FYI.

This story is over 5 years old.

LE NUMÉRO FICTION 2009

Trois Histoires

Près d’une boîte aux lettres, Nick repéra une belle femme qui portait à l’épaule un sac d’où dépassait...

Olt, paru en 1969. Ouais bon, The Vulcanoes from Puebla n’a pas non plus eu le succès qu’il mérite. Les critiques aiment à dire que c’est de la « transfiction » (?) alors que c’est juste un très bon livre. Il nous a envoyé un manuscrit composé de courtes nouvelles, qui sont toutes drôles, sombres et très cul. Si on ne vivait pas dans un monde pourri, Gangemi vendrait des millions d’exemplaires. La Jeune Actrice
Près d’une boîte aux lettres, Nick repéra une belle femme qui portait à l’épaule un sac d’où dépassait un exemplaire du magazine Back Stage. Elle fit glisser une grande enveloppe dans la boîte. Il se dit que c’était une actrice qui envoyait son CV et son portrait à un producteur. Elle avait un cul parfait, sans doute avait-elle joint une photo en pied à son courrier. Il imagina le nombre d’hommes qui avaient eu envie d’elle. Quelle vie ! Qu’elle se désape et hop, elle partait en tournée d’été. Metteurs en scène et directeurs de casting, c’était de notoriété publique, distribuaient les rôles en échange de faveurs sexuelles. Dans la pièce Les Enfants de Kennedy, une actrice monnayait ainsi les services d’un coiffeur. Et il n’était pas rare que les jeunes actrices en galère à Los Angeles payent ainsi leur dentiste ou leur garagiste – une pipe contre un joint de culasse, peut-être ? Nick se demanda si elle travaillait déjà avec un gros producteur. Il pensa à toutes les douches qu’elle avait dû prendre. La jeune actrice était habillée pour une chaude journée, tee-shirt de marque et jupe descendant à peine à mi-cuisses. Elle arborait le bronzage irrésistible d’une blonde d’été. Mais quelle était sa vraie couleur ? Seul son petit ami pouvait le dire avec certitude. Il pensa à Raymond Chandler : « blonde à pousser un évêque à défoncer un vitrail à coups de pied, pour guigner par le trou. » Le nain de Nathanael West dans L’Incendie de Los Angeles aurait dit : « Quelle touffe ! Non mais quelle touffe ! » Son ami Harry n’aurait aucun mal à la draguer. Il lui demanderait : « Qui s’occupe de vous ? » Ensuite il lâcherait quelques noms d’agents importants qu’il connaissait dans le show-business. Nick était intimidé par ce genre de femmes, si belles. Harry, lui, n’était pas intimidé du tout. Il savait bien que les femmes très belles étaient souvent très seules et insatisfaites de leur vie. Quand elles avaient un homme, souvent elles s’ennuyaient. Un jour, il avait cité Alphonse Karr : « Si les hommes savaient tout ce que les femmes pensent, ils seraient vingt fois plus audacieux. » Harry conclurait sans peine avec la jeune actrice, alors que Nick n’obtiendrait même pas un premier rendez-vous. Il pensa au poète mexicain José Juan Tablada : « Toi la femme qui passe sur la 5e Avenue, si près de moi, si loin de ma vie. » Gardait-elle la ligne en faisant du jogging ou en fréquentant une salle de sport ? La jeune beauté avec des bras fermes, un ventre plat, et le genre de peau que l’argent ne pouvait pas acheter. Nick se demanda si elle était bonne actrice. Peut-être que Dorothy Parker dirait de sa performance : « Elle jouait toute la gamme des sentiments, de A à B. » Il se souvint d’une scène d’un vieux film. Un producteur de Broadway dit à une jeune actrice originaire de l’Indiana : « Si tu restes avec moi, petite, je ferai de toi une star. » Plus tard dans le film, il la conduit à la fenêtre de son appartement de luxe et, ensemble, ils contemplent les lumières de la ville. Il la prend par la taille et dit : « Ça, c’est ma ville, bébé, et si tu joues les bonnes cartes, elle peut être à toi aussi. » Une heure plus tard, Nick était au restaurant à quelques blocs de là, installé au bar en attendant qu’on lui donne une table. Il surprit le regard de plusieurs hommes qui se fixaient sur quelqu’un qui venait d’entrer. C’était la belle actrice de la boîte aux lettres ! Était-elle au chômage, à la recherche d’un boulot ? La jeune femme parlementa brièvement avec le maître d’hôtel, puis marcha droit sur le patron. Toutes les têtes se dévissèrent sur son passage. Flattée par tant d’attention, elle se souvint du temps de sa gloire comme actrice principale au Community College de Cuyahoga. Nick ne parvint pas à la voir. Un gros tas accroché à son téléphone portable lui bouchait la vue. Mais il entendit l’actrice demander au patron s’il cherchait des serveuses. Le patron l’examina puis lui tendit un formulaire. Elle alla au bar pour le remplir. Nick vit que le formulaire de candidature tenait en deux questions : 1) Quelle est votre situation familiale ? 2) Quelle est votre opinion sur la couche d’ozone et l’environnement ? Tandis que la jeune beauté remplissait son questionnaire, Nick la regardait en pensant à Shakespeare : « Un homme peut pourrir aussi bien ici. » Il savait qu’elle n’avait plus que quelques précieuses années pour réussir en tant qu’actrice. L’heure tournait, et elle ne rajeunissait pas. Chaque semaine, ses seins s’affaissaient de quelques millièmes de centimètre. À moins de s’entraîner comme une folle et de s’imposer un régime draconien, son cul, ses hanches et ses cuisses allaient lentement mais inexorablement s’alourdir. Au bout du compte, elle serait trop âgée, sa fraîcheur se serait envolée, et on ne verrait plus que ses rides sur les gros plans. Bientôt, une nouvelle fournée de jeunes beautés venues de Chicago, de Kansas City et de Minneapolis taperaient dans l’œil des metteurs en scènes et des directeurs de casting. Quand elle lui rendit son formulaire, le patron vit tout de suite qu’elle était mariée. Ne pas draguer les femmes mariées devait être son seul principe. « Nous n’avons pas d’offre en ce moment, mentit-il, comme d’habitude. Et puis, votre position sur la couche d’ozone et l’environnement est inacceptable. Elle va à l’encontre de la philosophie de l’entreprise. Nous croyons en une planète sale, parce qu’une planète sale est une planète bénéficiaire. Il lui indiqua la sortie. Pas question d’engager une écologiste radicale. Si ça se trouve, vous êtes même communiste ! » Les Lycéennes
Près de la sixième avenue, un adolescent traînait sur un perron. Il lisait une BD : L’Art de bouffer les chattes. Nick sourit et marqua une pause pour prendre le titre en note dans son carnet. Il se demanda s’il existait une autre version de l’album pour les petites camarades de classe du garçon : L’Art de tailler les pipes. Il vit le garçon abandonner un moment sa lecture pour suivre des yeux des lycéennes en t-shirts et débardeurs. Elles s’arrêtèrent le temps que l’une d’entre elles allume une cigarette. Elle portait un badge qui proclamait « Je ne suis pas insensible – je m’en fous, nuance ». Nick observa les filles, puis nota : « Des seins parfaits, rebondissant tout en douceur. » Tandis qu’elles reprenaient leur marche, il saisit une phrase au passage : « Le lierre vénéneux est pire que la gonorrhée ! » L’une des filles lui fit penser à un couple d’amis qui avaient nourri de grands espoirs et de grands rêves à la naissance de leur fille. Mais, à l’école, elle avait choisi de mauvaises fréquentations et atteignait déjà, à l’âge de 15 ans, des sommets dans l’autodestruction. Pour ses pauvres parents, chaque jour était un cauchemar. Leur fille était une fille facile, une alcoolique en devenir, une punkette à piercings, un exemple d’échec scolaire aux bras criblés de piqûres. Ces filles approchaient de leur apogée. Mais bientôt, bien trop tôt, cette innocence taquine fanerait, les métabolismes ralentiraient, les seins parfaits s’affaisseraient et ramolliraient. Il se demanda si elles avaient conscience d’être manipulées par les publicitaires et tous ceux pour qui elles n’étaient qu’un cœur de cible marketing. La plus jolie grignotait un petit paquet de chips. Nick opéra une avance rapide de quarante ans et se projeta une scène d’hôpital : sur un lit à roulettes, on introduisait une femme ayant perdu ligne, formes et charmes, dans une salle d’opération pour un pontage cardiaque. Nick se sentit soudain solidaire du garçon à la BD. Ils étaient deux mâles en quête de nichons par une torride après-midi. Deux observateurs des effets de la pesanteur sur les seins, aussi fascinés l’un que l’autre par la ligne tracée par les tétons sous le tissu. C’était une des raisons pour lesquelles il aimait tant les rues de New York en été. Quand le garçon releva à nouveau la tête de sa lecture, Nick lui demanda : « Tu connais la différence entre le persil et la chatte ? » Le garçon secoua la tête et Nick sourit : « Le persil, ça se bouffe pas. » Les Proprios
« Qu’est ce que tu fais en ville ? demanda Nick.
J’avais rendez-vous avec mon proprio.
Tu pleures ? Non », dit-elle, en s’essuyant la joue. Zoé lui raconta qu’elle avait des problèmes avec son propriétaire et qu’il fallait qu’elle se trouve un autre appart pas cher. Elle habitait dans un immeuble délabré d’East Village. Nick y avait passé pas mal de nuits, et connaissait bien l’état déplorable du bâtiment. L’interphone et la serrure de la porte d’entrée marchaient quand ça leur chantait. On tombait régulièrement sur des junkies dans les escaliers, et parfois les boîtes aux lettres étaient dévalisées. Zoé devait affronter des risques d’incendies, des soucis de canalisations, des chutes de plâtre, des plombs qui sautaient, des branchements électriques défaillants, une pression d’eau trop faible, sans parler des violeurs et des cambrioleurs qui squattaient l’escalier de secours. La chaudière aurait dû être remplacée vingt ans auparavant. Quand elle tombait en panne, ce qui arrivait souvent, il n’y avait plus ni chauffage ni eau chaude dans tout l’immeuble. Certains jours d’hiver, elle devait s’habiller comme un esquimau dans son propre appartement. Son propriétaire était multimillionnaire mais refusait de réparer la plomberie ou de boucher les trous dans le plafond. Son bureau se trouvait dans les étages élevés d’un building luxueux donnant sur Central Park. Zoé lui avait décrit le bonhomme comme un escroc près de ses sous. « Le mensonge, la tricherie et le vol se lisent clairement dans ses yeux », avait-elle dit. Il portait des costumes chatoyants et une bague au petit doigt. Son visage avait l’air porcin de ceux qui voyagent toujours en première. Elle disait qu’il était sans cœur, qu’il avait l’esprit et les instincts d’un reptile. Elle détestait avoir affaire à lui parce qu’il était vulgaire et mal élevé. « Je viens de lui parler, dit-elle. Il était de bonne humeur, figure-toi, il m’a dit qu’il se sentait plein de chaleur. Il venait de faire expulser une veuve aveugle et ses deux petits enfants. » Nick n’avait pas beaucoup d’empathie pour les propriétaires, bien qu’il ait, enfant, construit plusieurs maisons pour oiseaux. Il se souvint d’avoir aidé Zoé à faire quelques travaux dans son appartement avant qu’elle n’emménage. Il y avait des crottes de souris partout, ainsi qu’une odeur vague et tenace d’ammoniaque. Une des premières choses qu’il fit fut de boucher tous les trous avec de la paille de fer et du plâtre. Après quoi, il lui avait acheté un piège pour choper les éventuels derniers traînards. Il avait aussi fait installer un deuxième verrou sur la porte et renforcé les fenêtres contre les cambrioleurs. Plus tard, il avait conçu puis aidé à installer un mur entier de bibliothèques avec des caisses de vin en bois. Elle avait récupéré des coussins dans le sous-sol de ses parents, et il avait posé une vieille porte sur des parpaings pour en faire un canapé. L’appartement avait dû être loué par une lesbienne juste avant elle. La preuve, il l’avait découverte derrière le frigo : un godemiché prenait la poussière. Pas de doute, Zoé avait un problème. Mais au moins, elle savait où trouver son proprio. Son ami Otto, lui, avait un propriétaire du genre « devinette enrobée dans un mystère caché dans une énigme », comme avait dit un jour Winston Churchill à propos d’autre chose. Otto rédigeait des chèques à l’ordre d’une certaine Acme Holding Company, aux bons soins d’une mystérieuse Jo-Ernie Enterprises, enregistrée dans l’État du Delaware, et les adressait à une boîte postale. Il n’avait jamais vu son propriétaire, pas plus que le concierge, l’agent immobilier, le gestionnaire du bien, l’inspecteur de l’immeuble ou le Service des impôts. Son propriétaire n’avait été vu qu’une seule fois, par un banquier suisse.