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Ce que mangent les Parisiens pauvres l’été, quand les Restos du Cœur ont fermé

En 2011, près de 13 000 personnes ont été virées de chez elles dans le cadre des expulsions locatives.
8.8.13

En 2011, près de 13 000 personnes ont été virées de chez elles dans le cadre des expulsions locatives. Ces procédures, qui ont lieu chaque mois d’avril, font suite à la fin de la trêve hivernale, ce moment où la France peut se remettre à expulser les gens de chez eux parce qu’il fait beau. La majorité de la population est en effet persuadée que l’été est moins rude que l’hiver pour les sans abris et que dormir à la belle étoile est l’un des phénomènes les plus « glamour » de ces dernières années.

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En France, quatre millions de personnes sont travailleurs sociaux et consacrent leur vie à cette population qui vit la crise encore plus mal que les 59,5 millions de Français moyens. Ceux-ci, comme tous les Français, partent en vacances l’été et en conséquence, les personnes dans le besoin se retrouvent tout le long du mois d’aout face aux portes fermées des associations d’aide alimentaire, type la Croix Rouge ou le Secours Populaire. À Paris, 150 d’entre elles se mettent en pause.

Août Secours Alimentaire prend le relais de ces associations à partir du 1er aout et distribue, pendant un mois, les 600 000 repas que les autres associations ne peuvent plus assurer. La structure permet à 11 000 personnes en difficulté, par le biais de sept antennes parisiennes, de récupérer, soit de quoi cuisiner un repas chaud, soit des aliments de base qui n’ont pas besoin d’être cuisinés. Malgré les dons de particuliers et les financements publics, l’association est encore à la recherche de 100 000 euros pour boucler son budget 2013. Je me suis rendu en début de semaine à l’une des distributions de colis alimentaire, dans le 13è arrondissement, pour que les sans-abris et les Parisiens pauvres me disent ce qu’ils bouffent quand plus personne n’est là pour eux.

Jacques, 74 ans, maître d’hôtel à la retraite

VICE : Bonjour Jacques. Qu’est-ce qu’il y a dans votre sac ?
Jacques : Je ne sais pas, je prends le sac et je m’en vais. J’ai l’habitude de regarder à la maison pour avoir la surprise. Logiquement ça devrait me permettre de manger deux ou trois jours. C’est difficile de payer le loyer et de vivre avec 730 euros par mois. J’achète quelques petites choses à coté, oui, mais le moins possible.

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Vous avez pris le sac froid ou celui pour vous faire à manger ?
Pour me faire à manger, j’aime bien cuisiner, j’ai travaillé dans la restauration. Je me fais des petits plats au gré de mes fantaisies. Hier soir j’ai mangé une omelette.

Et à midi ?
Je ne mange pas le midi.

Michelle, 60 ans, licenciée après le rachat de l’entreprise qui l’employait

Vous avez pris un sac pour une personne ou un sac familial ?
Michelle : Pour une personne. Ça me permet de faire deux repas, des fois il m’en reste un peu.

Il y a une différence entre Août Secours Alimentaire et les Restos du Cœur ?
On a un peu moins de choix ici mais l’accueil est beaucoup plus chaleureux. Les gens nous connaissent et personne ne nous juge. Il y a du respect entre les gens qui viennent et les bénévoles. C’est pour ça que je viens ici.

C’est le seul endroit où vous vous procurez de la nourriture ?
Oui, et sinon je fais les poubelles de bonne heure le matin.

Emmanuel, 56 ans, photographe au chômage

Je peux vous demander ce qu’il y a dans votre sac ?
Emmanuel : Des sardines, du maïs, des petits pois et du thon. Normalement ça fait un repas mais il va falloir que ça en fasse deux. Ce soir je mangerai seulement le maïs et les sardines.

OK. Les portions ont évolué depuis que vous venez ?
Oui, il y en a beaucoup moins qu’avant. Il n’y a quasiment plus de produits frais, plus de pâtisseries, les rares desserts sont immangeables. Ce que j’ai est de bonne qualité – je fais très attention. Il y a des choses que je donne. Mais on n’a pas trop le choix. Sinon j’achète quelques produits à côté, mais le moins possible.

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C’est quoi l’endroit le moins cher pour faire ses courses ?
Pour être franc, je ne sais pas. Je vais près de là ou j’habite parce que j’ai du mal à me déplacer. Tant pis si c’est un peu plus cher. Je n’ai pas la force de marcher des kilomètres.

Élodie, 30 ans, femme de ménage

C’est un sac familial que vous avez là.
Élodie : Oui, c’est pour ma fille et mon bébé. Ils auront de quoi manger deux repas ; malheureusement où j’habite, il est impossible de cuisiner. On vit dans un hôtel miteux au milieu des cafards alors je fais tout réchauffer au four à micro-ondes. Hier j’ai pu faire des émincés de poulet à ma fille, ce soir ce sera sûrement des petits pois.

Quand vous avez un peu d’argent pour faire les courses, vous allez où ?
Chez Liddle, c’est là où c’est le moins cher. Mais après avoir payé 850 euros d’hôtel j’ai rarement de quoi acheter plus. Je suis en attente de logement en ce moment mais c’est long – ça fait déjà six mois et je suis seule à élever mes deux enfants.

Vous venez aussi ici pour discuter ?
Non, je prends mon sac et je m’en vais.

Kadija, 48 ans, à la recherche d’un emploi

Vos sacs ont l’air chargés, vous avez quoi à l’intérieur ?
Kadija : Du riz, des petits pois, des pois chiches, de la salade, du pain, des courgettes, des oignons, des quenelles – c’est pas mal !

Vous allez être combien à manger ce soir ?
Six. Je vais faire revenir les oignons avec deux tomates que j’ai à la maison, les petits pois, une courgette et ça fera le repas pour toute la famille. Avec le reste je ferai le déjeuner de demain midi et demain soir je serai là à la même heure. Il faut être maligne quand on n’a pas beaucoup. Et puis quand on cuisine, il faut faire attention à ne pas trop utiliser de gaz.

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Vous voyez une différence ici par rapport aux Restos du Cœur ?
Les Restos ne passent que deux fois par semaine, donc ils nous donnent un peu plus d’un seul coup. Ici il y a plus de monde parce que c’est la seule association ouverte l’été – du coup, il faut partager. Ça fait deux ans que je viens et il n’y a jamais eu d’incident, tout le monde partage.

Cécile, 55 ans, travaille dans la restauration

Vous êtes contente de ce que vous avez dans votre sac ?
Cécile : À chaque fois qu’on vient chercher un sac c’est une surprise ; aujourd’hui il y a même des quenelles de brochet et des pois chiches. Je vais pouvoir faire à manger à mes deux enfants ce soir, ça m’aide beaucoup. Ça permet de payer des factures qui sont difficiles à envoyer.

Vous allez quand même faire des courses ?
Oui, je fais plein de supermarchés différents pour avoir le caddy le moins cher. Je sais dans quel magasin faire les meilleures affaires pour tel ou tel produit.

Vous allez chercher votre bouffe où, d’habitude ?
Les Restos du Cœur et le Secours Populaire, le reste de l’année. Même s’il y a plus de produits frais aux Restos, l’accueil est loin d’être comme ici. La gentillesse des bénévoles aide à compenser le malaise qu’on peut ressentir en venant « réclamer » de la nourriture.

Pour aider Août Secours Alimentaire, cliquez ici.

Suivez Maxime sur Twitter : @XimeLelong

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