Avec les gens terrorisés par l’éternité et l’infini
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Avec les gens terrorisés par l’éternité et l’infini

Il s'agit de personnes tout à fait normales, à ceci près que penser à l'univers peut foutre leur vie en l'air.
Paul Douard
Paris, FR
12 septembre 2016, 5:00am

Depuis tout petit, j'ai la phobie des serpents. Je suis incapable de regarder le film Des serpents dans l'avion et je ne peux pas chier sereinement sans avoir jeté un coup d'œil au trou des toilettes. C'est assez nul, mais c'est le principe d'une phobie. Selon le Larousse Médical, une phobie est une « crainte angoissante et injustifiée d'une situation, d'un objet ou de l'accomplissement d'une action ». Un truc assez pénible, en somme. Il existe des centaines de phobies répertoriées officiellement. Certaines peuvent être assez contraignantes si l'on est un être humain vivant sur Terre, comme l'aérophobie – à savoir la peur de l'air. Mais c'est en traînant dans certains coins reculés d'Internet que j'ai découvert que certaines personnes sont apéirophobes, c'est-à-dire qu'elles ont peur de l'éternité.

Une personne apéirophobe est incapable de contempler le ciel et de se laisser bercer par le sentiment de la finitude humaine face à l'immensité de l'univers. Si elle le fait, elle se plonge dans une crise d'angoisse dantesque. C'est une peur métaphysique également déclenchée par l'idée de vivre pour toujours, ici ou ailleurs. Cette phobie n'est pas encore reconnue comme une maladie psychique – elle est pour l'instant assimilée à des troubles anxieux. Pourtant, des centaines de personnes disent en souffrir, souvent depuis l'enfance.

Sur Reddit, on trouve des malades au bord du désespoir, comme LightSaski qui explique que « la seule chose qui [l]'empêche de [se] suicider dès maintenant est [qu'il est] terrifié par ce qu'il peut y avoir après la mort, genre l'éternité ». On trouve des dizaines d'autres threads où des angoissés posent de nombreuses questions existentielles au sujet du caractère infini de notre univers et du sens de notre existence face à cette idée.

Cette idée d'hypothétique vie après la mort semble faire flipper des gens encore loin d'être sur le point de crever. Alexia, une jeune fille de 14 ans, se demande sur un autre forum s'il est possible de « calculer l'éternité ». « L'éternité, c'est bien plus grand qu'un milliard, dit-elle. Un milliard d'années, à refaire beaucoup de choses... Je ne sais pas vraiment, ça me fait peur de penser à quelque chose qui ne s'arrêterait jamais. [...] Ces idées me bouffent l'esprit, j'en pleure chaque soir depuis des jours. »

La religion n'a pas le monopole du concept de l'infini.

Le docteur Christophe De Jaeger, professeur à la faculté de médecine de Paris et président de l'Institut de médecine de physiologie de la longévité de Paris, m'a précisé que « vivre 200 ans est difficile à conceptualiser pour le cerveau humain ». C'est souvent ce qui déclenche une crise de panique, comme pour Nicolas, 21 ans, avec qui j'ai pu m'entretenir. « Un jour, je crois que sans vraiment le vouloir j'ai tenté de m'imaginer exister pendant un temps infini, et ça a été une crise de panique soudaine et très intense, m'a-t-il confié. À cet instant, pour moi, la vie éternelle était en fait une damnation éternelle. Ensuite, cela se manifestait toujours par une peur intense, existentielle. Je criais. C'était très dur dans la mesure où l'existence même était la source de cette angoisse.»

Martin Wiener, chercheur à l'université George Mason aux États-Unis et spécialiste de la perception temporelle, décrypte lui aussi cette phobie encore méconnue. « Je suppose que, dans le cas de l'apéirophobie, vous vous rendez compte qu'après la mort vous vivrez pour toujours (si vous y croyez), avance-t-il dans The Atlantic. Votre esprit tente de simuler cette pensée et vous comprenez qu'il est impossible de vous projeter pour toujours – cette expérience est alors extrêmement anxiogène. En définitive, cette phobie ne doit pas être très différente de la peur de grandir, vieillir ou mourir. » Le docteur De Jaeger confirme : « C'est tout simplement l'anxiété de l'inconnu. L'être humain connaît son espérance de vie. L'idée même de vivre éternellement retire les limites et le cadre de sa vie. C'est comme si vous viviez dans un appartement aux couloirs infinis. » Comme dans Max Payne, en fait.

Le psychiatre et psychothérapeute Christophe André affirme qu'une personne phobique est d'abord victime d'un dérèglement biologique, ce qu'il nomme « système d'alarme ». Pour lui, « il est possible de sortir d'une phobie si elle n'est ni trop ancienne, ni trop sévère », ce qui laisse quand même beaucoup de place pour une phobie permanente bien chiante. Dans le cas de Nicolas, sa phobie est apparue à neuf ans et perdure aujourd'hui, ce qui semble indiquer qu'il aura du mal à s'en débarrasser. Pour le docteur André, une phobie excessive vient très souvent d'une hyperémotivité qui, elle, vous suivra toute votre vie. « Il faut donc garder l'habitude de faire face à ses peurs, quelles qu'elles soient », précise-t-il.

De leur côté, Nicolas et Alexia précisent avoir grandi au sein d'une famille catholique qui, dès leur plus jeune âge, leur a inculqué les notions de paradis et de vie éternelle – ce qui, évidemment, a pu les mettre sous pression. Mais cette phobie est-elle propre à des gens religieux ?

A priori non. La religion n'a pas le monopole du concept de l'infini. « Dans le cas de cette phobie, cela peut correspondre à un type de personnalité, m'a précisé le docteur De Jaeger. Pour certaines personnes, vivre 80 ans ne présente aucun intérêt. C'est beaucoup trop long. Souvent, ils estiment que leur vie n'a aucun sens. Certains auront "le courage" de se suicider, les autres vont rester dépressifs toute leur vie. Si on leur dit qu'ils vont vivre plus longtemps, ils pètent un câble. Ils ne veulent pas de rab. »

L'Homme moderne est constamment dans le déni de sa propre mortalité, tout simplement parce qu'il en a conscience et donc excessivement peur.

Mais ce concept d'infini n'a pas à voir qu'avec le temps – il implique également l'espace. Les progrès scientifiques de ces dernières décennies en matière de conquête spatiale nous ont transformés en vulgaires microbes à l'échelle de l'univers. Certains penseurs n'avaient pas manqué de le constater il y a bien longtemps. Dès le XVIIe siècle, Blaise Pascal écrivait dans ses Pensées : « Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée dans l'éternité précédente et suivante, le petit espace que je remplis et même que je vois abîmé dans l'infinie immensité des espaces que j'ignore et qui m'ignorent, je m'effraie et m'étonne de me voir ici plutôt que là, car il n'y a point de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors. Qui m'y a mis ? Par l'ordre et la conduite de qui ce lieu et ce temps a‑t‑il été destiné à moi ? »

Une telle angoisse serait, en fait, tout à fait normale. La théorie de la gestion de la peur – ou Terror management theory – a été développée par les sociologues et psychologues Jeff Greenberg, Sheldon Solomon et Tom Pyszcynski. Elle fait le constat que l'Homme moderne est constamment dans le déni de sa propre mortalité, tout simplement parce qu'il en a conscience et donc excessivement peur. La culture, la religion et le divertissement n'existeraient que pour nous éloigner de cette idée. La simple notion – assez détestable – de « profiter de la vie » implique évidemment qu'il y a une fin. Soit nous acceptons fatalement de crever un jour, soit nous forçons notre cerveau à imaginer autre chose, quand bien même il en est incapable, comme l'affirment les docteurs De Jaeger et Wiener. Finalement, la peur de la mort ne serait donc pas bien différente de la peur de l'éternité.

C'est ce que confirme Nicolas : « Quelques années plus tard, j'avais cru me soulager en abandonnant l'idée d'une vie après la mort, mais les crises refaisaient surface : la perspective d'une non-vie éternelle produisait exactement les mêmes effets. »

De mon côté, quand ce genre de pensée me traverse l'esprit en pleine nuit lorsque le bruit de mon ventilateur bas de gamme me réveille, je regarde mon chat. Je vois immédiatement dans son regard – ou son ronflement – que lui s'en branle pas mal des planètes et de l'éternité. Du coup, ça m'aide à relativiser, et je me rendors.

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