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« Sommes-nous destinées à devenir comme nos mères ? », une enquête scientifique

Le constat est sans appel : bientôt vous parlerez, penserez et vivrez comme elle.
10 décembre 2014, 10:57am

C'est arrivé après le travail, vers 20 h 15. Mon manteau à peine remisé, j'avais déjà mis une casserole de riz sur le feu et deux blancs de poulet recouverts d'une sauce provenant d'un bocal sur lequel était inscrite la mention « saveur sichuanaise. » J'avais faim, je passais mentalement ma journée en revue tout en désirant au plus profond de moi que la bouffe soit prête vite. Quand ce fut prêt, mon mari et moi avons apporté nos assiettes dans le salon ; là, nous avons mangé en prenant bien soin d'avaler une bouchée à la fois entre de grosses rasades de vin et nos réponses aux énigmes du jeu télévisé. À ce moment-là, j'ai réalisé que j'étais devenue ma mère.

Au fil des années, j'ai beaucoup critiqué la cuisine de ma mère – ses carrés de poulet réchauffés au micro-ondes en sauce jaune (de la béarnaise en poudre) ou en sauce rouge (ketchup, sucre et sauce soja), accompagnés de riz chauffé à l'autocuiseur. J'ai écrit à propos de son besoin de silence devant un épisode d_'Hôpital Central_ après sa longue journée passée à enseigner à des lycéens, à faire les courses et à me servir de chauffeur pour m'amener, puis me ramener de l'école. Comme beaucoup de petites filles, au début, moi aussi j'ai voulu être ma mère.

Je portais ses sandales à lanières et criais sur mes poupées de la même manière dont j'imaginais qu'elle hurlait sur ses élèves. Puis, de l'adolescence jusqu'au début de l'âge adulte, elle a chuté dans mon estime et j'ai juré de ne jamais, sous aucun prétexte, lui ressembler. Comment aurais-je pu, sérieux ? Nous n'avions rien en commun ! Ma mère était guindée et bien sous tous rapports avec son foulard en soie Liz Clairborne ; j'étais maussade, moi et mes boots en cuir verni. Elle écoutait Linda Rondstadt et disait des trucs comme « Doux Jésus ! » Je jouais dans un groupe de metal et disais « putain ! » plus que de raison. Je critiquais ses relations avec les hommes. Adolescente, je me suis fait la promesse pharisaïque de ne jamais devenir le genre de femme qui laisserait un homme la tromper. Je me suis aussi assurée de noter toutes les erreurs de ma mère et ses habitudes horribles dans mon journal pour ne jamais les reproduire – tout en continuant, bien sûr, à l'aimer profondément et à chercher son approbation.

J'ai respecté ces promesses, si l'on veut ; mais je suis également passé par des comportements autres, souvent similaires à ceux de ma mère. J'ai poursuivi des relations qui ne fonctionnaient pas, juste parce que j'avais peur du célibat. Je n'aimais pas reconnaître que j'avais merdé, en particulier à ma mère, qui était celle qui faisait toujours bonne figure. Et quoique je m'habille comme une motarde d'occasion, je me suis toujours assurée que mes bottes ne soient pas tachées et que mon trait d'eye-liner soit parfaitement tracé.

Les psychothérapeutes nomment ce comportement une « habitude héréditaire » ou l'une des nombreuses « croyances et attitudes que nous héritons de nos mères parce que nous avons passé notre enfance à les observer, » a expliqué à VICE la thérapeute spécialiste des relations mère-fille Rosjke Hasseldine. Les neurosciences confirment ces principes : si notre cerveau est un ordinateur, alors nos interactions avec nos parents en constituent le réglage par défaut. Et lorsque les choses ne fonctionnent plus ou que le stress vient mettre son (gros) grain de sel dans nos vies d'adultes, nos neurones se dirigent vers un chemin familier, implanté dès les premiers stades de développement. Cela explique pourquoi lorsque nous sommes anxieuses, nous cuisinons d'instinct les plats préférés de notre mère.

En d'autres termes, la science confirme nos plus grandes peurs : nous sommes, à bien des égards, une forme mutante de nos mères.

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La bonne nouvelle, c'est que notre sort n'est pas scellé. Nos relations peuvent déterminer dans une certaine mesure les fonctionnements de notre cerveau mais dans The Developing Mind, l'auteur Dr. Dan. Siegel, qui étudie la neurobiologie depuis plus de 15 ans, dit : « nous pouvons choisir d'emprunter un autre chemin et de changer de direction grâce à l'intention et à la connaissance. » Je sais, des mots tels qu'« intention » peuvent vous donner la nausée, mais le message qu'il contient est plein de bon sens : pour changer quelque chose – votre addiction à la pâte à cookies, par exemple – il faut que vous preniez le problème à sa racine et que vous fassiez un effort volontaire afin de régler ce putain de problème. Sinon, vous êtes condamné à répéter le même cycle indéfiniment.

La clé pour briser ces comportements non désirés de type je-suis-devenue-ma-mère est « de comprendre qui vous êtes en tant qu'individu et qui est votre mère en tant qu'individu – et pourquoi chacune de vous est telle qu'elle est, » explique Hasseldine. Ce qui signifie qu'il faudra se pencher sur les personnalités, les relations et les manières de communiquer des femmes au sein de votre famille – en particulier vous, votre mère et votre grand-mère maternelle – ainsi que le tissu social et l'environnement dans lequel chacune a été élevée.

« Ce qui se passe entre vous et votre mère est le reflet de la manière dont les femmes sont traitées dans une société et une culture donnée, » explique Hasseldine. « La plupart des femmes âgées de cinquante-cinq ans et plus ne savent pas comment dire ce dont elles ont besoin. On n'a pas appris à cette génération à le faire. Et c'est l'un des plus grands problèmes aujourd'hui entre les mères et leurs filles. »

Oui, toutes les fois où vous avez crié à votre mère « Tu ne me comprends pas ! » pendant votre puberté n'étaient pas complètement infondées. Votre mère ne vous a peut-être jamais comprise. Mais c'est sans doute parce que personne ne s'est jamais préoccupé de la comprendre non plus. Et il est possible que ce n'était pas uniquement ses parents qui ne la prenaient pas en considération, mais avec eux ses petits copains, maris, patrons – et la société en général. Eh ouais, vos problèmes avec votre mère viennent en partie d'une longue histoire de sexisme intergénérationnel et international.

« Si une mère est légèrement manipulatrice au niveau affectif, c'est parce qu'elle n'a pas appris à dire librement ce dont elle avait besoin, » a annoncé Hasseldine à VICE. « Lorsqu'une fille ne comprend pas pourquoi sa mère est comme ça, nous établissons un plan : qu'est-ce-qui manque au niveau émotionnel dans la famille ? À quel point les femmes sont-elles, ou ne sont-elles pas écoutées ? C'est une disposition héréditaire et parfois les filles réagissent contre leur mère ; elle la blâme. En comprenant cette disposition héréditaire, les mères et leurs filles peuvent enfin renouer des liens. » Et pas seulement l'une avec l'autre, ajoute-t-elle, mais également avec leur compagnon, leurs amis et les autres personnes qui leur envoient des remarques de type pourquoi-tu-réagis-comme-ta-mère- ?.

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Ma mère a reçu une éducation baptiste typique du Sud des États-Unis, quelque part dans la Louisiane des années 1950. À cette époque, les écoles étaient encore soumises à la ségrégation et les femmes n'avaient pas le droit de porter de pantalons. C'est ce passé qui explique en partie pourquoi je suis aussi « directe » aujourd'hui. Mais ce n'est pas qu'une autre rébellion à l'encontre d'un particularisme de ma mère – ça concerne aussi le fait que j'admets à quel point ce genre de silence a mal fonctionné pour elle et pour nous. Même si je sais être directe avec les connards qui essaient de me faire du mal, ma mère et moi avions mis au point un système de non-communication bien différent. En effet, on ne devait jamais parler de choses comme, par exemple, la douleur, l'échec, le sexe, la honte ou la peur. Ce qui fait beaucoup.

Il a malheureusement fallu que ma mère meure – j'étais alors âgée de 25 ans – pour que je comprenne que cette forme de non-communication était en réalité notre façon de communiquer. Je savais que pour surmonter son décès, je ne devais pas seulement comprendre qui elle était mais aussi éprouver de la vraie compassion pour elle. Et pour ce faire, je devais admettre l'existence de notre fossé générationnel ; j'ai beau être une féministe dévouée, je suis un pur produit de la Génération X et j'ai grandi dans la chaleur décontractée d'Hawaï. Je n'ai jamais eu la moindre idée d'à quel point les temps avaient été durs pour ma mère dans le Sud il y a plus d'un demi-siècle de ça. Et pour une bonne raison : elle n'en parlait jamais. Elle était programmée pour ne pas en parler.

J'ai fait quelques recherches depuis sa disparition. Mis à part comprendre à quel point les femmes étaient peu estimées à l'époque de ma mère, j'ai aussi découvert que nous étions bien plus similaires que ce que je pensais – et d'une certaine manière, j'apprécie cette découverte. Avant d'arriver à l'apogée de sa période mère (et même après), elle portait en elle une vibe sauvage. Elle étudiait beaucoup, travaillait beaucoup mais faisait aussi beaucoup la fête. Elle était celle qui réunissait ses amis pour de longs verres après le bureau et celle qui était toujours partante pour une aventure, comme partir dans le « bus de l'amour » Volkswagen de mon père une semaine durant. Elle a aussi quitté sa famille et son Sud natal pour refaire sa vie très loin, à Hawaï, au même âge où j'ai tout lâché pour suivre ma voie à Los Angeles. Et bien qu'ayant été élevée pour croire que les femmes étaient toutes des mannequins munies d'orifices destinés à satisfaire les hommes, elle m'a toujours répété que j'étais belle, intelligente, méritante et aimée. Elle a essayé de me donner plus que ce qu'elle avait eu.

Et à présent que je vieillis et que je prépare en speed le repas le plus pathétique qu'il soit après une dure journée de travail, je finis par comprendre – par admirer, je dirais – pourquoi ma mère faisait la même chose. Elle se foutait de préparer un dîner équilibré parce qu'elle était préoccupée par d'autres problèmes tels que « sa carrière » ou « poser ses fesses devant la télévision » afin de décompresser un coup avant de s'occuper de moi. Ça prouve aussi qu'elle n'a pas cru à toutes ces conneries qu'on lui a inculquées au sujet de « la fée du logis » qu'elle était destinée à devenir.

Je me souviens aussi qu'une fois qu'elle s'était ressourcée, elle m'accompagnait illustrer l'un de mes nombreux livres de coloriage, puis nous nous blottissions l'une contre l'autre devant un épisode de Bugs Bunny. Et je suis heureuse que ce soit cet exemple-là qu'elle m'ait donné. Parce qu'une fois mère, Dieu sait que pour trouver un équilibre entre ma carrière, mes enfants et moi, j'essaierai de conserver ce temps libre plus que toute autre chose – et un plat Picard pas loin aussi, sans doute.

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