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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
Culture

Parler du nouveau Larry Clark avec le scénariste du film

En 1994, Harmony Korine, 21 ans, est en train de skater avec des potes sur Washington Square Park à New York, quand il reconnaît Larry Clark, à l’époque photographe de junkies, qui passe dans le coin. ...

par VICE Staff
04 Juin 2013, 10:44am


Scribe est le mystérieux jeune homme rasé de dos, ci-dessus.

En 1994, Harmony Korine, 21 ans, est en train de skater avec des potes sur Washington Square Park à New York, quand il reconnaît Larry Clark, à l’époque photographe de junkies, qui passe dans le coin. Fan de Tulsa – édité 15 ans plus tôt –, le jeune Korine lui demande ce qu’il fout là ; Clark lui répond qu’il fait des repérages pour un film qu’il cherche à tourner à propos des adolescents des années 1990 et du sida. Dix minutes plus tard, Clark, visiblement pas chiant en affaires, lui confie l’écriture du film. À peu près n’importe quelle personne née entre 1975 et 1990 connaît l’issue de tout ça ; la sortie de Kids, la révélation au grand public de Clark et de Korine, Harold Hunter, Chloë Sevigny, une génération entière qui finit par porter des baggys et écouter Pharcyde.

En 2009, Scribe, jeune auteur nantais de passage à Paris, se retrouve dans une chambre d’hôtel avec un vieux monsieur pour récupérer un truc qui lui appartient – des carnets – et qu’un pote a laissé chez ledit vieux monsieur. Le kid arrivé là par hasard ne sait qu’un truc, c’est que le mec chez qui il est s’appelle Larry. Ils discutent tous les deux et finissent par se rendre compte qu’ils aiment à peu près les mêmes trucs, jusqu’au moment où le vieux monsieur lui avoue qu’il vient de passer les quinze dernières années à tourner des films avec des adolescents à poil. À la fin de la conversation, Larry, toujours pas chiant en affaires, lui propose d’écrire quelques scènes en vue d’un film qu’il souhaite réaliser à propos de jeunes skaters français sur fond de crise économique et de prostitution masculine.

Trois ans plus tard, Scribe – il n’a pas toujours pas envie qu’on cite son nom, mais d’après ce qu’il m’en a dit, il « s’en fout un peu » – et Clark s’apprêtent à réaliser le film en question ; ça s’appellera The Smell of Us et le tournage commencera début juillet. Vous pouvez donner des ronds pour le financer à hauteur de 0,003 % ici. On a parlé ensemble du film, des acteurs, d’Internet et de pourquoi il déteste Paris.

VICE :Comment vous avez fait, Clark et toi, pour repérer les gamins qui joueront dans The Smell of Us ?
Scribe : Eh bien, il fallait que ce soit des kids authentiques, naturels. Aussi, Larry n’aime pas les gosses timides ; pour les quatre personnages principaux, ce n’était pas le cas. Surtout pour le personnage de Matt – il s’appelle Lucas dans la vraie vie et il incarnait le personnage.

C’est le blond sur la photo, c’est ça ?
Oui. À côté de lui, c’est Hugo, qui jouera le personnage de J-P. Il est un peu fou mais dans le bon sens du terme. Quand tu es avec lui dans la rue, il peut aborder n’importe qui – faire des compliments, une vanne, etc. Ça peut être une femme de 40 ans, il s’en fout. Il traîne avec le groupe La Femme et tout ce milieu-là. 

OK. Qu’est-ce que tu peux me dire de cette photo – ils ont l’air passablement bourrés, ils font un doigt. Ça veut dire quoi ?
Le personnage de Marie, qui est jouée par Diane, c’est une fille qui nous a plu tout de suite ; elle a une tête de sphinx. Elle est à la fac, en histoire de l’art je crois. Elle bosse dans un bar le soir. Y’a toujours trois ou quatre filles chez elle, elles fument des joints, tu sais pas trop. Quand je l’ai présentée à Pete Doherty – qui joue dans le film – il est tombé amoureux d’elle instantanément. Il a dit qu’elle avait des yeux « dangereux » ou un truc du genre.

J’étais à la soirée mais pas à côté d’eux au moment de la photo. Ils ont eu une complicité folle ; il y a vraiment un truc de type petit frère et grande sœur entre eux. Tous les acteurs qu’on a choisis ne sont pas professionnels.

J’ai l’impression que Clark et toi avez voulu recréer l’ambiance de Kids, mais en France et seize ans plus tard.
Larry se définit comme un « method director ». C’est quelqu’un qui se met dans la peau des personnages. Donc oui, bien sûr, c’est très français. Mais on ne voulait pas non plus faire du « français-français » ; on serait tombés dans le cliché genre, le Paris à la Woody Allen. Et puis, on ne voulait pas non plus transposer la culture des kids. On a simplement suivi des jeunes, qu’ils soient représentatifs d’un truc ou pas. Ce sont des jeunes de Paris intramuros, qui viennent du skate, qui sont tous un peu en errance ; les adultes sont absents. On ne dit pas que ça représente toute la culture française mais on a cherché à porter un regard sur la jeunesse française d’aujourd’hui. On fait presque de la sociologie.

Si ce film reprend quelque chose à Kids, c’est sa méthode. Mais, outre la jeunesse décrite, on retrouve des moments qui n’ont rien à voir, des trucs plus poétiques, des trucs surréalistes, des rêves, des flashbacks. Les médias ont parlé de moi comme du Harmony Korine français ; ça me gêne un peu.

T’as des trucs à dire sur ce mec, Lucas ?

Lucas, qui joue Matt, il vient du monde de l’art. Enfin, ses parents. On le surnomme Narvelito parce qu’on sait qu’il pourrait vite tomber dans tous ces trucs un peu « swag », là. Mais bon, on a réussi à le choper au bon moment : il est dans une phase un peu Thrasher, Iron Maiden, early hardcore, etc. On l’a sauvé à temps.

Tu peux me dire un truc sur cette superposition de boucles d’oreille ?

Je sais qu’il voulait se faire percer des deux côtés, mais je préférais quand il n’en avait qu’une. C’était moins chargé, moins baroque. C’est quelqu’un de très affectif. Il a un langage particulier, aussi. C’est entre l’argot, le gitan, mais avec un accent très particulier, rom presque – même s’il vient d’une famille où visiblement, il n’y aurait pas trop ce type d’origines.

À gauche, on voit Théo, qui jouera Pacman dans le film, le leader de la bande si on veut. Il va lui arriver une série d'emmerdes qui le pousseront à détester Marie et les femmes en général. Dans la vraie vie il joue dans plusieurs groupes et jongle entre les jobs de merde. C'est un mec incroyable. Il a sourire fascinant.

Passons à celle-ci ; Clark a l’air crevé.

Ouais, il est fatigué. C’était à l’anniversaire de Lucas, pour ses 18 ans ; on avait passé une semaine de préparation très pénible. En plus de ça on avait un peu exagéré au niveau des soirées et les kids, Larry et moi, étions épuisés. Sauf qu’eux, à leur âge, ça ne se voit pas. Je me souviens que leur soirée s’est terminée dans un squat où ils avaient allumé des petites bougies pour l’anniv. Hyper mignon. Ah, on voit le badge Presley aussi – Lucas est fan absolu. C’est ce que j’aime chez ces kids ; ils écoutent des trucs qu’ils sont pas censés écouter.

Ouais. J’ai l’impression que leur seul référent culturel commun, c’est Internet en fait.

En effet, et c’est l’une des thématiques principales du film. Il traite de deux jeunes qui tombent dans l’escorting via Internet. C’est Internet qui va leur donner l’occasion de se prostituer et c’est aussi Internet qui va définir leur propre relation. On est dans la structuration de l’esprit typique de cette génération ; au lieu d’aller dans un concert pour simplement en profiter, ils vont le filmer et le mettre sur Facebook. Il y a un peu cette idée où ce n’est plus la réalité qui influence Internet, mais le contraire. Cette incapacité à ne pas réussir à communiquer directement est aussi le paradoxe fondamental d’Internet – l’illusion d’être en contact avec tout le monde sans ne jamais connaître quiconque.

La conséquence la plus visible, c’est la fin de l’appel téléphonique. Les gens ont peur de se parler en face, on dirait.

Oui et le film met l’accent là-dessus. Il y a une scène où l’on voit qu’ils font tout par Internet : ils commandent une board, puis ils vont faire leurs devoirs et enfin, ils vont commander de la drogue. Moi je viens de la génération juste avant ; j’ai connu le Net dégueulasse, le grésillement, la connexion super lente, etc.

L’hyper-connexion amène à ne plus être dans l’humain. Je crois que c’est plus simple de parler via Internet parce qu’on n’est pas en face de l’autre ; de fait, les gens ne se rendent plus compte de ce qu’ils perdent en n’étant pas en face à face. Le film tourne autour de ça. Quand les personnages se voient, ils ne se disent rien. Le personnage de Matt va avoir une petite histoire avec le personnage de Marie et jamais il ne va être capable de lui dire quoique ce soit. 

À propos de celle-ci, tu disais tout à l’heure qu’on aurait dit une photo de Clark à la fin des seventies. Le truc, c’est qu’on voit bien que les acteurs n’ont rien de junkies ; ils rejouent des personnages qu’ils connaissent via l’afflux permanent d’informations. Le film traite de ça, de cette mise en scène perpétuelle ?

C’est vrai qu’en l’occurrence, les deux ont tendance à exagérer. Bon, d’un autre côté, je ne vais pas détailler leur consommation mais ça va quoi, ils savent y aller franchement. C’est de cette génération que je veux parler et bien sûr, je tiens à aussi aborder ses défauts, son manque de valeurs. Ils essaient de reproduire les schémas d’avant mais ils ne se mettent pas en danger. Comme tu le disais, ils essaient de rejouer les mouvements antérieurs.

Tout ce qu’ils ont connu, c’est le 11-septembre et les révolutions arabes mais, évidemment, ce ne sont pas les leurs. Et puis, il s’agit de révolutions qui amènent les pays vers une démocratie qu’eux connaissent déjà et qui ne leur plaît plus. C’est une génération qui ne sait pas se réinventer ; elle a des valeurs superficielles comme la richesse et la célébrité, tout en étant très consciente de la vacuité de ces valeurs. Donc c’est une génération très intéressante qui n’est même plus dans le consumérisme – c’est le post-consumérisme. Il n’y a rien. C’est Paris quoi, tu vois des gens aller d’un point à un autre, sans but. Les rues sont devenues des vecteurs.

Quel est le truc que tu détestes à Paris ?

Après deux jours à Paris, j’ai l’estomac en vrac. Je ne te parle pas de gueule de bois mais, je sais pas, je me sens brouillon. Paris, c’est un grouillement. Quand je rentre dans un magasin parisien, j’ai l’impression que je vais m’évanouir. J’aime me mettre à une terrasse de café et regarder les gens passer mais il y a toujours ce grouillement continu. Aussi, il y a quelque chose d’assez dur à Paris dans le sens où les extrêmes sont représentés ; tu vois une famille d’Indous qui dort dans une cabine téléphonique, les gens ne réagissent pas, OK. Et puis j’écris et j’ai besoin de temps ; c’est pour ça que j’ai besoin d’être à Nantes. Si je faisais autre chose, pourquoi pas Paris, mais pour l’instant, non.

Allez filer des thunes pour The Smell of Ussur le site de crowdfunding Movies Angels.

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