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On a demandé aux habitants de Barbès ce qu’ils pensaient de la brasserie Barbès

L'avis des gens qui vivent près du café que tout le monde déteste.
12.6.15

Photo : Thierry Franco via Flickr

Si d'ordinaire, c'est contre l'ouverture d'un McDo ou d'une boîte de nuit que les Parisiens râlent, cette fois-ci, c'est contre une brasserie. Depuis son ouverture il y a un mois, la brasserie Barbès n'en finit plus d'alimenter les débats sur la gentrification. Les Inrocks, Le Monde, Libé, Télérama et presque toute ce que la presse parisienne compte de journalistes urbains a tenté de décrypter ce symbole un peu trop visible de l'invasion des couches aisées dans les quartiers populaires. Comme l'a très bien dit Slate, l'établissement a lui-même orchestré sa mise à mort, en ne respectant pas les codes traditionnels tacites de la gentrification – progressive et peu visible dans un premier temps – au profit d'une méthode accélérée et maximaliste.

La brasserie fait en effet trois étages, elle est blanche, hyper voyante, et surtout, destinée à ceux qui ont les moyens de se payer un repas à 20 euros. Pire : elle ramène à Barbès non plus les gentils bobos implantés dans le quartier, mais des gens de l'extérieur.Des gens « de droite », en gros. Une petite troupe en chemise blanche qui s'encanaille station Barbès-Rochechouart là où, il y a encore quelques semaines, gisaient les ruines de feu le magasin de tissu Vano, parti en fumée en 2011.

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À l'époque, toute l'Île-de-France se croisait joyeusement au carrefour pour acheter des tissus à bas prix. Aujourd'hui, les Stan Smith ont remplacé les boubous et un vigile fait la guerre aux vendeurs de cigarettes à la sauvette. Mais finalement, peu sont allés demander aux habitants du coin ce qu'ils en pensaient vraiment. C'est ce que je suis allée faire il y a quelques jours. Et leurs avis sont à l'image du quartier : multiples et divergents.

Anis*, 28 ans, vendeur de cigarettes à la sauvette depuis 7 ans

VICE : Tu travailles devant la brasserie. Tu as déjà été y prendre un café ?
Anis : Non, jamais. C'est 3,40 € pour boire un café en terrasse, alors que juste à côté, au café Royal [58 rue de Rochechouart, N.D.L.R], c'est 1 euro. La dernière fois, mon pote a voulu commander un café. On l'a fait poireauter à la porte pendant dix minutes et il n'a rien eu.

Est-ce qu'au moins les affaires marchent mieux avec les nouveaux clients ?
Non, ils n'achètent pas. Surtout qu'à partir de 18 heures, le vigile nous gêne et nous empêche de passer devant la terrasse.

Combien coûte un paquet de clopes ?
4 euros.

Son copain, surnommé « le Blanc », tient à préciser : « Mais faut pas avoir peur hein. On n'est pas des voleurs. Si on était des voleurs, on vendrait pas de clopes. Écrivez-le ça »

*Le prénom a été modifié

Boualem, 30 ans. Travaille dans le déménagement.

Tu penses quoi de l'ouverture de la brasserie Barbès ?
Boualem : On se croirait à Saint-Germain-des-Prés ! C'est populaire ici. Si on met quelque chose de chic, les habitants n'en profitent pas. Et puis c'est cher. C'est pas pour nous. Y'a même pas de café à emporter !

Ça ne change pas un peu l'image du quartier ?
Pas vraiment. Et puis entre les clients, les flics et les vendeurs à la sauvette, il y a encore plus d'embrouilles.

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Tu aurais mis quoi à la place ?
Un truc qui soit utile aux gens du quartier. Un magasin de jouets ou une bibliothèque.

Quel endroit recommandes-tu plutôt pour aller boire un verre dans le quartier ?
Le Clair de Lune [1 rue Ramey], c'est pas mal.

Abdel, 55 ans. Gérant de l'épicerie Fataha. Travaille dans le quartier depuis 30 ans, y habite depuis 20.

Une brasserie branchée à Barbès, ça vous plaît ?
Abdel : Oui, à mon avis c'est une bonne chose. Ça change un peu de ce qu'on voit par ici. Il y a beaucoup de commerces qui ont fermé dans le quartier. Ce genre de café, ça peut ramener un peu plus de vie. Mais ce qui me chiffonne, c'est qu'apparemment, ils sélectionnent à l'entrée. Ils ont mis des vigiles.

Oui, à partir de 18h.
Alors ils sélectionnent à partir de 18h. Je ne leur souhaite pas de problème, mais c'est dommage qu'ils ne laissent pas rentrer tout le monde. Surtout les jeunes. C'est vexant.

Vous êtes allé y faire un tour déjà ?
Non.

Et ailleurs dans le quartier, vous avez de bonnes adresses pour déjeuner ?
Moi, je ne mange jamais au resto par ici. Et je vais boire mon café ailleurs.

Jeanne, 60 ans, travaille dans le commerce de l'art. Habite le quartier depuis 25 ans. Photo via Flickr

Jeanne : Vous ne travaillez pas pour Les Inrocks j'espère ! Si. Enfin, pas là.
Bon. Parce que j'aurais bien aimé l'écrire à leur place, leur article. La brasserie Barbès, moi je trouve ça très bien. On a échappé à un KFC, vous imaginez ? Et puis dans la journée, on voit plein de gens différents, il n'y a pas que des bobos branchés, c'est très mélangé.

Vous y allez souvent ?
Oui, le matin, ou pour déjeuner. J'y suis allée au moins dix fois depuis l'ouverture !

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Mais un tel établissement ici, ça ne risque pas d'exclure les gens du quartier ?
Vous savez, c'est le même phénomène partout dans Paris intra-muros. C'est vrai que la population change. Mais ici, il reste de la mixité.

Touhami, 37 ans. Chef de réception en hôtellerie. Habite le quartier depuis 10 ans.

Pour vous, la brasserie Barbès, c'est une bonne chose pour le quartier ?
Touhami : Oui, très bonne. Avant, quand il y avait Vano, ça la foutait mal pour les touristes qui venaient.

Vous y avez été ?
Non, pas encore. Mais je compte peut-être organiser un événement là-bas, il faut que je négocie avec eux. À ce qu'il paraît, la prestation est un peu chère, mais le service est rapide.

Quel genre d'événement ?
Une fête de départ. Mais il faut aussi que je voie avec un autre bar du quartier. Je n'ai pas encore choisi si j'allais opter pour l'ambiance couscous ou jambon-beurre.

Sakho, Fofana, David et leurs potes. 25 ans, nés dans le quartier.

J'imagine que vous avez entendu parler du tollé autour du Barbès.
Sakho : Bien sûr, ça fait un gros écho ! Franchement, l'architecture, génial. On a entendu de bonnes choses. On aimerait bien en profiter, mais on n'a pas encore essayé de rentrer.
Fofana : On n'a pas de copine à emmener, tu vois. Ça, c'est des trucs à faire avec une fille…
David : Et puis dommage qu'il n'y ait pas d'écran pour mater le foot.

Mais 2,40 € le café, c'est pas un peu cher ?
Sakho : 2,40 ? Mais avec ça je peux acheter une baguette et un croissant.
Fofana : C'est plus qu'un bouteille d'Oasis !
David : Ah ouais quand même. Mais moi je m'en fous, si j'y vais avec une fille, je fais le pacha.

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Sakho : Tu sais quoi, moi j'aurais bien aimé y bosser à la brasserie. Ça doit être kiffant d'être barman. Mais ils n'emploient pas les gens du quartier. La dernière fois, j'ai postulé à So Ouest, à Levallois [un centre commercial], mais on m'a dit qu'ils ne prenaient que des gens du 92. Là-bas je peux pas bosser, ici non plus… Faudrait savoir.

Tara, 40 ans, créatrice de bijoux, habite depuis sept ans dans le quartier. Sandra, 38 ans, journaliste, y habite depuis trois ans.

Vous pensez quoi de la brasserie Barbès ?
Tara : Moi je trouve ça génial. J'aime bien ce côté un peu branché. Les magasins de perruques et de téléphones, j'en peux plus.
Sandra : Ça dépend. J'attendais beaucoup de cette brasserie, dont on m'avait garanti qu'elle serait populaire. J'habite juste en face et j'aurais pu aller y bosser, fixer mes rendez-vous… Mais je suis déçue. J'ai plutôt l'impression d'être face à un repère de hipsters.
Tara : Pourtant le matin, je vois pas mal de mélange. J'aime les contrastes. Je vais aussi boire mon café au boui-boui d'à côté, mais ça fait aussi du bien d'avoir un endroit comme ça près de chez nous.

Beaucoup se plaignent des prix assez élevés…
Sandra : 2,40 € le café, c'est trop cher.
Tara : 13 euros pour une grosse salade avec de bons produits, je ne trouve pas ça trop. Et puis c'est 2,40 le café, mais c'est du bio, au moins tu sais que c'est de la qualité. J'ai déjà été manger plusieurs fois là-bas et je n'ai jamais eu à me plaindre. Sauf des escargots.

Vous conseillez un autre endroit dans le quartier ?
Sandra : Juste derrière chez moi, le Brakadabar [8 rue Belhomme]. Là, c'est plus mélangé, les prix sont corrects et la musique est géniale.

Monsieur K, 64 ans. Habite dans le quartier depuis 27 ans.

La brasserie Barbès, vous connaissez ?
Monsieur K : La quoi ?

La brasserie qui vient d'ouvrir, en face du métro.
Ah bon ? Je me souviens de l'incendie de Vano, il y avait des flammes jusqu'au dernier étage, c'était très impressionnant. Mais je n'ai pas fait attention. Ils ont fait une brasserie maintenant ? Alors j'irai voir.

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C'est 2,40 le café.
2,40 € ? Un grand ou un petit verre de café ?

Un expresso.
Mais ! Le café il est partout à 1 euro ici ! J'irai pas alors. Merci de me l'avoir dit.

Abdou, Achille et Mohammed. N'habitent pas ici mais fréquentent le café À la Goutte d'or depuis des années.

La brasserie Barbès, c'est une bonne chose pour le quartier ?
Abdou : Oui, bien sûr, une très bonne chose.
Mohammed : Ça apporte un peu de diversité. Et ça donne une autre image de Barbès.
Achille : C'est plus propre maintenant.
Mohammed : Et puis, c'est bien qu'il y ait d'autres endroits dans le quartier pour se poser, prendre un verre.

Vous y avez déjà fait un tour ?
Mohammed : J'ai voulu y faire un tour avec ma femme, mais il y avait trop de monde. Alors on est venus ici.

Vous savez que la pinte coûte 8 € ?
Mohammed : Ah bon ? Bon. C'est un peu cher. On ira juste pour les grandes occasions.

Ali, 33 ans. Vendeur dans un stand de rue. Habite le quartier depuis une vingtaine d'années.

Vous connaissez la brasserie Barbès ?
Ali : Oui je l'ai vue en passant, mais je n'y suis jamais rentré.

Vous trouvez que ça change un peu ?
Oui, c'est bien, ça va donner une autre image de Barbès. Les gens vont venir se poser, passer du bon temps. Et moi aussi, un jour, je vais y aller.

C'est 2,40 le café quand même…
Ah oui ? C'est cher.

Et ici, c'est combien le paquet de dattes ?
Un euro.

Cerise est sur Twitter.