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économie

Que se passerait-il si tous les Français percevaient un revenu de base ?

Un bon paquet de démissions, un pays pris à la gorge – mais surtout, beaucoup de bonheur.

par Paul Douard
14 Octobre 2016, 5:00am

Il y a un an, nous nous demandions si un revenu universel – ou revenu de base – allait finir par débarquer en France. Aujourd'hui nous pouvons le dire, ce jour se ­rapproche. Un peu. Le revenu universel n'est plus une vieille théorie de gauchistes vêtus de vestes en tweed qui donnent des cours à Rennes II. Il se pourrait bien qu'un jour que nous soyons payés à ne rien foutre, ou du moins à faire ce qui nous plaît. Avant de vous lancer dans la rédaction de votre lettre de démission, sachez que l'idée avance mais qu'elle n'est pas non plus prête à débarquer à la rentrée prochaine – contrairement à la Finlande, qui elle va tester ce revenu de base sur environ 2 000 Finlandais, avec un revenu à hauteur de 560 euros.

En France, le débat est de plus en plus présent. Le mois dernier, le Premier ministre Manuel Valls ouvrait la voie à un revenu universel dans une tribune publiée sur Facebook. Il disait sur le revenu de base : « Le gouvernement engagera un dialogue avec tous les acteurs pour construire une réponse souple, plus simple et donc plus efficace, qui prenne en compte les situations individuelles, je crois que ce débat doit être ouvert. » De quoi être optimiste, même s'il faut toujours rester lucide sur la véracité d'une telle idée en période de campagne – idée qui peut rapidement terminer au fond des chiottes une fois votre vote attribué.

Pour rappel, le Mouvement Français pour un revenu de base le définit comme étant « un droit inaliénable, inconditionnel, cumulable avec d'autres revenus, distribué par une communauté politique à tous ses membres, de la naissance à la mort, sur base individuelle, sans contrôle des ressources ni exigence de contrepartie, dont le montant et le financement sont ajustés démocratiquement. » Concrètement, un revenu déconnecté de l'emploi qui tombe tous les mois sans aucune condition, si ce n'est celle d'être Français. Cette idée trouve aujourd'hui des partisans de tous les bords politiques. C'est d'ailleurs ce qui la rend si particulière. Des altermondialistes aux libertariens. De ceux qui prônent la théorie marxiste à ceux qui soutiennent l'ultralibéralisme. D'un côté, certains estiment que la solidarité éradiquera la pauvreté. De l'autre, on a ceux qui pensent que la liberté individuelle reprendrait le dessus. Pour les monétaristes et les keynésiens, un revenu de base sous la forme d'un impôt négatif permettrait de relancer la consommation, et donc de la croissance, et donc, de l'emploi. Tandis que les néolibéraux entendent quant à eux simplifier le marché du travail et réduire le rôle de l'État. On pourrait presque penser que ce revenu universel rendrait service à tout le monde, finalement, tant la mesure est à la fois sociale et libérale. Mais si un tel revenu devait arriver et si tous les Français se mettaient à toucher 600 euros tous les mois sans aucune justification, quelles pourraient en être les conséquences ?

Photo via Flickr


La première conséquence que l'on peu imaginer de manière un peu caricaturale est une vague de démissions massive. Oui, parce que les Français détestent leur job. Les premiers concernés seraient donc les emplois à temps partiel qui représentent aujourd'hui 19 % des travailleurs. Ça fait pas mal de gens qui ne doivent gagner pas plus de 500 euros par mois et qui – légitimement – préféreront ne pas travailler et gagner la même chose en faisant ce que bon leur semble. Du coup, c'est un peu le même débat que pour les personnes au RSA à qui on propose des boulots minables à mi-temps payés 496 euros par mois. Tout ça dépend évidemment du montant de cette allocation, mais il est normal de penser que certains smicards aux boulots insupportables préféreront changer de vie.


Néanmoins, une « situation de démission » n'est pas nécessairement néfaste, tout dépend de quel point de vue on se place. Pour Guillaume Mathelier, docteur en Sciences politiques, il s'agit surtout de donner aux citoyens un choix de vie : « À court terme, il n'y aura pas forcément des démissions dans le mauvais sens du terme mais de nouvelles orientations et de nouveaux choix de vie. L'idée est d'améliorer les perspectives dans l'objectif d'une existence bien vécue. L'État doit rester neutre quant aux choix de vie mais doit assurer une égale attention envers les citoyens et donc tenter de garantir une existence décente. » L'idée serait donc plutôt bénéfique et permettrait de donner à tous le pouvoir – au moins un peu plus que maintenant – de choisir le destin de sa vie et ne plus être menotté à un emploi aussi infernal qu'une soirée karaoké entre collègues. Au-delà de ces personnes, et aussi des sans-abri, étudiants, les conséquences seront dans un premier temps minimes pour la plupart d'entre nous.

L'apparition d'un revenu de base pourrait aussi faire apparaître des effets plutôt inattendus, comme me le confirme Hugo Stephan, journaliste à L'Inconditionnel – un journal exclusivement dédié à la question du revenu universel – : « L'impact médiatique généré par la mise en place du revenu de base pourrait créer un élan de citoyenneté qui pourrait produire certains effets comme une réduction du temps de travail, une explosion du bénévolat, de nouvelles formes de participation démocratiques, etc. De même, dans les secteurs de la santé et de la sécurité sociale, les gens pourraient aller plus souvent chez le médecin et les dépenses liées aux burn-out et autres maux du travail pourraient baisser. » Oui, car ne plus travailler ne veut pas dire nécessairement ne rien faire. Au contraire, cela pourrait permettre à beaucoup d'entre nous de passer plus de temps à faire ce qu'ils aiment, ou plus de temps à se consacrer aux autres. Le simple fait de se dire « j'ai le temps » serait déjà un luxe pour n'importe quel travailleur moderne.

L'hypothèse de l'instauration d'un revenu universel pourrait donc aussi permettre de percevoir le travail autrement, comme me l'explique Guillaume Mathelier : « Cela permet de repenser le lien avec l'idée de travail et de dogme du plein-emploi. Il est nécessaire de dépasser ce dogme, qui plus est illusoire, en raison des nouvelles technologies et de la robotisation qui concurrencent non seulement aujourd'hui le muscle humain mais encore – et cela est plus inquiétant pour la perspective de l'emploi salarié dans les services – l'esprit humain. » En effet, on estime que d'ici vingt ans, 47 % des emplois seront robotisés. Cela signifie que des machines qui produisent des choses plus vite et mieux que nous pourrons s'occuper des jobs les plus machinaux. Il faut donc réfléchir à un nouveau modèle social qui ne valorise pas que la seule utilité économique mais qui prenne aussi au sérieux l'utilité sociale, comme le bénévolat. À l'inverse du cliché « tout le monde va démissionner, qui va sortir nos poubelles et balayer nos entrées d'immeuble ? », l'instauration d'un revenu universel aurait donc pour conséquence d'adapter notre société plutôt que de foncer dans le mur. Pourquoi payer des gens à ramasser nos poubelles si un robot peut le faire ? Si la robotisation permet bien de faire de nombreuses économies à des entreprises dans une logique de production de masse, pourquoi ne pas adapter cette logique à la société dans les services ? Si la moitié des emplois seront robotisés, cela veut dire aussi qu'une fois l'investissement fait, les économies sur ses anciens emplois publics pourraient être redistribuées.

À long terme, tout dépendra du montant de l'allocation. Si à partir de 600-700 euros on peut effectivement imaginer une remise en question des boulots alimentaires, au-dessus de 1 000 euros, cela pourrait permettre de revoir des salaires à la hausse pour tous les métiers les plus dégradants encore présents. À ce stade, le monde du travail sera métamorphosé et la plupart des citoyens auront une sécurité et une stabilité financière ouvrant la voie à toute prise d'initiative positive, comme négative évidemment. Les risques ne sont pas inexistants, bien au contraire. Une telle mesure revient à faire un énorme doigt d'honneur à toutes les réformes sociales depuis 1990 (taxe d'habitation, allocation logement, salaire minimum) qui veulent faire en sorte que « le travail paie ». Mais changer de cap ne veut pas dire renier le passé, mais au contraire faire preuve d'intelligence. Aussi, le financement d'un tel revenu est encore en débat. Si plusieurs solutions sont possibles, aucune n'est pas pour l'instant évoquée. Selon une étude de la Fondation Jean Jaurès – proche du Parti Socialiste –, financer un revenu universel à hauteur de 700 euros par personne représente 26 % du PIB Français. Un paquet de thune, en somme. Oui, c'est possible à financer mais c'est « l'utopie la plus réaliste », à en croire l'étude.

La conséquence la plus importante de l'instauration d'un revenu de base n'est pas tant économique, mais plutôt sociétale et philosophique en affirmant que le travail n'est pas l'objet essentiel d'une vie comme c'est malheureusement le cas aujourd'hui. C'est aussi retirer aux plus jeunes une partie de cette pression liée au coût des études, à la recherche d'un emploi rapidement. Au-delà de son financement, c'est surtout une puissante remise en question du fonctionnement de notre société qui est en jeu. Pour Hugo Stephan, « c'est une solution non stigmatisante, non aliénante, non conditionnée. C'est de l'or en barre de ce point de vue là. Bien sûr, selon moi, cela devra s'accompagner de nouvelles institutions d'accompagnements sociaux qui manquent de toute façon aujourd'hui. Si seul le revenu universel est instauré, on risque juste d'accentuer certains comportements. » Difficile aujourd'hui de prévoir exactement quels en seront les bienfaits ou les potentielles conséquences désastreuses, mais il est certain que si la France emprunte cette voie-là, il ne faudra pas le faire à moitié, comme elle le fait toujours. Peut-être que la solution est ici, se servir enfin de toutes les merdes technologiques que nous inventons chaque jour pour nous faciliter la vie – et non de la ponctuer de milliers de notifications.

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