, d'une petite pelle, et de sacs en plastique de différentes tailles, tous adaptés aux différentes corpulences des animaux. Et puis un bac pour ramasser si le corps est démembré. Il y a aussi des cages – mais ça, c'est pour quand ils sont vivants [_rires_]. Pour les autres choses je laisse Flora répondre.
Flora : Quand on arrive sur place, dans la majorité des cas, ce sont des chats pas trop abîmés car ils ont été renversés par un véhicule, et tués sur le coup. Donc je mets la main dans le sac plastique, on prend l'animal et je retourne le sac sur lui. Ou bien je l'attrape directement avec les gants en caoutchouc. Je ferme le sac, je mets l'étiquette, et je le mets dans la poubelle.

Lionel en pleine intervention.

OK. J'imagine que parfois, c'est plus compliqué ?
Flora : Oh que oui ! Il y a souvent ce que j'appelle des cas « cartes au trésor », c'est-à-dire lorsque les indications données sur l'endroit où se situe le corps sont super floues. Cela peut être une avenue, un bosquet, trois numéros de rue différents selon les appels. Donc on passe beaucoup de temps à rechercher l'endroit avant de savoir où intervenir.

L'autre chose, c'est quand j'arrive et que le corps est en état de décomposition avancée et que les viscères sortent dans tous les sens. Là, ce n'est vraiment pas simple à gérer. Et puis l'odeur...
Lionel : Et puis il y a les endroits dits « sensibles » où il faut intervenir très rapidement. Typiquement, devant une école. On reçoit un nombre de coups de fils délirants, car les gens sont un peu choqués, et surtout ils ne veulent pas que leurs enfants aient ça sous nez. Il faut alors vraiment intervenir au plus vite.

Dans les cas de gibier, très souvent, entre le moment de l'appel pour signaler la présence de l'animal, et notre arrivée sur place, il ne reste que quelques boyaux, la tête et les sabots.

Comment ça se passe pour les grosses bêtes, type sangliers ou biches ?
Flora : Ça arrive en général plus sur les voies rapides. Et c'est difficile, parce que c'est lourd. Et puis ça ne rentre pas forcément dans la poubelle. Mais en général, il y a toujours des personnes sympas qui prennent pitié et qui m'aident. Je pense que c'est en partie parce que je suis une fille. Et puis pour que ça tienne dans la poubelle, il faut parfois y aller au forcing, quitte à casser quelques os.
Lionel : Et puis il faut savoir que pour ces cas de gibier, très souvent, entre le moment de l'appel pour signaler la présence de l'animal, et notre arrivée sur place, il ne reste que quelques boyaux, la tête et les sabots. Car les gens qui savent y faire, quand ils voient un beau gibier comme ça, ils n'hésitent pas et font leur petit travail.

L'un des kits d'intervention utilisés par Hygiène Action.

Qu'est-ce que vous faites des corps une fois que vous les avez ramassés ?
Pour ce qui est des animaux domestiques, on les emmène à notre siège, et puis on les congèle avant de les ramener à la fourrière pour qu'ils soient identifiés. S'ils ont une puce ou un tatouage lisible, leurs maîtres sont ensuite prévenus. Pour ce qui est des animaux sauvages, on les stocke dans de grands bacs en plastique, avant de les envoyer directement chez l'équarrisseur.

Vous devez chaque jour affronter de nouvelles épreuves assez sinistres. Qu'est-ce qui est le plus difficile dans votre métier ?
Flora : Je dirais, quand on a eu le signalement d'un animal disparu par son propriétaire ; et qu'on est appelé peu de temps après pour un animal qui correspond à l'animal disparu. On arrive sur place avec beaucoup d'appréhension. Si c'est bien lui, c'est dur – mais au moins le maître est prévenu. Si ce n'est pas lui, il y a un vrai soulagement.
Lionel : J'ai le souvenir comme ça d'un particulier qui avait appelé pour un chien-loup, ce qui est rare. Je l'ai retrouvé un peu plus tard sur le périphérique. Quand j'ai vu la bête, j'ai su que c'était celle qui était recherchée... Il faut ensuite passer le coup de fil pour prévenir le propriétaire, qui était dévasté.

Qu'est-ce que vous aimez le plus dans ce métier ?
S'occuper des animaux, même quand ils sont morts, c'est s'en occuper, en prendre soin. Et puis ça permet d'apporter une réponse aux propriétaires inquiets.
Flora : Aucune journée ne se ressemble. Je ne sais jamais ce qu'il va se passer quand j'arrive au boulot le matin. C'est ce qui change des autres boulots liés au monde animal, qui ont un caractère très répétitif.

OK, merci à tous les deux.

Anna est sur Twitter.