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LE NUMÉRO INTERVIEWS

Jonathan Lambert

On avait vraiment envie de rencontrer Jonathan Lambert parce que ce type a fait à peu près 25 % de notre éducation à l'humour.

par Fabien Foureault, Morgan Poyau, Rémi Wallon, photo :
27 Novembre 2008, 11:00pm
 

On avait vraiment envie de rencontrer Jonathan Lambert parce que ce type a fait à peu près 25 % de notre éducation à l’humour. On voulait savoir s’il est vraiment fou en vrai ou pas.

Qu’est-ce que ça t’a fait de voir Kad lire des extraits de la Déclaration des droits de l’Homme place de la Concorde le 14 juillet ?

Je l’ai pas vu en fait, à ce moment-là je jouais mon spectacle à Avignon.

En Avignon ?

Ha ha, je déteste les gens qui disent en Avignon. En tout cas ça me choque pas du tout que Kad fasse ça ou qu’il soit en couv’ de Paris Match, c’est vraiment tant mieux pour lui.

À l’époque de La Grosse Émission, vous vous rendiez compte du succès que ça avait ? Pour nous c’était un sujet de conversation quotidien au lycée.

En fait, on ne s’en rendait pas compte du tout. L’audience n’était mesurée qu’une fois par an, donc on s’en remettait au public qui était dans la salle, mais en même temps c’était la meilleure sanction parce que c’était pas un public d’émission de variétés. On pouvait pas les obliger à rire, donc ça nous permettait de mesurer ce qui marchait et ce qui ne marchait pas.

Du coup ça vous laissait la liberté de tester plein de trucs.

Ouais, pour la création c’était un laboratoire de dingue. J’ai créé pas mal de mes personnages récurrents là-bas, il y en a d’autres que je n’ai incarnés qu’une fois et que je n’ai jamais repris parce que c’était minable… Chaque jour on devait écrire une heure d’émission, donc on se posait pas de questions. Cyril Hanouna me disait : « Tiens, John, tu vas me faire Pascal Sevran » ou le pape, ou un globule, et ce qui était génial c’est qu’on se disait pas : « Mais attends, qu’est-ce que tu veux que je fasse ? » On y allait, on faisait le truc, c’était n’importe quoi, mais c’est ce qui rendait ça drôle.

C’est vrai que Cyril Hanouna est rentré à Comédie! en tant que stagiaire à la compta ?

Ouais, il était stagiaire à la compta, il faisait des conneries et tout donc voilà. Et puis moi je bossais à Endemol, c’était juste en face de Comédie!, la cour était commune, je regardais ce qu’ils faisaient et je me disais que c’était mon rêve de faire cette télé-là. Du coup, Farrugia m’a proposé de faire des prégénériques. J’ai fait trois mois de prégénériques et l’année suivante je suis revenu pour faire partie de l’équipe de l’émission.

Mais en y arrivant t’avais pas encore en tête les personnages que t’as développés là-bas.

Non, je suis pas aussi malade que ça. Damien Baiser c’est le seul qui existait avant que j’arrive à Comédie!. Quand je bossais chez Endemol, je travaillais sur une émission et souvent on terminait tard le soir, donc on dérushait la nuit. Quelquefois j’entrais en salle de rédaction et il n’y avait plus personne à part une nana toute seule en train de dérusher, et il y avait une ambiance bizarre, toutes les lumières étaient éteintes, la salle n’était éclairée que par la lumière un peu bleue des moniteurs. Parfois, les filles qui bossaient étaient juste des pigistes donc elles me connaissaient pas du tout. J’allais me cacher dans un coin et je faisais : « Baiser… Baiser… Baiser… » Elles paniquaient complètement.

Ouais, donc t’es quand même un peu taré.

Non, non, mais un jour j’ai failli avoir un gros problème au Maroc. À l’époque où je faisais souvent Gribouille, c’était moi dans le costume, donc le sketch était assez compliqué, je devais dessiner à l’envers, faire les bruits, et réussir à me caler sur la voix enregistrée. Du coup, je m’entraînais à dessiner et j’avais avec moi un carnet de croquis ou je dessinais des quéquettes partout. Et donc un jour je pars au Maroc, à la douane on se fait un peu fouiller, le type ouvre mon cahier, il tourne les pages une à une, il voit des quéquettes partout… Finalement il m’a laissé passer sans me poser une seule question.

Ouais, on t’a aussi vu une fois faire le refrain de « Baise les gens » au Batofar. T’étais tellement dedans que même Fuzati était mal à l’aise. Quand t’es parti, il a fait un truc genre : « Vous êtes contents ? J’espère, parce qu’il reviendra pas. »

Ha ha ouais, je l’ai aussi fait une fois au Nouveau Casino, et là j’avais le costume et j’étais accompagné de mes infirmiers. Fuzati avait fait asseoir une sorte de petite Versaillaise sur une chaise, les infirmiers me tenaient mais bon, ils pouvaient rien faire, j’étais déchaîné. C’était hyper drôle. J’aime vraiment beaucoup faire ça.

Comment ça s’était fait cette connexion d’ailleurs ?

À l’époque, il bossait pour un magazine et il était venu m’interviewer. Il m’a proposé de m’enregistrer pour son refrain et voilà. Moi, j’aime vachement ce qu’il fait, son album était hyper noir et drôle, et même musicalement je trouve ça très bien.

Tu te rends compte que t’es le comédien préféré des bons musiciens français ? Comment est-ce que tu t’es retrouvé dans Steak de Quentin Dupieux ?

Quentin, je connaissais sa musique avant de tourner avec lui mais il est tellement pas dans le trip « mec qui passe de la musique dans des soirées » que je le vois pas du tout comme ça. Je l’ai jamais vu mixer, je ne l’imagine pas une seconde faire le DJ. C’est lui qui m’a appelé pour me dire qu’il adorait mes personnages dans La Grosse Émission et qu’il réalisait un film. Il m’a tout expliqué, j’ai trouvé ça génial. Quand on tournait je lui ai dit : « T’es en train de faire un film à la croisée de deux de mes idoles dans le cinéma : Cronenberg et Jean-Pierre Mocky. » Il y a du Jean-Pierre Mocky dans cette espèce de folie, de rythme, dans ce n’importe quoi, et aussi du Cronenberg dans cette sorte d’anticipation, dans la lumière, etc.

Vous vous rendiez compte de ce que ça allait donner au moment où vous tourniez ?

Ouais, parce que de temps en temps on allait dans la chambre de Quentin mater des rushes. D’habitude, dans les comédies françaises, l’éclairage c’est France 3 Limoges. C’est ça qui fait que Steak est un film particulier. Moi, je l’adore, ça casse tous les codes de la comédie. C’est un film qui marque, soit ça provoque un rejet total, soit les gens disent que c’est génial.

On a vu le film plusieurs fois, et à chaque fois des gens quittaient la salle en pleine séance, d’autres étaient captivés, personne ne riait au même moment…

Ouais, il y a même des exploitants qui disaient au distributeur au bout de trois jours qu’ils ne voulaient plus de la copie. Après, ce qui m’a un peu énervé c’était cette scission évidente entre Les Cahiers du Cinéma ou Libé et les médias plus grand public. C’est un film qui est évidemment très particulier, mais au départ il y avait une sorte de vice de forme dans la façon de l’appréhender, dans la mesure où il y avait Éric et Ramzy qui, en quelques films, avaient imposé quelque chose à un public qui n’était pas le même que celui concerné par Steak. Il y a plein de mômes qui sont venus pour voir Éric et Ramzy et qui ne se sont pas du tout retrouvés dans ce film.

Éric et Ramzy eux-mêmes avaient l’air gênés que le film soit présenté comme « la nouvelle comédie d’Éric et Ramzy ».

C’était très difficile parce que là, on rencontrait vraiment un problème de communication. L’humour dans Steak n’est pas du tout immédiat. Je pense que l’erreur ça a été de faire une sortie aussi importante. Il était évident que ça ne permettrait pas d’imposer le film dans son format et dans son originalité. C’est quand même un film d’auteur. Quentin a fait certains choix. Par exemple, pour les Chivers, il ne voulait pas d’acteurs, il voulait des têtes. Il savait exactement pourquoi il nous prenait et ce qu’il attendait de nous. C’est quelqu’un qui sait ce qu’il fait et qui ne fait pas de concession.

Un peu comme Éric Zemmour.

Ha ha, je l’adore Éric Zemmour. C’est un mec qui détonne vraiment à la télé. Aujourd’hui, la subversion vient beaucoup plus de quelqu’un comme lui, de réactionnaire, de conservateur, parce que sa façon de penser est devenue marginale. C’est un puits de culture, il m’a vraiment fait aimer la politique. En plus c’est mon fan club n°1. À chaque fois que j’arrive il est mort de rire, et ça me facilite les choses parce que quand tu vois à l’image un mec qui se marre, tout de suite ça va mieux. En revanche, étant donné qu’il rit très facilement, quand je vois qu’il ne se marre pas je suis un peu inquiet. Mais en général ça n’arrive pas trop parce qu’il aime bien quand c’est noir.

Donc cette amitié trouble qu’on pensait deviner à l’écran, on l’a pas inventée.

En plus il habite dans ma rue, on rentre ensemble après avoir enregistré, parfois on se croise le soir, ça nous arrive aussi d’aller courir ensemble au Parc Monceau. Si les paparazzi nous prennent, on va vraiment finir par passer pour un couple homo.

Vous avez tous les deux vachement de liberté dans l’émission de Ruquier.

Chez Ruquier, dès mon premier sketch, je leur ai proposé une sorte de type un peu psychopathe tout ruisselant avec des boutons, c’était un peu malsain mais ils ont adoré. Du coup, je suis super heureux parce que j’y retrouve la liberté que j’avais sur Comédie!. J’ai pu faire des trucs assez noirs, genre le défilé de mode pour les prisonniers alors que les gens de l’Arche de Zoé étaient toujours enfermés. L’horaire permet un peu ça, mais quand même… Ruquier est un mec très ouvert, qui reconnaît toujours le travail. Il ne m’a jamais interdit quoi que ce soit.

Même pas les couilles sur le visage…

Elles étaient pas sur le visage, elles étaient greffées au poignet. Les joues étaient seulement déformées. Non, mais si c’est fait intelligemment, tout peut passer, l’important c’est que ça soit légitimé par quelque chose. Là, c’était Cristiana Reali, elle est brésilienne, elle a fréquenté des trav quand elle était jeune. Je faisais une femme qui voulait devenir homme, la greffe devait être faite sur une zone non érogène, ça se tenait…

On avait du mal à imaginer que tu puisses un jour faire ce genre de trucs sur une chaîne publique.

C’est que Ruquier refuse le politiquement correct. On a pu faire un noir, un rabbin, un aveugle. Aujourd’hui, les gens sont hyper réticents à faire ça, mais là non. Du coup ça contribue beaucoup au succès de la séquence, parce que les gens ne voient pas ces choses-là ailleurs. C’est pour ça aussi que c’était une bonne idée de prendre Zemmour et Naulleau à la place du sniper habituel. C’est tous ces trucs qui font que j’aime cette émission. Je la regardais avant de bosser dessus. Je trouvais ça fort de la part de Ruquier, parce qu’il réussissait à renouveler le genre alors qu’on sortait de sept années d’Ardisson et que Tout le monde en parle, c’était un vrai rendez-vous.

Paradoxalement, c’est ce dernier qui s’est mis à faire une émission hyper chiante et convenue.

L’émission d’Ardisson sur Canal, c’est malheureux parce que de mon point de vue de spectateur, c’est quand même un mec qui faisait une télé que j’aimais. Tout le monde en parle, Lunettes noires pour nuits blanches, ça avait un côté déglingue, c’était alternatif. Il demandait : « Tu t’es déjà fait enculer ? » et à l’époque c’était fort. Ça se passait aux Bains-Douches, ça clopait, c’était intéressant, vraiment c’était cool. Il a créé un style fort, mais dans les dernières saisons de Tout le monde en parle il avait tendance à s’auto-parodier un peu. Il commençait vraiment à y avoir une sorte de répétition chez lui, un goût pour la fausse polémique, genre j’invite un Israélien et un pro-palestinien. Au bout d’un moment ça s’est mis à me sortir par les yeux. Là, son émission avec son groupe derrière, c’est ringard.

Ouais, son groupe de free-jazz, ses faux chandeliers, c’est vraiment dégueu…

C’est super ring’ ouais… Bon vous avez l’air emmerdés, vous avez plus de questions c’est ça ? Vous voulez qu’on prenne une chambre ? 


Jonathan Lambert sera au Bataclan du 30 décembre au 03 janvier