Cartonner, j’étais là pour ça

Les souvenirs de guerre d'un vétéran français de l'Afghanistan, du Mali et de la République Centrafricaine.

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24 Juin 2015, 5:00am

Un soldat français dans un avion en direction du Mali. Image via

La psy m'a filé un carnet. Alors je note. Tout ce qui me revient : les émotions, les cauchemars, les pensées de désespoir. Quand j'ai envie de picoler, je le note. Et combien de joints j'ai envie de fumer, je le note aussi. Je note, puis je planque le carnet. Ce serait con qu'Émilie, ma copine, tombe dessus.

Quand je suis revenu, elle m'a fait : « je ne te reconnais plus. »

Elle a lâché ça comme une bombe. Ça m'a fait l'effet d'un blast. Aucune lésion extérieure, mais explosé de l'intérieur. Comme le caporal Deloin. Il n'avait rien quand on l'a sorti de l'habitacle. Aucune blessure apparente. Les yeux encore ouverts, il paraissait juste un peu sonné. Sur les routes de la province de Kapisa, dans l'est de l'Afghanistan, même si tu t'y attends, t'es toujours étonné quand ça pète.

Mais je me doutais qu'un jour ça arriverait – Émilie qui oserait me dire que je ne suis plus le même homme. Celui qu'elle a aimé, pour qui elle a accepté les départs, la vie à distance, souvent sans nouvelles. Comme moi, elle a subi des conflits. L'Afghanistan en 2009, le Mali en 2013 et la République Centrafricaine en 2014.

Écrire pour me soulager, qu'elle a dit. Je ne suis pas convaincu. Mais ça ne coûte rien d'essayer. Et puis ça m'occupe, j'ai que ça à foutre. Trois mois que je suis arrêté, ça me laisse tout le temps de cogiter.

C'était pareil, les repos à la base de Tora, au nord du pays au retour de mission. T'as 5 heures devant toi, mais tu ne sais pas quoi en faire. T'es crevé, t'as pas dormi depuis 36 heures, tu sais qu'il faudrait te reposer, mais tu ne veux pas t'endormir pour si peu. Surtout si t'es de « Quick Reaction Force » et que tu peux être réveillé à tout moment pour sauver la mise aux mecs en train de ramasser. Alors tu traînes sur l'ordi, tu skypes et mates toutes les séries que t'as pu choper. Tu t'abrutis le cerveau à coups de jeux vidéo. Souvent, t'en ressors plus à cran qu'à l'arrivée.

Cartonner, on est là pour ça. Si je me suis engagé, c'est clair que c'était pour faire la guerre.

Trois mois d'arrêt – c'est la première fois que ça m'arrive. Ils n'ont pas hésité quand ils m'ont vu débarquer à la consultation psy de Percy, à Clamart en région parisienne. Ils ne lésinent pas sur les moyens, ils foutent au repos direct. Après les récentes désertions et le gars qui s'est suicidé pendant sa perm' au retour de Centrafrique, ils doivent flipper à l'État-Major. Syndrome de stress post-traumatique, qu'ils disent. 12 % des Sangaris seraient touchés, encore plus qu'au retour d'Afgha. C'est le chiffre officiel. On peut le multiplier par deux, avec tous ces jeunes qui préfèrent se taire pour éviter les embrouilles avec la hiérarchie.

Bien sûr que je m'y attendais, j'en redemandais même. Cartonner, on est là pour ça. Si je me suis engagé, c'est clair que c'était pour faire la guerre. On est nombreux à s'être engagés pour ça. Faire l'Afghanistan. On en parlait entre potes, ça nous faisait fantasmer. On venait d'avoir le Bac, les premiers militaires rentraient d'OPEX, il n'y avait pas encore eu les dix soldats morts de la vallée d'Uzbin. Partir en Afgha, c'était la classe, c'est ce qu'on se disait. Terrains de guerre, couleur désert, comme dans les films : la poussière et les insurgés talibans à débusquer. On voyait les images à la télé, les gars faisaient sérieux, ils imposaient le respect. On avait envie d'être comme eux. Une fois sur place, ça m'a déçu. Je ne m'imaginais pas les choses comme ça. L'attente interminable, l'ennui qui te fait espérer la baston.

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Pas assez pour me dégoûter non plus. Deux mois après le retour, j'avais la bougeotte. Une terrible envie de repartir. J'avais fait le tour des copains, bouffé des Big Mac à m'en péter le bide. Avec Émilie, on s'était retrouvés, elle était très compréhensive. Mais doucement ça a glissé. Je m'ennuyais. Au régiment les gars étaient désœuvrés, comme moi. Fallait qu'on reparte. Alors dès qu'on m'a proposé, j'ai dit OK. C'était le Mali. Puis la Centrafrique. J'attendais que le délai de repos minimum soit passé pour rempiler.

S'il n'y avait pas eu Émilie, j'aurais pu faire ça toute ma vie. Des missions, des missions. Persuadé que je ne savais rien faire d'autre. L'adrénaline, quand tu y as goûté, c'est difficile de t'en passer. Tout te paraît terne après.

Mais là il m'en faudrait une sacrée dose pour repartir, et encore, je ne suis pas sûr que ça suffirait. Je n'ai plus la foi. En cours de route, y'a un truc qui s'est cassé. Impossible de savoir précisément quoi.

***

Cette nuit je l'ai revu, j'ai croisé son regard. Globules exorbités. Ce soldat centrafricain m'a jeté un sort. J'ai hurlé et le cri m'a déchiré. Émilie m'agrippait, j'étais raide dans les draps mouillés de sueur. Je n'ai pas pu lui cacher, cette fois. J'avais tellement honte que je me suis mis à chialer.

Huit mois qu'on est rentrés de Centrafrique. Officiellement la mission c'était de rétablir l'ordre par le désarmement des milices Séléka et Anti-Balaka – empêcher les musulmans et chrétiens de s'entre-tuer. En fait, c'était faire la guerre pour maintenir la paix. Ma section était basée dans le nord de la capitale Bangui, quartier PK12. À l'usure, ils ont failli nous avoir. Pas d'ennemi identifié, on ne peut se fier à personne, surtout pas à leurs chefs, d'un côté comme de l'autre. Ils n'ont aucune parole. Des provocations, des attaques inopinées de la part des deux camps. La population qu'on est censés protéger se retourne parfois elle aussi contre nous.

Patrouille sur zone. C'est la troisième fois qu'on tombe sur le check-point Anti-Balaka. Affalés sur des vieux bancs, assommés par la drogue et l'alcool, ils réclament des droits de passages à chaque véhicule arrivant du Nord. Souvent des camions pleins de maïs, manioc, bananes, et chargés d'hommes par-dessus. 5 francs CFA par passager. Les camions sont bondés, ça s'élève très vite à des petites fortunes.

Ils nous narguent. On sait qu'ils planquent des armes, mais on ne peut rien contre eux tant qu'on ne les prend pas en flagrant délit. Alors on ne les lâche pas, on revient tous les jours sur le check-point, jusqu'à trouver quelque chose.

S'il faut en tuer un ou le secouer un peu, la question ne se pose même pas – on fait le boulot. C'est lui ou nous. Lui, ou toute une foule.

Quand les mecs refusent de se faire fouiller en public, on n'a aucun moyen de les obliger. Tu passes pour un couillon. T'es armé jusqu'aux dents, casqué, gilet pare-balles, et t'as en face de toi un mec tout freluquet mais contre lequel tu ne peux rien s'il t'oppose un refus. Et au final c'est double peine. Parce que, moins tu récupères d'armes, moins t'as de résultats, et plus t'es relégué à ce genre de missions de merde.

On a quand même un truc pour nous : le maintien de l'ordre. C'est ça la mission, et c'est suffisamment flou pour nous laisser une large marge de manœuvre. S'il faut en tuer un ou le secouer un peu, la question ne se pose même pas – on fait le boulot. C'est lui ou nous. Lui, ou toute une foule. Tu ne penses pas à toi dans ces cas-là, tu penses au groupe. À la survie de tous, puisque la tienne en dépend. Tu mets tout en œuvre pour protéger ton groupe. Tu t'oublierais presque.

Le tout, c'est d'être pro. Tu prépares ton compte rendu, tu diras Il avait une arme, il m'a menacé, sans la moindre hésitation. Pas de place pour le doute. Ça te retomberait dessus. Tu as simplement « appliqué le protocole ». Neutraliser la menace qu'il représentait. Tu as obtenu les infos nécessaires et évité le pire.

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Ce jour-là, le mec refuse de se faire fouiller. Il porte des gris-gris comme ceux des Anti-Balaka, qui sont animistes. Il a un sac. T'es quasi sûr qu'il transporte des munitions ou des grenades.

Avec deux gars de l'équipe vous l'emmenez à l'écart de la foule pour régler ça. Derrière la cahute. Vous êtes trois. Deux pour le tenir, le troisième monte la garde. Il a deux grenades dans son sac mais il dit : « je ne sais rien ». Pas le temps de négocier, vous savez pourquoi vous êtes là. Les gars enchaînent direct. Mains dans le dos, balayette. Il se retrouve à plat ventre, la semelle de ta Ranger appuyée sur sa cheville gauche, de tout ton poids, le genou du capo sur sa tempe. Tu croises son regard. Globules exorbités. Après ça ne dure jamais bien longtemps, quelques coups, le Famas dans la gueule. Ni plaisir, ni dégoût. Vous enchaînez les coups-menaces-questions. Jusqu'à ce qu'il vous dise sous quelle pierre ils cachent leurs trois Kalash. Une fois que vous êtes lancés, plus le choix. Faut avoir l'info, pour justifier le reste. Ne pas douter. Aller jusqu'au bout.

***

Je lui ai dit à la psy. Ça ne me pose aucun problème. Mais je ne vois pas l'intérêt d'en parler. Par respect pour eux, aussi. Ça s'est passé entre eux et moi. Ce que je ne supporte pas en revanche, c'est d'en parler à Émilie. Son regard qui questionne. La curiosité malsaine de ma copine quand elle me demande, une bière à la main, si j'ai « tué quelqu'un ». Quelle conne. C'est comme si tu demandais à un boulanger s'il savait faire du pain. Ça fait partie du métier. Je me fous pas mal de ce qu'elle pense, j'ai juste pas envie d'en parler. Basta. Pour éviter d'y penser peut-être.

Franchement, je n'ai jamais été choqué par ce que j'ai vu. Ou par ce que j'ai fait. Je m'attendais toujours au pire. J'étais entraîné pour ça. Le truc qui m'a dérangé, c'est quand on a dû faire les guignols devant le général. Ça, ça ne passe pas.

Opération Serval, Mali. 40 jours qu'on avance dans le Sahara, jusqu'à la frontière algérienne. On vise la zone de montagnes, le repère des djihadistes. Objectif : débusquer l'ennemi et le détruire. Tout personnel se trouvant sur notre passage est considéré comme un ennemi.

On progresse de 4 à 5 km par jour. La veille, la Chasse bombarde la position, et le lendemain, on occupe le terrain. Comme ça pendant 40 jours. L'approvisionnement en eau et nourriture est minimal. On est rationnés. Trois bouteilles par jour – uniquement pour boire, pas de quoi se laver. T'économises parce que trois bouteilles par jour, dans le désert, c'est peu. Des fois ça te rend nerveux quand tu vois ton pote descendre un litre sans respirer.

Le seul truc qui me calme aujourd'hui, c'est construire des villes avec des Lego. Y'a qu'avec ça que j'arrive à ne pas ressasser leurs conneries.

Au bout de 40 jours, on a repris pas mal de territoires ennemis. Alors forcément, les chefs veulent voir ça. On l'apprend au petit matin, 5 heures. L'info passe du commandant d'unité aux chefs de section qui transmettent par radio aux chefs de groupes. Visite du Général et des médias. On doit montrer une image irréprochable. Les gars, vous savez ce qu'il vous reste à faire .

Virer tout ce qui n'est pas vêtement officiel. On doit faire propre, surtout pas mercenaire. Pas comme le gars de la Légion qui a fait scandale dans les médias avec son chèche et son masque à tête de mort en néoprène. On retire tous nos scratches, ceux qu'on a achetés en souvenir de l'Afghanistan sur le marché à côté de la base de Tora. J'arrache celui offert par mon pote américain. Il me donnait une allure guerrière. J'affichais la mort pour montrer qu'elle ne me fait pas peur.

Pas d'effet personnel, pas de barbe. Dans le désert, va trouver un rasoir. Un mec du groupe fait passer le sien. Surtout, ne pas se couper. Les derniers litres de flotte y passent.

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Le général nous salue, satisfait. Je suis partagé entre la fierté de la mission accomplie et l'écœurement face au ridicule de la situation. Ils sont beaux les guerriers de l'armée française, après 40 jours de désert. Bien proprets, au garde-à-vous, comme des pauvres bases arrière. Merde. Je suis là pour faire la guerre, pas pour faire joli. Et le général qui n'a pas l'air de percuter ce qu'on a enduré. Il nous félicite, c'est sûr, mais est-ce qu'il est au courant qu'on n'a jamais eu la bonne dotation ? Que Paulo a récupéré ce matin même une paire de grolles qu'il réclamait depuis le début de la mission parce que ses Rangers étaient trop défoncées pour être présentables à la revue ?

***

Le seul truc qui me calme aujourd'hui, c'est construire des villes avec des Lego. Y'a qu'avec ça que j'arrive à ne pas ressasser leurs conneries. Qu'est-ce qu'ils ont tous à me prendre la tête avec mes « envies de vieux » ? Je n'ai pas envie de sortir, et alors ? Ça ne m'intéresse plus. Trop longtemps que j'ai pas revu mes potes. De toute façon, je ne saurais pas quoi leur raconter.

J'ai changé, je préfère la routine. Pêcher avec mon frère. Des après-midi sans rien dire. Ça me fait du bien. Je peux passer toute une journée sans sortir de ma pièce. Je construis ma ville, mon univers, il s'agrandit sans fin, ça fait du bien. Je m'oublie. C'est ma bulle, je l'assemble pièce après pièce, j'en ai besoin pour affronter la vie civile. En arrêtant les missions, j'ai perdu mon cocon.

« Je ne te reconnais plus. »

Parce que tu crois que moi, je me reconnais ? J'ose même plus me regarder dans la glace. J'ai peur de déraper. J'ai juste envie qu'on me foute la paix.

Pauline est reporter à France Culture. Elle a produit un épisode des Pieds sur Terre sur plusieurs anciens militaires français envoyés en zone de guerre.