Chez un fabricant de sex toys pour femmes

Une journée dans le petit monde de l'artisanat du godemichet.

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16 Février 2016, 6:00am

Toutes les photos sont d'Amy Lombard.

Los Angeles, Californie. Un bureau comme la ville en compte des milliers d'autres. Des ordinateurs un peu partout, des meubles vieillots et une réceptionniste à l'entrée. A priori, rien de frappant. Sauf que cette jeune femme n'en est pas une. Elle est ce que l'on appelle une manikin, ou poupée sexuelle dans la langue de Molière. Elle est chargée d'accueillir les visiteurs de Sinthetics, l'une des entreprises de jouets sexuels les plus connues sur le marché – elle est à l'origine de la création du pied-vagin.

Après avoir bossé chez Sinthetics pendant plusieurs années, Bronwen Keller et son mari Matt ont décidé de racheter l'entreprise l'année dernière. Ils ne résistent pas à l'envie de me rappeler à quel point le succès du Vajankle – le pied-vagin – les a pris par surprise. Fabriqué à la suite d'une demande d'un client, ce joujou était destiné à demeurer marginal, avant qu'un utilisateur Reddit ne partage un cliché de l'obscur objet du désir – créant par là même un déferlement de commentaires plus ou moins bienveillants.

Mais, en 2016, Sinthetics veut aller plus loin et révolutionner l'industrie des poupées sexuelles en les destinant avant tout aux femmes. Les Keller avouent que les premières poupées masculines ont été pensées pour les clients homosexuels. Ce n'est qu'après la commande par une cliente de cette poupée que Sinthetics a décidé de s'attaquer à ce nouveau marché – avec une légère inquiétude quant à la capacité des femmes à surmonter les tabous entourant de tels objets. Mais Bronwen avoue qu'il ne s'agit pas simplement d'intérêt commercial dans cette affaire. « C'est un projet passionnant », affirme-t-elle.

Matt est chargé de dessiner les plans de chaque poupée en suivant les instructions de ses clients. À l'image de la plupart des travailleurs de l'industrie du sex toy, Matt ne se destinait pas à une telle carrière. Il est diplômé d'une école de design industriel. Pendant près d'une décennie, il a bossé dans une usine de costumes et d'objets pour Halloween. Il adorait ça et n'a démissionné qu'à contrecœur, après avoir réalisé que son patron sous-traitait la plupart des produits en Chine. Il n'a pas pu l'accepter.

C'est par l'intermédiaire d'un ami que Matt a débarqué dans la fabrication des poupées sexuelles. Il est tombé amoureux de cette industrie – qui relève surtout de l'artisanat dans son cas. « Certains acheteurs nous ont dit que ça leur avait sauvé la vie, précise-t-il. Je me souviens d'un mec chez qui on avait diagnostiqué un cancer en phase terminale il y a dix ans. Il a acheté une poupée pour égayer ses derniers mois. Il est toujours en vie aujourd'hui. » « Ces poupées sont parfaites pour les gens isolés ou victimes du syndrome d'Asperger », ajoute Bronwen.

Cette relation étroite avec les clients est l'une des raisons expliquant l'amour de Bronwen pour son travail. Elle relate avec passion et bienveillance la façon dont certains acquéreurs se mettent en scène avec leur poupée, prennent des photos et les partagent en ligne. Son arrivée chez Sinthetics remonte à l'époque où elle n'était que la petite amie de Matt. Ce dernier avait besoin d'une secrétaire. Aujourd'hui, elle dirige l'entreprise d'égal à égal.

Lors de ma visite, Bronwen me répète à l'envi à quel point son mari est doué. Elle montre avec joie les différentes poupées en silicone sur lesquelles il travaille. Tel un atelier d'artistes durant la Renaissance, l'entrepôt de Sinthetics juxtapose de nombreux bustes attachés au plafond. « Celui-là deviendra un surfeur, précise Browmen. On ajoutera des taches de rousseur. »

Les poupées sont d'un tel réalisme que c'en est troublant. Fabriquées à l'aide de moulages de vrais pénis et autres pieds, elles traduisent la passion de Matt pour l'anatomie humaine. « Il est obsédé par ça, avoue sa femme. Il voit les imperfections tout de suite. » Matt dévore des manuels entiers afin de parvenir à créer la poupée parfaite – celle dont l'espace entre les testicules et l'anus est le plus fidèle à la réalité.

Bronwen n'hésite pas à envoyer des échantillons à des acheteuses potentielles afin qu'elles réalisent ce qu'elles pourraient ressentir au contact d'un manikin. « Il est impossible d'expliquer cette sensation par mail », dit-elle. Certaines clientes exigent des poupées ayant de petits pénis, ce qui complique le travail de Matt. En effet, aucun homme doté d'un vit de petite taille n'a encore accepté d'avoir son sexe moulé.

« On recherche activement des mecs aux attributs moins proéminents », précise Bronwen.

Le couple a pris soin de modifier sa production afin de satisfaire un public plus féminin. En effet, Matt avait pour habitude de fabriquer des poupées à destination des homosexuels pesant près de 50 kilos et mesurant 1,75 mètre, mais les clientes ont, selon Bronwen, des envies différentes. « Imaginez que vous ayez besoin de déplacer la poupée, dit-elle. Il va être assez difficile pour une femme de le faire, et encore plus d'appeler une amie pour qu'elle vienne l'aider. »

Alors que les objets fabriqués par Sinthetics sont souvent considérés de manière dédaigneuse – le mot « glauque » revient régulièrement dans les conversations – les Keller insistent sur la relation étroite liant leurs clients à leurs poupées. C'est d'ailleurs pour cela que Sinthetics n'utilise plus le terme de « poupée sexuelle », préférant celui de manikin – les préjugés ont en effet la vie dure.

Matt confesse ne pas savoir si les femmes adhéreront au projet de Sinthetics, mais les risques pris par l'entreprise dans le passé ont toujours payé. En effet, qui aurait pu parier sur le succès d'un pied-vagin ? Au cœur de l'entrepôt, je tombe nez à nez sur des cartons remplis de pénis en silicone destinés à être attachés aux manikins.

« Oui, on vend énormément de bites », déclare Bronwen.

Fidèle à son souci de réalisme, Matt n'hésite pas à fabriquer de faux testicules destinés à être insérés sous la peau en silicone, afin que la cliente puisse sentir la présence des deux petites boules. Il bute encore sur la création d'un prépuce réaliste – le plus compliqué selon lui. Lorsque Matt réalise une moulure, il demande à son modèle de rester en érection pendant près d'une heure. Si vous pensez qu'il s'agit d'une prouesse herculéenne, vous avez raison.


À l'image d'un sculpteur antique, Matt œuvre pendant des jours et des jours à la réalisation de ses poupées. Chaque week-end, une jeune fille vient pour coudre un à un les cheveux sur le crâne des manikins.

Matt et ses trois assistants font preuve d'une telle méticulosité que la fabrication d'une poupée peut nécessiter près de six mois. Bronwen y voit un gage de qualité. « On ne dénombre même plus les entreprises proposant des poupées de mauvaise qualité, affirme-t-elle. Ce sont des industriels. Nous, nous sommes des artistes. »

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