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J’ai été Jay-Z en bitcoins

En mars, j'ai pris un vol de San Francisco jusqu’à Panama City avec moins 150 euros sur mon compte. Pour être franc, je n'étais pas inquiet de la minceur de mes fonds.

Adrian Baumann


Une photo tirée de mon voyage à Bocas del Toro, intégralement payé en bitcoins.

En mars, j'ai pris un vol de San Francisco jusqu’à Panama City avec moins 150 euros sur mon compte. Pour être franc, je n'étais pas inquiet de la minceur de mes fonds. Une semaine plus tôt, un gars que j'avais rencontré sur Internet m'avait acheté un billet d'avion pour l'aider à constituer l'équipage d'un voilier censé voyager jusqu’au canal de Panama. Et j'avais un gros stock de bitcoins pour m’alimenter une fois sur place.

Un an plus tôt, j'avais acheté des bitcoins à 3 euros pièce, après avoir lu quelques trucs sur cette monnaie peer-to-peer, décentralisée et dérégulée. À l'heure actuelle, son seul avantage pratique tient au fait qu’elle facilite les achats illicites sur le net et sert donc à engraisser des mecs déjà gras, qui passent leur temps les yeux rivés sur l'écran de leur laptop. Mais, en effet, elle sert. J'ai d’ailleurs été faire un tour sur Silk Road, le eBay de la drogue en ligne, et y ai fait quelques emplettes. En dehors de ça, la plupart de mes thunes numériques n’ont jamais servi à rien. Ceci dit, même si ce n’était rien de plus que ma petite spéculation d'amateur, je savais que cette monnaie pour nerds constituerait un filet de sécurité au cas où quelque chose tournerait mal au cours du voyage. Et bien sûr, celui-ci a mal tourné.

Lors de ma première nuit en mer, je suis descendu sous le pont pour vomir et ai commencé à m'inquiéter lorsque j'ai vu que ce qui sortait de mon estomac malade était composé à 25 % de vomi et à 75 % de sang. Le capitaine a fait demi-tour, et une fois au port, un médecin panaméen m'a expliqué que si je remontais à bord, je risquais la perforation d'un ulcère, ce qui, en mer, signifie « se vider de son sang ». J'ai informé le capitaine que je restais à terre, ordre du médecin.

Après avoir vu le bateau repartir sans moi, j'ai fait du stop jusqu'à Panama City. Là, j'ai pris une piaule dans un motel et ai passé la nuit à boire du coca, idéal en cas d'ulcère, dans un bar perché sur le toit d'un bâtiment. Le doc m'avait interdit de toucher à l'alcool. Le club en question était rempli d'expatriés de tous bords et en regardant par la fenêtre, on avait une assez belle vue sur cet ersatz de ville. Dehors, hormis les prostituées colombiennes que les expats' avaient engagées pour leur tenir compagnie, tout le monde avait l'air de travailler dans la finance. Ce qui est tout à fait logique dans la mesure où l’on surnomme cet endroit « la capitale du blanchiment de capitaux des Amériques ». Imaginez une succession d’immeubles disséminés au hasard, à la va-vite, à la gloire du Dieu argent sale, et dont la plupart des étages sont vides. Des tas de tours construites dans l'unique but de permettre aux barons de la drogue d'acquérir des biens légitimes.

En d'autres termes, Panama City était l'endroit rêvé pour vivre de la spéculation numérique. Lors de mon deuxième jour en ville, j'ai vendu 10 bitcoins pour l’équivalent de 40 euros sur le site d'échange monétaire numérique Mt.Gox, puis j'ai utilisé BitInstant, un service basé à Brooklyn, afin de transformer le reçu en véritables dollars numériques via PayPal. En trois jours, on m'a viré mon super fric numérique sur mon compte de la Chase Manhattan Bank. Enfin, plus que super, puisque cette monnaie devenait carrément réelle. Pendant ce temps-là, la valeur des bitcoins continuait de monter en flèche. À chaque fois que je faisais un retrait sur mon compte Mt.Gox, la valeur des bitcoins avait triplé.

Pourtant, je n’ai pas tout à fait accroché à Panama City. J'avais de la thune, soit, mais l’idée de passer mon temps avec des tocards blancs qui sortaient dans les bars et discutaient de leur job merdique me déprimait profondément. C’est pourquoi j'ai sauté dans un bus en direction de Bocas del Toro, un archipel pour les fêtards/routards/ramasses qui traversent le Panama. C'était parti pour le spring break.

Là-bas, en plus de me sentir vieux, j'ai passé mon temps à tenter d’oublier cette sombre histoire d'ulcère. Pour ce faire, j'ai transformé mes bitcoins en dollars, mes dollars en bière, et mes bières en danse maladroite avec des nanas israéliennes qui se foutaient de ma gueule.

J'ai mené la grande vie, mais je n'osais jamais regarder les numéros de trop près. Je savais que ce boom n'était qu'une bulle spéculative de merde. Alors que je payais une bière à une Scandinave à la peau tannée, j'ai commencé à m'inquiéter de l'état de mon compte en banque. Heureusement, l'inquiétude s'est noyée dans un shot de tequila à un dollar et la sérénité a refait surface avec les glaçons du cocktail suivant. Le bitcoin n'était qu'une bulle mais bordel, j’étais aussi en mesure de buller dans la culotte de cette Suédoise. Si j'arrivais à bien me placer sur ce marché, j’étais en mesure de transformer ce cycle matinées brouillées-soirées « ça y était presque » en un mode de vie inédit.

Au bout d’une semaine, je me suis lassé de Bocas del Toro. J'avais fait le tour de sa débauche moite, poisseuse. J'ai de nouveau sauté dans un bus, cette fois, en direction des montagnes venteuses de Boquete. Quand je suis arrivé, je me suis rendu compte que les bitcoins m'avaient transformé en gros – mon bide avait à peu près doublé à cause de la bière locale au goût de pisse.

Lors de mon arrivée à Boquete, un bitcoin valait 220 euros. Je suis sorti et me suis payé un repas copieux. J'ai bouffé des glaces, fait la visite guidée d'une plantation de café, envoyé des cadeaux à toute ma famille et ai offert des mojitos à des gens que je ne connaissais pas deux secondes auparavant. Deux jours plus tard, le bitcoin avait chuté à 60 dollars – j'ai arrêté de manger.

Je suis parti pour le Costa Rica en espérant que le bitcoin rebondisse, mais j'ai eu des soucis de passeport à la frontière. Ils refusaient de me laisser passer. J'ai claqué mes 20 derniers dollars dans un ticket de bus pour Panama City où j'ai dû troquer mes lunettes de soleil contre un taxi, jusqu'à un motel qui proposait un petit déjeuner avec pancakes à volonté – et qui ne sommait pas ses clients de régler immédiatement. J'ai vendu mon iPod pour me payer de quoi bouffer, ai resserré ma ceinture d'un cran et je me suis installé confortablement pour observer l'effondrement du marché du bitcoin, en priant pour qu'une autre bulle se forme. Ça n’est jamais arrivé.

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