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En Syrie, la guerre civile massacre aussi les mariages

Sur le plateau du Golan, le conflit continue de briser de nombreux couples.
25.11.14

Photos : Andrea & Magda/ICRC

Accompagnée de son futur mari, une fiancée syrienne en robe de mariée passe la frontière entre Israël et la Syrie afin de gagner le plateau du Golan.

Sur les hauteurs du Golan israélien, à Madjal Shams, Asad Khlone attend sa fiancée. Elle vit en Syrie, grand ennemi d'Israël, aujourd'hui en proie à la guerre civile et à la terreur de l'État islamique. Asad Khlone doit se battre pour obtenir une autorisation du gouvernement afin d'ouvrir les portes de l'État israélien à sa belle. Fils unique, Asad Khlone n'a jamais eu le courage de quitter le domicile familial et de franchir cette frontière de cent kilomètres comportant tant d'obstacles que les deux amants n'ont pas eu l'occasion de se voir depuis sept ans.

« D 'habitude je ne suis pas du genre patient », confie Asad Khlone, ouvrier du bâtiment, lunettes sur le nez. De son portefeuille, il tire une photo de sa future épouse.

Ces mariages transfrontaliers entre Syriens résidant en Israël et ceux restés au pays sont fréquents sur le Golan, région montagneuse qui appartenait jadis à la Syrie jusqu'à ce que Tsahal l'annexe durant la guerre des Six Jours en 1967. Plus on se rapproche de la frontière, plus on croise de populations arabes, des Syriens et des Druzes. Si ce territoire est occupé depuis près d'un demi-siècle, certains espèrent toujours que le Golan soit un jour rattaché à sa patrie d'origine. Comme de nombreuses familles, celle d'Asad Khlone n'a pas échappé à la règle : sa fiancée est en réalité sa cousine germaine.

Mais c'est la première fois depuis le cessez-le-feu signé par Damas et Tel Aviv il y a 47 ans que ces futures mariées doivent traverser une zone de guerre. Des échanges de tirs aux mortiers se font entendre près de l'unique point de passage entre les deux pays, Qunaeitra.

Lorsqu'elles gagnent le Golan, ces femmes doivent dire adieu à leur famille, ne sachant jamais si, à terme, elles obtiendront l'autorisation du gouvernement israélien de rentrer au pays.

Selon une source du Comité international de la Croix-Rouge, au moins trois jeunes filles par an auraient passé la frontière pour se marier depuis 1991. Ainsi, quelque 88 Syriennes auraient un époux dans le Golan israélien. Estimation trop basse selon les locaux, qui chiffrent le nombre de ces mariages aux alentours de 300. Mais depuis trois ans et le début du conflit syrien, ce chiffre aurait brutalement chuté de 60 %.

Assis sur la terrasse de la famille de Khlone, nous jetons un œil à la frontière. Le soir, on peut entendre les explosions d'obus tomber des deux côtés de la frontière. Détendu, Khlone me décrit toutes les difficultés que rencontrent les hommes de Majdam Shams pour que leurs fiancées quittent la Syrie.

Bien que cette frontière ait toujours été difficile à passer, la procédure d'immigration actuelle s'est transformée en un cauchemar administratif. Tandis que les hommes du Golan négocient avec les autorités, les femmes, elles, doivent affronter au jour le jour les privations de la guerre – coupures d'eau et d'électricité, inflation de plus de 50 %, et bien sûr, la peur des combats. Les femmes qui ont réussi tant bien que mal à gagner Israël se sentent impuissantes face au drame que vivent leurs proches restés en Syrie. Une fois qu'elles ont passé la frontière, il leur est presque impossible de revenir en arrière. Tout comme leurs maris avant elles, ces exilées doivent obtenir un laissez-passer du gouvernement israélien, la frontière étant dans les faits fermée à toute circulation.

Après quelques kilomètres d'une étroite route longeant plusieurs villages, simples amas de béton décrépits, j'ai rendez-vous avec Fkeralden. Cette femme de 38 ans, vêtue d'un T-shirt rose, a traversé la frontière en 1998 en compagnie de sept autres fiancées. Depuis, ses deux parents sont morts en Syrie, et l'un de ses neveux a été kidnappé.

« C'est le pire qui pouvait arriver » confie-t-elle depuis le pressing qu'elle possède aujourd'hui à Majdal Shams.

Fkeralden n'a pas été autorisée à rentrer dans son pays pour les funérailles de sa mère. En revanche, elle reste en contact quotidien avec sa sœur, via smartphones interposés.

« J'avais conscience des conséquences de ce choix avant de venir en Israël », me dit-elle. À 7 ans, Fkeralden a vu pour la première fois aux informations une future mariée traverser la frontière. Elle était subjuguée. Sa mère, devant la mine enjouée de sa fille, l'a giflée violemment, criant : « Tu n'iras nulle part ma fille », se rappelle Fkeralden.

L'espace de quelques heures, les familles sont autorisées à se rassembler dans le no man's land du poste frontière, pour célébrer le mariage.

Mais pour Khlone, il faudra encore de nombreuses années avant qu'il puisse revenir lui aussi en souriant sur ses mésaventures actuelles. Depuis deux ans, il a dû affronter les mêmes rouages administratifs qui ont rebuté tant de ces couples transfrontaliers. Asad Khlone revendique l'envoi aux autorités de plus de 50 documents évoquant sa relation avec sa fiancée. L'année dernière, il est entré en contact avec un intermédiaire, lequel était censé l'aider à mener à bien sa demande. Après quelques mois, le contact de Khlone lui a annoncé que sa demande était acceptée et que sa femme le rejoindrait dès février. Asad Khlone s'est rendu au poste frontière, chargé de mets de circonstance et de nombreuses sucreries pour le futur banquet. Tandis qu'il s'apprêtait à revêtir son plus beau costume, les gardes-frontière lui ont signifié que son autorisation n'était pas valable. L'intermédiaire n'avait jamais envoyé les papiers.

« On ne s'y attendait pas du tout, se lamente Asad Khlone, nous étions si près du but. Et puis au dernier moment… »

Tandis que j'écoutais l'histoire, je ne pouvais m'empêcher de penser au morceau de Diana Ross, « Ain't No Moutain High Enough ». J'ai fait écouter la chanson à Asad Khlone, en lui traduisant les paroles. Il n'avait jamais entendu la voix de Diana Ross, mais il a tout de suite bien interprété le message.

« Je comprends ce qu'elle veut dire, dit-il, comme si c'était l'histoire de ma vie. »

Si Khlone m'a avoué qu'il était plutôt fan de Céline Dion, il m'a promis de mettre du Diana Ross lors de la fête qu'il donnera pour son mariage, un jour.