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Gaming

Comment Sonic le Hérisson m'a aidé à combattre mon cancer

À 12 ans, j'ai été atteint d'un ostéosarcome – et ma rage de vaincre le Dr. Robotnik m'a permis de terrasser ma maladie.
1.4.15

Illustration : Stephen Maurice Graham

Il restait un gros problème à régler. À gauche de mon lit d'hôpital, un docteur se tenait debout en clignant des yeux. Derrière lui se trouvait un pied de perfusion qui clignotait également. Les pulsations fastidieuses de son voyant rouge marquaient la progression du liquide sournois de la chimiothérapie – lequel pénétrait vaillamment, goutte par goutte, à travers la perfusion et jusque dans mes veines.

Un cancer était en train de ravager ma jambe gauche. C'était un ostéosarcome, une tumeur maligne rare avec un gros appétit et un emploi du temps chargé. À nouveau, le docteur a cligné des yeux. Les chances de pouvoir sauver ma jambe étaient aussi maigres que l'os qui y avait poussé auparavant.

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Le meilleur des scénarios impliquait la pose d'une « prothèse étendue du genou ». Pour le petit garçon de 12 ans que j'étais, cette perspective semblait plutôt réjouissante. Il y avait aussi l'option numéro 2, qu'on appelait « l'amputation ». J'avais regardé suffisamment de films de pirates pour savoir que cela nécessitait de mordre dans un bout de bois en s'efforçant de ne pas hurler. Mais grâce à la palette multicolore de médicaments que je prenais et dont les noms se bousculaient déjà dans ma tête, il m'était impossible de boire ne serait-ce que de la soupe sans vomir. Serrer un bâton entre mes dents était encore plus inenvisageable – aussi, j'ai écarté cette option.

Enfin, l'option numéro 3 : le pack Deluxe. La mort bête et méchante, sans doute via une inflammation de tumeurs pulmonaires. L'option 3 était une déconvenue existentielle plus difficile à encaisser que toutes les autres. Mon cerveau prépubère a classé cette éventualité dans le dossier « à réévaluer ».

À droite de mon lit d'hôpital se tenait ma famille proche : mes parents hébétés, et mes frères et sœurs, paralysés. Stoïques, ils clignaient également des yeux. Finalement, nos yeux se sont rivés sur la télévision fixée sur le mur de ma chambre.

J'ai lâché un soupir. Puis j'ai décidé de concentrer toute mon attention sur mon vrai problème. Je n'arrivais pas à faire en sorte que Sonic le Hérisson batte le Docteur Robotnik à la fin du niveau cinq. La Starlight Zone était beaucoup trop difficile pour moi. Pourtant, j'étais fermement décidé à libérer les animaux de South Island de leurs cellules robotisées. C'était tout ce qu'il me restait. Je me suis saisi de ma manette Sega noire et j'ai mis fin au mode pause. J'ai repris le contrôle de Sonic au beau milieu d'un bond aérien, laissant une fois de plus le service oncologie loin derrière moi.

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Contrairement au reste de mon existence, Sonic m'épanouissait. Oui, les cheveux me tombaient de la tête pour atterrir dans ma soupe, ce qui n'était pas génial. Et je ne pouvais pas marcher, craignant constamment le défi d'une scolarité vécue sur des béquilles. Je n'avais pas parlé à une fille depuis des années et ma puberté se dérobait à moi, cachée quelque part dans l'hôpital. Mais dès que Sonic se mettait à courir, j'étais libre. Dès l'instant où j'avais une manette dans les mains, les bonds élégants du hérisson rendaient ma vie plus supportable.

« J'adorais Sonic et son énergie inépuisable. Mon obsession pour les jeux vidéo éclairait ma terne chambre d'hôpital comme un rayon de soleil. »

Dans un élan de philanthropie, mes camarades de mon école située à Macclesfield m'avaient légué une Mega Drive. C'était un don pour commémorer l'arrivée de mon cancer et pour m'aider à oublier les scies chirurgicales, les péridurales, les pots de chambre, les seringues à l'infini et les bleus tenaces aux endroits où l'on avait raté l'introduction de cathéters.

Cette stratégie fonctionnait à merveille. J'adorais ma Mega Drive. J'adorais Sonic et son énergie inépuisable. Mon obsession pour les jeux vidéo éclairait ma terne chambre d'hôpital comme un rayon de soleil. Peu importent les traitements que l'on m'infligeait, que je sois couché dans mon lit à la maison ou à l'hôpital, le sourire espiègle et les baskets rouges du hérisson hyperactif étaient les uniques constantes de ma vie. Tandis que je tapotais violemment sur les boutons de la manette, tout en jouant des pouces et en grommelant, la seringue de chimiothérapie gigotait douloureusement dans mon avant-bras. Comme les coups d'étriers dans les flancs d'un cheval, chaque pincement toxique me lançait encore plus profondément vers mon échappatoire pixelisée.

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Les jours se muaient en semaines, les semaines en mois. Plus on insérait de seringues dans mes bras, plus je me recroquevillais. La morphine pénétrait dans ma colonne vertébrale, mais je ne faisais qu'un avec mon héros au teint azur. Au sommet de mon cœur, on a inséré un cathéter de Hickman afin d'accélérer l'afflux de chimiothérapie vers mon sang. Pour me défendre, je m'imaginais roulé en boule, hérissant mes 500 pics aiguisés.

Ce sont les infirmières qui se sont plaintes les premières de mon obsession pour la vitesse – une obsession nourrie par la chaise roulante dont je disposais. Je passais les coins de couloirs en trombe, terrorisant les gardiens et manquant de rentrer dans les lits adossés aux murs. Je ne pouvais tout simplement pas supporter l'inertie qui me rendait visible.

Je me mis à recréer les pentes, les loopings et les tremplins de South Island. Je me libérais, en n'utilisant que quelques rampes d'accès, une chaise roulante et mon propre élan bagarreur. Vrombissant à travers les couloirs stériles, mes roues chauffées par l'espoir, j'étais accro aux couleurs vivaces de la fuite et de l'envol.

L'univers monochrome et douloureux de l'hôpital me poussait plus profondément dans mon terrier en Technicolor. Des guêpes robotisées me piquaient avec leurs lasers chirurgicaux. Des insectes en armure blindée fondaient sur moi en faisant des cercles aériens programmés, avant de s'enfuir dans tous les sens. Au petit matin, je gommais mes rêves urticants induits par les opiacés en appuyant sur Restart.

« Le son de clochette cristallin des anneaux brillants nourrissait en moi l'espoir de gagner une nouvelle vie. Ou au moins sauver une moitié de ma jambe. »

Le comportement fuyant de mon médecin commençait à se confondre avec la présence tenace de Robotnik à la fin de chaque niveau. Il m'attendait patiemment, avant de déchaîner dans mon organisme ses mélanges de plus en plus toxiques.

Un goût métallique âcre m'a empli la bouche. Le Méthotrexate qu'on m'infligeait me bousculait plus loin encore, hors de mon propre corps, tandis que mon voyage m'emmenait toujours plus profondément dans cet enfer bionique. J'étais contraint de poursuivre mon chemin vers la Zone de Laboratoire et le dénouement final. Ma quête des six Émeraudes du Chaos devenait un combat à mort.

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J'ai souvent dû mettre le jeu sur pause. J'étais comme dans un flipper, envahi par la nausée. Ma gorge était brûlée par l'acide tandis que des vieux conduits industriels s'enflammaient à l'écran. Des ascenseurs me faisaient patiemment monter et descendre les niveaux. Je bondissais à travers la neige statique d'écrans TV dont le bruit blanc rugissait à l'infini. Mon avatar bleu était lancé à la poursuite des étoiles pétillantes du bonus d'invincibilité, qui semblait être mon seul espoir de survie.

Je gobais des anneaux dorés à la vitesse du son. Le son de clochette cristallin des anneaux brillants nourrissait en moi l'espoir de gagner une nouvelle vie. Ou au moins sauver une moitié de ma jambe.

Les traînées d'anneaux dorés du docteur me narguaient. Des podiums apparaissaient et disparaissaient. Je bondissais sans peur au-dessus d'abîmes qui pouvaient engloutir des vies entières. Sautillant entre les lacs de lave et esquivant les pics tendus vers moi tels des seringues, je me ruais vers un atrium industriel où frémissait une boue en putréfaction. Une fois arrivé, j'attendais calmement le scientifique et son Jugement Dernier. Je tapotais du pied nerveusement.

Enfin le docteur a émergé, bourdonnant frénétiquement à travers la pièce avec tout un panel d'instruments et d'acolytes. Je me suis roulé en boule et j'ai sauté, en lançant tous mes piques en sa direction. Il m'a touché à plusieurs reprises. Mon corps a brillé. Le vacarme bêtifiant d'une bande sonore en 16 bits se poursuivait à l'infini. Puis, enfin, le silence. De nombreux clignotements ont repris, à l'écran comme au dehors. Sonic, brisé, a disparu dans un nuage de pixels. Ses couleurs vives s'effaçaient. Le bourdonnement de l'hôpital a repris.

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Un renard a éteint l'écran. Il m'a regardé avec bienveillance, écarté les rideaux d'un grand geste avant de piailler avec entrain au sujet de mes points de suture. Des points de suture ? J'avais été opéré ? La peur d'avoir été amputé m'a soudainement saisi. Je me suis péniblement redressé, en panique, regardant mollement en direction de mes orteils. J'ai vite eu le soulagement de constater que mes deux jambes étaient toujours là.

« On m'a retiré aiguilles, tuyaux, pics et cathéters – et j'ai réalisé que j'avais conquis South Island. Les Émeraudes de Chaos étaient miennes. »

Une de mes jambes était vautrée dans des bandages comme s'il s'agissait d'un dirigeable blanc et duveteux perdu dans le ciel. Cet amas de tissus était totalement figé. Je ne ressentais absolument rien, mais il n'était pas plus court que la jambe droite pour autant. En réalité il paraissait même plus long, mais c'était peut-être juste la morphine qui me jouait des tours. En tout cas, et sans tenir compte de la cohabitation qui s'était mise en place entre les genoux en titane et les articulations charnues, elle était toujours bien accrochée à moi, et moi à elle.

Puis on m'a retiré aiguilles, tuyaux, pics et cathéters – et j'ai réalisé que j'avais conquis South Island. Les Émeraudes de Chaos étaient miennes. J'avais vaincu la terreur mécanique du docteur Robotnik sans avoir eu besoin de mordre dans un bâton.

Peut-être que le prochain jeu pourchassait déjà ma puberté, aliénée, perdue dans cet hôpital au cours des 18 derniers mois. Où le renard s'était-il enfui ? Était-ce bien un renard, ou une infirmière ? Était-ce Miles Power, alias Tails, venu me chercher pour la suite des aventures ?

Selon les spécialistes, un patient sur six atteint de cancer doit à nouveau faire face à ses tumeurs plus tard dans sa vie. Mais je n'en avais pas grand-chose à foutre : j'étais déjà paré pour Sonic 2.