La Demi-molle de Wall Street

À la rencontre des call girls favorites des pires traders de la finance internationale.

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févr. 19 2015, 9:00am

L'autoproclamée « Salope de Paris » reçoit ses clients fortunés de Wall Street dans son modeste deux-pièces de Brooklyn. Photos : Pearl Gabel

« Quand le marché monte ou descend, je sais que mes clients me contacteront dès le lendemain. Ils se reposent un peu, puis m'appellent », me confie Zoë, une escorte indépendante qui facture 480 euros de l'heure. Zoë a 30 ans et se prostitue depuis la fin de son adolescence. Elle a bien essayé d'avoir un boulot légal, mais payée 8 euros de l'heure, elle ne pouvait compter que sur les pourboires. Ces dernières semaines, j'ai eu l'occasion de rencontrer une douzaine de femmes pour parler des éléments qui lient Wall Street à la prostitution. Toutes s'accordent à dire qu'il est impossible d'échapper à l'influence de la plus grande place financière mondiale. L'activité économique de la ville – l'immobilier, la restauration, la prostitution – attend la bouche grande ouverte le pognon qu'y déverseront les courtiers et autres macs de la finance.

La « Salope de Paris » – une Américaine de 30 ans qui a souhaité se faire appeler ainsi pour garder l'anonymat – a échoué dans ce milieu juste après la banqueroute de Lehman Brothers, en 2008. Dans son appartement, elle a un lit où elle peut dormir et un autre où elle reçoit ses clients. Son histoire est un conte de fées inversé que ne renierait pas l'ancien maire de New York, Michael Bloomberg, à l'époque où il l'avait imaginée en ville opulente, qui ferait tout pour que ses riches habitants profitent de leur argent – et y logent tous leurs esclaves. Elle m'a raconté qu'elle était obligée de se faire sauter par ces mecs qui avaient foutu en l'air l'économie américaine parce qu'elle avait été, elle aussi, entraînée dans leur chute.

Après des études de mode sur la côte Ouest, la Salope de Paris avait déménagé à NYC pour tenter de vendre ses créations.

« Ce n'était pas très rentable », m'explique-t-elle. « Je ne me suis jamais fait beaucoup de blé. J'ai bossé dans la mode deux ans. Pour quelqu'un comme moi, sans capital, c'est impossible... Le marché est saturé de gosses de riches qui attendent leur héritage. »

Quand le marché s'est effondré en 2008, ses commandes ont brusquement chuté et son loyer a augmenté. Elle a donc vendu son corps, « par nécessité économique » comme elle dit. Elle a rencontré ses premiers clients – nombreux à travailler dans la finance – via une agence d'escortes. Les salariés de l'agence l'ont brisée. Suite à cette mésaventure, elle a décidé de devenir une pute à l'ancienne, baissant ses prix pour passer à un forfait de 160 euros de l'heure.

« Je ne suis pas très chère – mais je peux me décommander quand j'en ai envie », me précise la Salope de Paris. « Les clients haut de gamme réclament un service de qualité et sont prêts à payer le prix pour – mais ils sont exigeants. Pas de boss, pas d'agence. Le loyer est mon seul impératif, mais comme j'arrive à me faire l'équivalent de 2 400 euros par week-end... Je bosse dur deux jours, et ça suffit. »

Un mardi soir, Zoë et moi buvions un whisky au bar du Maritime Hotel, à Chelsea ; son style tranchait avec le reste de la clientèle, sophistiquée. Elle était sobrement vêtue : un short, des collants, un sweat et une paire de bottes. Je lui ai demandé comment elle arrivait à se faire facturer trois fois plus cher que la Salope de Paris.

« C'est une question de marketing », concède-t-elle. « Ou comment vendre un semblant de relation entre le client et moi. Je sais bien que je ne baise pas trois fois mieux qu'une autre. »

Son sens du marketing l'a aussi amenée à diversifier sa clientèle ; elle ne veut plus être dépendante de ses clients de Wall Street. « Je suis libre. Je n'ai plus besoin de pécho de la coke pour ces connards de 25 ans qui bossent pour un fonds spéculatif ou de sucer leur queue pendant des heures. Mais je suis encore dépendante du marché », poursuit Zoë. « Les jeunes mecs qui vont claquer leur pognon chez des escortes d'agences ne prévoient rien – ils appellent pour un rendez-vous dans la demi-heure. Pour eux, les filles ressemblent à leurs tickers, ces écrans où défilent les cotations boursières. »

« Je ne leur cherche pas d'excuse, mais leur job est difficile », relativise Zoë. « Wall Street est une pyramide – les jeunes de 20 ans qui se battent pour exister sont plus nombreux que le quarantenaire qui a tenu le coup pour accéder à de plus hautes responsabilités. Ils se battent pour continuer à travailler sur Wall Street, où il faut avoir faim et bosser 90 heures par semaine. Ils ont parfois l'air déprimés, mais ils sont déterminés à dépenser beaucoup d'argent pour tirer un bon coup. »

« Ils ne vont jamais voir des escortes au vu et au su de leurs collègues », continue-t-elle. « Un peu comme s'ils avaient passé un pacte de confidentialité entre eux – ils ont conscience qu'ils n'ont que très peu de chances d'atteindre le sommet de la pyramide et de devenir gestionnaire de portefeuille. Du coup, ils se disent : je vais continuer à me faire un max d'oseille, histoire de tout dépenser maintenant en attendant de gagner encore plus. »

Février est un mois décisif dans l'année : les bonus tombent. Ils permettent aussi aux prostitués de se refaire après les dépenses de décembre. Pour les mecs de Wall Street, « il s'agit d'un rite de passage », explique Zoë. « Tu touches 100 000 dollars, t'en claques 10 000 en putes. Quand ils engagent une escorte, ils tiennent à ce qu'elle leur coûte très cher. Plus tu leur demandes, plus ils sont heureux. »

« Les financiers préfèrent passer par une agence parce qu'ils ne veulent pas rencontrer un être humain : c'est comme s'ils commandaient une pizza. Ils appellent et une demi-heure plus tard, une fille est là, dans leur chambre. »

Pourtant, ces clients haut de gamme contestent parfois leur facture. « C'est comme si vous vous barriez du restaurant sans payer, alors que vous avez un salaire à sept ou huit chiffres. »

Selon la Salope de Paris, lorsqu'ils paient, les magnats de la finance sont « très exigeants. Ils veulent que tu leur suces la queue de telle ou telle manière. Et si le mec n'arrive pas à avoir la gaule à cause de la coke, il faut le pomper toute la nuit. »

« La plupart veulent que tu leur bouffes l'anus. Mais même pour 500 dollars, je suis réticente. Et s'ils pensent que tu t'y prends mal, ils diront du mal de toi à l'agence. Quand je bossais là-dedans, je devais m'exécuter sans broncher. »

« Quand ils ont une demi-molle, je dois juste m'asseoir, à poil, et les mater taper leur coke, continue-t-elle. Dès qu'ils ont joui, ils se barrent. C'est simple comme business. Si tu dois baiser avec eux, il faut qu'ils éjaculent, même si ça doit leur prendre plus d'une heure. »

Mais toutes ne sont pas aussi méticuleuses. « On a un surnom pour ces clients : un appel à la fête », précise Zoë. « Des filles se sont spécialisées là-dedans parce qu'elles adorent la coke. Et puis, dans ces cas-là, le sexe n'est pas l'essentiel. Ce sont juste des mecs qui n'aiment pas taper tout seuls. Peut-être qu'ils trouvent ça cool de taper avec une femme à poil à leurs côtés. »

« Je ne supporte plus ces lofts meublés dans lesquels ils habitent », ajoute Zoë. « Je déteste leur déco à chier. Je les hais quand ils adoptent ce ton condescendant avec moi, comme s'ils savaient à l'avance les questions que je vais leur poser. Et puis, leur manière de passer d'une conversation badine au sexe est très brutale. Genre, "D'où tu viens ?'", "Tu aimes New York ?", et vlan. Ils ne comprennent rien. Tu leur parles d'un bouquin qu'ils n'ont pas lu, et ils sont là : "Oulah, t'es pas si conne, toi !" »

« Toute leur vie tourne autour de l'argent », me raconte la Salope de Paris. « Ils sont là pour acheter un produit. Ils exigent un service. Et puis, ils se débarrassent de vous comme d'un vulgaire objet. Certains demandent même à ne pas mettre de capote. » Un jour, elle a surpris un de ses clients, qui portait toujours son alliance, en train d'enlever discrètement son préservatif alors qu'il était en train de baiser.

Zoë insiste sur le narcissisme inhérent à tous courtiers qu'elle a côtoyés : « Les financiers sont les personnes les moins emphatiques et les moins capables de vous considérer comme une individualité – ou juste, un être humain. » Elle s'est tue un instant, pour reprendre une gorgée. « Et parfois, j'en suis soulagée. Ils n'ont pas besoin de me faire croire que je suis quelqu'un de spécial. Ils se pointent, on baise, puis ils se cassent. »

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