Quatre mois en immersion avec les hobos
Culture

Quatre mois en immersion avec les hobos

« Au fil du rail », écrit par le journaliste d'infiltration Ted Conover, sort en France. On vous en publie quelques extraits.
13.6.16

Cet article est extrait du « Numéro de la vache sacrée »

En 1980, l'Amérique a la gueule de bois. Au sortir d'une décennie marquée par le scandale du Watergate, les chocs pétroliers et la fin de la guerre du Vietnam, le pays est sur le point de basculer dans les limbes du néolibéralisme le plus débridé, défendu par Milton Friedman et ses thuriféraires. Alors que le pays a les yeux rivés sur le duel entre Jimmy Carter et Ronald Reagan, un jeune étudiant en anthropologie de 22 ans dit adieu à son existence confortable pour rejoindre les hobos sillonnant les chemins de fer, dans le cadre de la rédaction de sa thèse.

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Ted Conover passera quatre mois auprès d'eux et donnera naissance à Au fil du rail – un récit à la première personne publié en France aux Éditions du sous-sol. Ultime témoignage d'un mode de vie sur le point de disparaître, ce bouquin s'inscrit dans la lignée des écrits de Jack London et Jack Kerouac. Comme l'affirme Ted Conover lui-même, c'est la dimension romantique de ces « brûleurs de dur » qu'il a voulu retranscrire – en insistant sur leur liberté de choix, qu'ils revendiquent constamment. Comme si, dans un monde où la question des marginaux devenait de plus en plus prégnante, il s'agissait de ne jamais oublier que, depuis la Grande Dépression, des hommes et des femmes parcouraient le pays en défendant un idéal d'indépendance absolue – tout en vivant dans des conditions très précaires.

Dans ce numéro de VICE, on vous présente deux extraits d'Au fil du rail, dans lesquels Ted Conover échange avec quelques compagnons de route – Lonny, Pete et BB. Au gré des discussions succinctes et de la description des paysages traversés, se dresse le portrait d'une Amérique qui s'uniformise, et qui tente de panser les plaies d'une décennie.
Romain Gonzalez

Vue du train depuis la plateforme arrière d'un wagon céréalier couvert, Nouveau-Mexique, États-Unis.

Je retournai au dépôt et partageai les restes de mon repas avec mon compagnon. Je ne fumais pas, mais j'avais également pris des cigarettes. Le hobo jeta le mégot qu'il s'apprêtait à recycler quand il les vit, et en enchaîna immédiatement trois avec délectation. J'en fumai une également – la première d'une trop longue série – pour l'accompagner. Nous nous retirâmes ensuite dans une cabane près des rails et nous assîmes sur un banc en bois dans la lumière déclinante. Je me présentai, et il me dit son nom : Lonny. Il ne devait pas avoir eu d'oreille attentive à disposition depuis longtemps, car il ne s'arrêtait pas de parler. Comme nous étions encore presque des inconnus essayant de se cerner mutuellement, la conversation se bornait à des sujets basiques.

« Mec, y a rien de meilleur que le poulet frit quand t'as que la peau sur les os », me dit-il.

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Son dernier bon repas avait été à l'extérieur d'un KFC à Forth Worth, au Texas, une semaine plus tôt.

« Un menu entier là-bas, ça doit coûter cher, hasardai-je, faisant de mon mieux pour voir les choses du point de vue d'un hobo.

— Non, mec – je paie pas, répliqua Lonny en expliquant ce qui devait être une évidence pour lui : C'que tu fais, c'est que t'attends la fermeture, puis tu vas à la benne derrière – ou bien tu vas direct voir les employés. Tous les soirs ils balancent tout ce bon poulet ! Parce que c'est cuisiné et que ça sera plus frais le lendemain. Épis de maïs, purée, sauce, petits pains, tout ça aussi, hmmm. Ben moi, je laisse pas ce bon poulet partir aux ordures – je me le fourre dans le ventre ! »

L'idée me révolta. Toute ma vie, on m'avait appris que ce qui partait à la poubelle devait y rester. Mais alors je l'examinai de plus près – il avait l'œil pétillant, semblait énergique sinon carrément robuste, et était apparemment en bonne santé – et je pensai : Ça doit pouvoir se faire.

Lonny voyageait en permanence, presque toujours en train. Le stop, admettait-il, allait parfois plus vite, mais il l'évitait à cause de « tous ces tordus », en particulier à New York et en Californie. Ses pérégrinations clandestines suivaient souvent une boucle : départ à Reno, où vivaient ses fils et son ex-femme ; traversée de la Californie jusqu'à Yuma, en Arizona ; puis direction plein Est, pour El Paso et Fort Worth ; crochet vers le nord du côté de Kansas City et Saint Joseph, dans le Missouri, puis retour vers l'ouest par Denver et Salt Lake City jusqu'à Reno – dans les vieux livres sur les hobos, ce type de vagabond était qualifié de « toqué du cercle ». Malgré son goût pour ce territoire-là, Lonny avait apparemment voyagé à travers tout le pays, car il parlait d'endroits dans l'Est, le Midwest, et surtout le Sud ; il avait grandi à Franklin Parish, en Louisiane. Il y avait bien quelques hobos de ce côté-là du Mississippi, m'expliqua-t-il, mais la plupart restaient dans l'Ouest. « L'Est, ça peut être vraiment craignos, les gens peuvent être vraiment salauds. Vu qu'ils ont jamais vu de hobos, ils les comprennent pas. » La rudesse de l'hiver dans l'Est et le Midwest, comparé à la côte Ouest ou au Sud-Ouest, était une autre raison de s'en tenir à l'Ouest, selon Lonny.

Bill, compagnon de route de Ted Conover, fait fondre une canette de bière avec une torche de signalisation « empruntée ».

Il avait aussi voyagé en dehors des États-Unis, au Vietnam, sous la bannière étoilée de notre patrie. Il avait passé là-bas une bonne partie de ses neuf années chez les Marines. Soulevant sa chemise, il me montra un souvenir de son périple : une ligne de cicatrices rondes étalées en diagonale sur sa poitrine, des balles de mitraillette. Étant juste assez jeune pour avoir évité la conscription, j'étais fasciné par cet homme, comme on l'est en entendant les nouvelles d'un désastre que l'on a évité de peu. Mais Lonny, pourtant si disert, ne souhaitait pas trop s'étendre là-dessus, comme beaucoup de vétérans du Vietnam que j'avais rencontrés. Certaines fois, disait-il, penser au Vietnam l'empêchait de dormir. Il avait été content de rentrer aux États-Unis.

« Mec, quand tu butes des femmes et des enfants, ça laisse des traces dans ta conscience. Le sang, ça laisse des traces dans ta conscience. »

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Peu après son retour – sept ou huit ans plus tôt, estimai-je –, Lonny s'était séparé de sa femme. À présent, affirmait-il, sa pension d'ancien combattant partait direct chez elle et leurs deux fils, et il était sur les rails depuis lors.

Apparemment, il n'avait quasiment jamais travaillé. On pouvait s'en sortir juste en connaissant les villes et leurs ressources gratuites, selon Lonny – une autre bonne raison d'éviter l'Est, où ces dernières étaient plus rares. À l'ouest de Lincoln et Houston, me raconta-t-il, les Sally et les missions religieuses ne faisaient rien payer. Et l'Ouest disposait d'autres sources de charité : à la Maison épiscopale mormone de Salt Lake City, on pouvait recevoir un gros sac de provisions en échange d'une journée de travail facile, un sac tellement lourd, expliqua-t-il, que « quand je suis revenu au triage je pleurais à cause des nœuds dans mon dos ! Ces mormons, ils aident pas les Noirs – ou n'importe quel pauvre – à vraiment se lancer dans la vie, mais pour la charité, ça y a du monde ! » Le centre indien de Tucson était une autre bonne source d'approvisionnement, et certaines municipalités – comme Phoenix et Saint Paul – avaient une excellente réputation en matière d'assistance aux nécessiteux. Quel que fût le type d'aide sociale, Lonny reconnaissait néanmoins que « le célibataire l'a dans l'os » : dans de nombreux États, la part du lion revenait aux familles, en particulier quand la femme était chef de foyer. À l'époque où il vivait avec les siens, racontait Lonny, il quittait souvent la maison pendant des jours d'affilée lorsque l'assistance sociale était censée leur rendre visite, afin que sa femme fût considérée comme « seule source de revenus » et pût recevoir davantage.

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Nous entendîmes des locomotives approcher, puis, à travers la fenêtre de la cabane, nous en vîmes trois défiler, tirant un train très lentement. Le convoi s'arrêta. Lonny et moi sortîmes. Le train était très long ; la locomotive de tête, six wagons plus loin, illuminait les rails avec un phare puissant.

« Y va pas tarder à partir, dit Lonny. On va voir où y va.

— Comment on fait ?

— Ben, tu demandes à quelqu'un », dit Lonny, encore une fois forcé d'expliquer l'évidence.

Nous remarquâmes quelqu'un qui agitait une lumière en longeant le train, à quelques wagons de là.

« Y a un garde-frein. Toi, t'attends ici. »

Je regardai Lonny s'approcher de la silhouette isolée dans l'obscurité. Encore à bonne distance, je l'entendis lancer : « Bien le bonjour ! Comment ça va ce soir ? »

Le garde-frein répondit à voix basse. Ils échangèrent quelques mots et Lonny revint.

« Il va à Lincoln, annonça-t-il. Mais houuuuu, il fait froid dans le coin, et je vois pas de wagon libre.

— Alors tu crois qu'on doit faire quoi ?

— On attend qu'il s'en aille », dit Lonny en désignant le garde-frein qui passait.

Quand il fut parti, Lonny dit : « Suis-moi. »

Nous remontâmes les rails jusqu'à nous retrouver au niveau de la dernière des trois locomotives.

« Maintenant, ordonna-t-il, on attend. »

Je décidai de me fier à son expérience. Le garde-frein, la lanterne se balançant à son bras et le bruit de ses pas étouffé par le ronronnement sourd et continu des locomotives, passa devant nous dans la pénombre et monta les marches de la locomotive de tête. Les yeux de Lonny, eux, étaient rivés sur un autre cheminot : celui-là passait d'une locomotive à l'autre, s'attardait dans chaque cabine pour vérifier les réglages, et jetait de temps à autre un œil sous un des nombreux capots des énormes machines. Sa mission accomplie, il regagna la cabine de tête.

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Le gémissement du moteur changea de timbre – de manière quasi inaudible pour moi – et Lonny me dit à voix basse : « Maintenant, tiens-toi prêt. »

Lentement, presque imperceptiblement, le train commença à avancer. Depuis les espaces entre les wagons, au niveau des attelages, une série de claquements résonna de l'avant à l'arrière du convoi à mesure que les locomotives de tête mettaient les wagons en tension.

Tous ces bruits cumulés faisaient l'effet d'un coup de tonnerre.

« On y va », dit Lonny laconiquement.

Paquetage sous le bras, courbé en deux, il courut jusqu'à la troisième locomotive. Suivant de près, je fléchis un instant en réalisant ce qu'il avait l'intention de faire : embarquer dans la locomotive. Je n'avais jamais entendu parler de cette pratique, et j'en avais conclu que l'infraction était trop grave aux yeux des cheminots pour être ne fût-ce qu'envisagée. Mais Lonny était déjà sur les marches ; une main sur la rambarde, il se hissa vivement, et je me retrouvai à quelques pas derrière. Il poussa une petite porte en haut, et nous nous faufilâmes dans l'entrebâillement avant de la refermer derrière nous.

Mec, quand tu butes des femmes et des enfants, ça laisse des traces dans ta conscience. Le sang, ça laisse des traces dans ta conscience.

« Reste penché », ordonna-t-il.

Nous avions trouvé un refuge. La fermeture de la porte avait étouffé le grondement du moteur, et nous étions à l'abri de la légère pluie qui commençait à tomber. Lonny alluma un interrupteur sur un petit radiateur mural, et la pièce, exiguë, commença à se réchauffer. »


« Fiston, ouvre-moi ça, tu veux bien ? demanda le vieux cow-boy en me tendant un bocal de café instantané.

— Ça marche, Pete. »

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Je me penchai du vieux canapé où j'étais assis sous un toit en carton et tendis le bras vers sa main. C'était la droite, celle qui était enveloppée dans de la gaze souillée par les cendres du feu de camp et le pus.

Pistol Pete s'enfonça de nouveau dans le siège de voiture calé entre deux grands bidons à côté du feu, où il avait passé la matinée. Le siège s'affaissait, mais ça restait le meilleur fauteuil de la maison. Le sol n'était pas si loin, après tout.

« J'arrive plus à faire ce geste-là », fit-il en regardant sa main enflée.

C'était une explication, pas une plainte.

J'ouvris facilement le couvercle et lui rendis le bocal. « Pourquoi tu te fais pas soigner ? demandai-je. T'as dit que le bureau de l'immigration te donnait un chèque pour t'acheter des médocs, non ?

— Ben ouais, merde, et j'ai aussi dit que je l'avais dépensé ! Tu te rappelles pas ? » demanda Pete, agacé. C'était le genre d'évidence que vous regrettiez de faire répéter à quelqu'un.

Pete prit une tenaille et retira une conserve noire de suie du feu. Il versa de l'eau bouillante dans une plus petite boîte pour le café. Puis il tira un roman-western écorné de sa poche revolver, chaussa ses lunettes, plissa un œil pour compenser le verre manquant et reprit sa lecture. C'était sur cette scène que j'étais tombé en arrivant, deux jours plus tôt. Pete, à l'évidence absorbé, avait sursauté quand le chien de son compagnon avait annoncé ma présence. Après quoi, son chapeau de cow-boy chiffonné s'était incliné en arrière, révélant des yeux bleu clair et une barbe blanche de plusieurs jours. Son visage rond et ridé avait peut-être été angélique cinquante ans plus tôt. Malgré la chaleur, il portait une vieille parka en duvet, couturée de scotch aux endroits où elle s'était déchirée. Son pantalon de laine épaisse – et non un jean de cow-boy comme on pouvait s'y attendre chez un ouvrier agricole – était plus long que nécessaire. C'était, m'assura Pete plus tard, pour pouvoir en couvrir ses bottes quand il conduisait un tracteur, afin d'éviter les piqûres d'insectes.

Bain du dimanche matin dans le détroit de Puget, État du Washington, États-Unis.

J'apprendrais également que sa blessure à la main remontait à une semaine, et que Pete se l'était faite à Sandpoint, dans le Nord de l'Idaho, où il avait proposé d'aider un automobiliste en panne. Le conducteur avait démarré le moteur au mauvais moment, coinçant la main de Pete dans la courroie de ventilateur. Le flegme qu'affichait ce dernier suite à cet épisode me fascinait. Dans le monde civilisé que je connaissais, une blessure pareille aurait requis un traitement immédiat et un soin quotidien, entraînant peut-être des poursuites en justice. Mais pour Pete, c'était juste un désagrément. Il avait simplement envie que ça passe.

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« Salut, BB, fit Pete.

— 'Lut, BB », répétai-je en levant les yeux pour observer le grand hobo sombre qui descendait le chemin menant de la route à la jungle, un sac plastique plein de canettes en aluminium cabossées suspendu à l'épaule.

Il était sombre, en partie, à cause de ses vêtements sales : vieux jean marron, baskets maculées, et veste isolante en denim avec des fentes coupées sur le devant en guise de poches. Et il était sombre à cause de l'ombre projetée sur son visage par la visière de sa casquette. Et sombre encore parce que ses cheveux mi-longs coupés à la va-vite et ses poils raides au menton étaient noirs. Mais il était surtout sombre car c'était l'homme le plus sale que j'aie jamais vu. Ses mains, son visage et son cou, les seules parties de son corps exposées, étaient couverts d'une couche de crasse brune, plus prononcée là où elle obstruait les pores de la peau, créant des points noirs. Même ses yeux étaient sombres.

« 'Lut, Pete », fit BB, qui n'avait pas encore pris l'habitude de répondre à mes salutations. Le plus remarquable dans sa diction était cet accent prononcé typique de la cambrousse du Mississippi, et le fait qu'il formait ses mots sans faire usage de ses dents, qu'il avait en grande partie perdues alors qu'il ne semblait pas avoir plus de 35 ans. Maigre, nerveux et agile, il avait par ailleurs la carrure de quelqu'un qui aurait eu dix ans de moins. Peu de hobos étaient à la fois aussi jeunes et aussi puissants ; c'était une des raisons pour lesquelles BB me mettait mal à l'aise.

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« Alors, t'as trouvé ton bonheur ? demanda Pete.

— Oh, doit y avoir dans les 5-6 kilos là-dedans. Ça ferait combien ? »

Pete réfléchit une seconde.

« Dans les deux cinquante.

— Ça ira pour une ou deux bouteilles. En tout cas, ça fera assez quand on ira vendre le fil de cuivre, là. »

Il fit un geste en direction des morceaux de fil enroulés près du feu. BB affirmait en avoir trouvé une partie lors de l'une de ses « expéditions canettes » la veille. L'essentiel provenait du transformateur d'un poste de télévision. Comme le fil était isolé, Pete l'avait passé dans les flammes pour faire fondre l'isolant dans un nuage de fumée âcre. Les hobos, devais-je en conclure, étaient les recycleurs les plus fiables de l'écosystème humain, puisqu'ils récupéraient les objets abandonnés non par altruisme mais par nécessité.

« J'ai vu les autres types, aussi, ajouta BB à l'adresse de Pete.

— Quels types ? Ah, tu veux dire Tiny et l'autre…

— Ouais, ces deux-là. Y veulent dormir ici ce soir, ce qui veut dire qu'ils veulent récupérer leur maison. Ce qui veut dire, fiston, dit-il à mon adresse sans avoir l'air trop affecté, qu'tu vas d'voir trouver autre part où dormir.

— Hum, à quoi tu penses ? demandai-je, pas sûr d'avoir bien compris ce qu'il suggérait.

— T'inquiète, on montera un truc plus tard, dit Pete. Je te filerai un coup de main.

— Ah, bon, ben merci, Pete. »

BB lâcha bruyamment le sac de canettes et s'avança vers la chienne bâtarde couleur fauve qui avait annoncé mon arrivée. Elle agita la queue en le voyant approcher.

« Comment va la fifille à son papa, Brandy Lee ? »

Brandy Lee était allongée sur une chemise en laine de BB ; il la détacha du piquet de tente, ramassa le vêtement et le secoua. En le reposant par terre, il s'assit dessus à son tour, régla un transistor à côté de lui sur une station de musique populaire, et s'allongea à la place du chien dans l'ombre. Aller chercher des canettes n'était pas un travail facile.

Brandy Lee, pendant ce temps, avait entrepris de faire le tour de la jungle en reniflant partout. Comme la plupart, le campement comportait une cheminée en son centre ; à coté trônait une table-bobine avec des victuailles. Après s'être attardée près de l'une puis de l'autre, Brandy Lee flaira les trois abris de bois et de carton. Celui sur lequel j'étais assis, le canapé-avec-un-toit, était le « lit à baldaquin » de Pete ; le deuxième, un appentis rudimentaire abritant un grand sommier à ressorts, m'avait servi de chambre jusque-là ; et le dernier, simulacre de tente deux-places avec une bâche en plastique suspendue à une corde tendue entre des planches en bois, était celle de BB et de Brandy Lee.

La destination suivante de la chienne était la périphérie de la jungle. Cette zone, pour l'essentiel composée de fourrés piétinés, servait de toilettes et de décharge aux hobos, et ça se voyait. Brandy Lee la fouina méthodiquement. Mais au-delà de ce coin infesté se dressaient des massifs d'arbustes luxuriants, qui formaient une épaisse démarcation entre les différentes jungles, assurant un bon voisinage entre les hobos. Les peupliers surplombaient le tout, leurs feuilles tremblotant comme à mon arrivée. C'était un vrai paradoxe. Dans l'Est, les pauvres – plus riches toutefois que ces hommes-là – habitaient de minuscules appartements dans d'immenses villes dangereuses où ils pouvaient marcher le long de rues entières et ne croiser que des gens aussi désespérés et indigents qu'eux, sans voir une plante, mais en trébuchant à chaque pas sur des déchets. Les hautes tours privaient la rue et les appartements de toute lumière, à part en de rares instants de la journée. Peut-être le toit des hobos était-il moins sûr, mais si j'avais été vraiment pauvre, pensais-je, c'était ici que j'aurais voulu vivre. »


Titre original : Rolling Nowhere (c) 2001 by Ted Conover, published by arrangement with The Robbins Office, Inc. and Aitken, Alexander & Associates, Ltd. (c) Éditions du Seuil, sous la marque Éditions du sous-sol, 2016, pour la traduction française.