Ce que ça fait de frôler la mort dans un accident de voiture
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Ce que ça fait de frôler la mort dans un accident de voiture

J'ai failli crever, et j'y repense parfois. Mais ça ne me fait absolument pas vivre chaque jour comme le dernier.
01 septembre 2016, 5:00am

Illustration : Sophie Castle

Quand on se remémore des souvenirs, qu'ils soient récents ou lointains, les plus intenses sont généralement les pires. Je suspecte les êtres humains d'être conditionnés pour se ressasser leurs souvenirs les plus négatifs – peut-être qu'il s'agit d'une sorte de caractéristique évolutionniste qui permet de forcer notre cerveau à s'améliorer en permanence, ou à nous donner envie de nous épargner ce type de souffrances à l'avenir. Je suis certain que vous pouvez me parler très précisément de toutes les fois où vous avez eu le cœur brisé. Je suis aussi persuadé que vous vous souvenez de toutes les fois où un tyran vous a martyrisé à l'école, les insultes qu'il vous a lancées, le terrible sentiment de honte qui vous a envahi. Du coup, je ne suis pas surpris du fait que mon souvenir le plus intense soit le jour où j'ai failli mourir dans un accident de voiture. Bien que mes souvenirs se soient légèrement estompés avec le temps, j'en porte toujours les séquelles.

Comme de nombreux souvenirs de mon adolescence, celui-ci commence avec moi, défoncé sur le siège passager d'une voiture. Mon ami Tom conduisait à 110 km/h, alors que nous nous engagions sur une petite route boueuse en retournant au lycée. Je pense que nous étions à la bourre pour aller en cours, ce qui expliquait la vitesse à laquelle Tom roulait. Ou peut-être qu'on était juste deux gamins stupides de 18 ans, persuadés que c'est cool de rouler à toute blinde. À vrai dire, je n'en sais rien. Pendant qu'on roulait, un canard s'est écrasé sur le pare-brise. Je me rappelle très clairement avoir vu une sorte de tache verte et grise entrer dans mon champ de vision. Tom l'a très certainement vue aussi, parce qu'il a paniqué, tourné subitement le volant et foncé droit dans un arbre.

Je ne me souviens pas avoir crié, mais il paraît que j'ai hurlé à plein poumons – c'est en tout cas ce que m'a dit ma copine de l'époque, avec qui j'étais au téléphone au moment de l'accident. La voiture a violemment percuté l'arbre, et la porte du côté passager s'est aussitôt détachée de ses gonds. Et en bon adolescent stupide de 18 ans, je pensais aussi que c'était cool de ne pas porter de ceinture. J'ai été catapulté à travers le pare-brise, et j'ai rebondi sur la route comme une vulgaire poupée de chiffon.

Là, vous vous imaginez sans doute que j'ai tout vu en slow-motion, que j'ai aperçu chacun des bris de verre graviter autour de mon corps alors que je tournais dans les airs tel un cochon grillé. Mais non, rien de tout ça. Je me rappelle m'être retrouvé sous la voiture. D'une manière ou d'une autre, j'ai atterri en face des roues avant alors qu'elle continuait d'avancer – et j'ai senti mes bras se faire écraser.

J'avais du gravier incrusté dans différentes parties de mon corps. Ma main gauche était gravement écorchée, mon visage et mon bras gauche étaient ouverts. Mais le pire sentiment, c'était celui d'avoir le dos brûlé au troisième degré alors que mon corps se faisait traîner sur la route. Tout est allé si vite que l'impact a littéralement brûlé toute ma peau. (La prochaine fois que vous verrez Daniel Craig sauter d'une voiture en marche, tomber sur la route et se relever sans problème dans un James Bond, vous saurez que c'est des conneries.) Je n'avais pas pleuré à cause d'une douleur physique depuis mes 11 ans.

Psychologiquement, les effets se sont longtemps fait ressentir. La voiture a été complètement détruite de mon côté – si j'avais porté une ceinture, je serais cul-de-jatte, ou mort sur le coup. En ma qualité d'adolescent stupide, je me sentais invulnérable avant l'accident. Je passais mon temps à m'imaginer en train de massacrer des mecs lors de bastons improvisées, ou à penser que rien ne pourrait m'arriver – même si je venais à escalader un échafaudage en étant complètement bourré. Avant, j'adorais tracer sur l'autoroute avec des amis, en écoutant des horribles morceaux de dubstep à plein volume. Mais l'accident m'a fait réaliser que j'étais loin d'être invincible. Encore aujourd'hui, je ne me sens pas vraiment à l'aise dans une voiture, quelle que soit sa vitesse.

Je n'ai pas suivi de thérapie après l'accident. Peut-être que c'est à cause de ma stupide fierté masculine. Je m'étais juste dit que ça ne réglerait aucun de mes problèmes. J'étais trop préoccupé par la guérison de mon propre corps, et j'ai eu suffisamment de chance pour ne pas avoir de flash-backs ou de cauchemars liés à l'accident. Mais encore aujourd'hui, je pense toujours à ce qu'il serait arrivé à ma famille si j'avais été tué ou paralysé. Apparemment, ce sentiment est normal – et il est possible qu'il ne disparaisse jamais.

Dans L'Idiot de Dostoïeveski, un personnage décrit le calvaire d'une personne en passe d'être tuée par un peloton d'exécution. Ce passage est tiré de l'expérience de l'auteur lui-même, qui a été gracié au dernier moment par l'empereur Nicolas Ier. L'homme qui se trouve face au peloton d'exécution se souvient de chaque détail des cinq minutes qu'il a passées à attendre la mort. Mais bien qu'il y ait finalement échappé, sa vie s'en trouve marquée à jamais.

Je me souviens de l'accident comme si c'était arrivé il y a une demi-heure – pourtant, ma mémoire est tellement nulle que je serai incapable de vous dire quelle marque de bière j'ai bu vendredi dernier. J'ai été très proche de la mort, ce qui ne me fait absolument pas vivre chaque jour comme le dernier. L'intensité de la douleur a disparu, mes cicatrices sont moins visibles, et la routine s'est chargée du reste. J'ai failli mourir, et j'y repense parfois. Mais malheureusement, ça n'a pas fait de moi une personne plus reconnaissante ou heureuse.

Après l'accident, j'ai occulté le fait que mes frais médicaux allaient me coûter une blinde. Je suis parti en Thaïlande pendant deux semaines, et je m'y suis fait faire un tatouage ignoble. Mais c'est encore une autre histoire.

@williamwasteman