Comment j’ai piégé un pédophile qui se faisait passer pour un coach pour anorexiques

En faisant des recherches sur la communauté pro-ana, je suis tombée sur un prédateur sexuel.

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18 juin 2015, 5:00am
Cet article a été initialement publié sur Vice Alps

La semaine passée, je suis tombée sur un groupe Facebook pro-ana en faisant des recherches pour un article. En gros, il s'agit d'un forum pour jeunes femmes anorexiques, lesquelles semblent considérer ce trouble de l'alimentation potentiellement mortel comme un choix de vie. Si le fait de voir des jeunes filles se faire mutuellement sombrer dans l'anorexie est déjà douloureux, j'ai pourtant eu l'occasion de témoigner de choses encore plus dérangeantes.

Le blog suisse Skinnylicious est un autre forum pro-ana, une sorte de paradis pour adolescentes qui hésitent à basculer ou non dans l'anorexie. On y trouve un « marché des jumelles » où ces jeunes femmes placent des annonces pour trouver des personnes qui ont les mêmes mensurations qu'elles, afin de procéder à des échanges vêtements. Au beau milieu de tous ces posts, l'un d'eux a particulièrement attiré mon attention, rédigé par un prétendu « coach pro-ana ».

« Voulez-vous perdre du poids ? » disait l'annonce. « Vous voulez être maigre plutôt que mince ? Je peux vous aider. »

Le type qui a écrit le commentaire se présentait comme un coach pro-ana professionnel, offrant ses années d'expérience « par pure gentillesse ». Il y avait inscrit son numéro de téléphone – à n'utiliser, selon lui, que si les filles étaient absolument convaincues de vouloir perdre du poids. Désireuse d'en savoir le plus possible sur la triste réalité de la communauté des pro-ana, j'ai décidé de le contacter via WhatsApp.

Les captures d'origine sont ici – elles ont été adaptées en français pour les besoins de cet article.

J'ai expliqué à mon nouveau coach que je voulais devenir anorexique. J'ai aussi précisé que j'avais 15 ans et que j'étais très déterminée. « Andree » (le pseudonyme avec lequel il opérait) a mis moins d'une journée à me répondre. Quand je lui ai demandé quel poids il me recommandait d'atteindre, il m'a expliqué qu'il avait besoin de me voir en culotte avant de pouvoir prendre sa décision. La sonnette d'alarme qui résonnait déjà dans ma tête s'est amplifiée.

Andree m'a raconté qu'il avait 25 ans. Forcément, j'étais suspicieuse vis-à-vis de cet homme qui souhaitait aider des gamines de 15 ans à devenir anorexiques et qui exigeait des photos intimes pour ce faire. J'ai décidé de jouer le jeu et j'ai envoyé à mon « coach » quelques clichés trouvés sur le web. Je lui ai envoyé des photos d'une enfant toute fine et très jeune. Elle avait à peine besoin du soutien-gorge qu'elle portait sur la photo. Andree a visiblement apprécié. Il a accepté de me coacher, mais pas avant que je n'accepte quelques conditions.

J'avais du mal à croire ce que je lisais. Ce taré me disait que je devais m'infliger des humiliations sexuelles pour être anorexique. Cette expérience était tellement absurde et ses intentions si ouvertement malsaines que j'en ai eu la nausée. Cet homme rôdait sur le web, à la poursuite d'adolescentes vulnérables – dont la plupart souffraient de dépression et de troubles de l'alimentation.

Pour les besoins d'un autre article, j'avais déjà passé une semaine avec les adolescents d'un groupe en ligne pro-ana. J'ai pu témoigner de l'étrange haine de soi que ces adolescentes manifestent. Elles voulaient qu'on leur rappelle quotidiennement à quel point elles étaient grosses et inutiles. Cet homme usait à son profit d'une maladie très dangereuse afin d'obtenir des photos intimes de mineures.

Je me suis ressaisie et j'ai décidé de poursuivre la conversation. Le « coach » a fini par vouloir me parler au téléphone. J'ai pris ma voix la plus aiguë et j'ai essayé de faire des réponses courtes. Il s'est expliqué : « Je dois être certain que tu es assez mature pour mon coaching. Je vais te poser quelques questions et te donner des tâches à accomplir. »

Il m'a demandé quand j'avais perdu ma virginité, si je me masturbais et si j'avais déjà pratiqué le sexe anal. L'estomac complètement retourné, je balbutiais mes réponses en essayant de ne pas exploser de rage. Quand l'appel s'est terminé, il m'a envoyé les tâches à accomplir.

Je lui ai répondu ce qu'il voulait entendre et j'ai décidé de contacter la police immédiatement après. Quand je suis revenue sur la page où figurait son annonce, j'ai été choquée en voyant qu'il n'était pas le seul à faire ça. J'avais été si occupée à trouver un forum pro-ana que je n'avais même pas remarqué les dizaines d'annonces de « coachs ». Il semble que les pédophiles du monde entier avaient trouvé une nouvelle manière d'avoir accès à des adolescentes psychologiquement fragiles.

Toutes les annonces de recherche de « jumelles » ana ou de groupes WhatsApp semblent avoir été mises en ligne par des filles. Mais toutes celles de coachs pro-ana viennent de mecs âgés de plus de vingt ans – ou de personnes qui n'ont divulgué aucune information sur leur identité.

De nombreuses questions me venaient à l'esprit, auxquelles je ne pouvais répondre que par un horrible « oui ». Ces pédophiles utilisaient-ils des forums pro-ana pour débusquer des jeunes filles avec un manque de confiance en elles ? Étaient-ils plus attirés par les corps fins, osseux de ces adolescentes anorexiques ? Encore une fois, c'était une conclusion difficile à ignorer. Mon coach personnel a repris contact avec moi. Apparemment, les vidéos nues qu'il avait exigées ne pouvaient pas attendre.

Cette ultime demande m'a fait flipper. Cet enfoiré essayait soudainement de passer du rôle de coach à celui de maître. J'ai trouvé une excuse pour me défiler et éviter ce défi. Andree semblait tellement attaché à mon petit personnage de 15 ans qu'il pensait pouvoir me tenter avec une « vraie » séance de coaching.

Il a expliqué que son coaching serait plus efficace si je venais le voir à Francfort. Il m'a rappelé que j'aurais besoin de travailler dur pour devenir anorexique et que je serai humiliée à plusieurs reprises. Il avait montré ses vraies couleurs. Je n'osais pas penser à la pauvre gamine de 15 ans qui, souhaitant absolument perdre du poids, se risquerait à rendre visite à un tel pervers dans une ville lui étant étrangère.

Ce soir-là, j'ai écrit à la police allemande et je leur ai parlé de mon article, de mon expérience et d'Andree. Malheureusement, je suis persuadée qu'il existe de nombreux autres Andree.

Les dangers que posent les blogs pro-ana m'ont toujours paru réels et graves. Mais peut-être sont-ils une source de préoccupation au-delà des craintes habituelles concernant le fétichisme délibéré de la perte de poids chez les adolescentes.

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