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LE NUMÉRO MODE 2009

Kai Kühne

On a toujours adoré Kai pour toutes les conneries qu’il a pu faire quand il faisait partie du groupe de créateurs As Four. Par exemple la fois où il s’est suspendu aux lustres dans un club chic et où il a essayé de cogner le videur...

On a toujours adoré Kai pour toutes les conneries qu’il a pu faire quand il faisait partie du groupe de créateurs As Four. Par exemple la fois où il s’est suspendu aux lustres dans un club chic et où il a essayé de cogner le videur, un ancien gros bras de la mafia russe qui devait faire dans les 200 kilos. Depuis, il a mûri. On essaye d’accepter. On se dit que s’il est plus calme, il fera des vêtements encore plus beaux. En ce moment tous les articles sur lui ont des titres comme « La rédemption de l’enfant terrible », « Deuxième chance pour un bad boy ». Le New York Times a fait son portrait, paru sous le titre : « La mode peut-elle lui pardonner son passé ? » On a envie de répondre : mais oui, putain. Et de dire à tout le monde de relâcher la pression. En plus c’est cool d’être un enfant terrible, non ? On voit pas trop ce qu’il y a à « pardonner ». De toute façon, tous les magazines de mode utilisent le même adjectif pour caractériser son travail en solo, « élégant », et ce terme résume bien les choses. Les robes de Kai, très structurées, épousent les lignes du corps, dans des tons neutres, blanc, acier, et une touche de couleur à l’occasion. Super classe. Je lui ai rendu visite dans son grand atelier situé dans la toundra urbaine du sud-ouest de Manhattan. On s’est bien marrés. Il m’a montré plein de vêtements, de tissus, des montres en fourrure, des planches de style, des croquis. Il m’a briefé sur le groupe de designers italiens Superstudio et on a regardé la scène du défilé de mode ecclésiastique dans Fellini Roma sur Youtube. C’était fou. J’ai eu l’impression de faire un stage intensif en mode, et Dieu sait si j’en avais besoin.

Je ne connais rien à la mode.
Moi non plus. Mais si. Explique-moi ce qu’est la mode s’il te plaît. Ou au moins ce que tu fais.
C’est comme de l’architecture. J’utilise des lignes très droites, très graphiques, très contrôlées. Tout ça est très allemand. J’essaye de faire des vêtements classiques, accessibles et élégants. Prends un vêtement pour femmes qui épouse le corps, comme la jupe crayon. C’est un vêtement élaboré mais tout tient à la construction. J’essaye d’inventer de nouvelles façons de construire. Par exemple pour ma dernière collection je me suis inspiré du poireau. Les lignes prenaient exemple sur le poireau, la manière dont ça pousse. Un poireau ?
Oui. Les plantes poussent en suivant leurs propres règles, mais de façon très anarchique. Le poireau c’est super allemand. Ça fait clap clap clap, ça grandit selon des formes données. Ok, c’est très allemand.
Oui. Je dessine beaucoup sur ordinateur parce que j’aime la rigueur que cela permet. Mais dès qu’on utilise du tissu c’est plus organique. J’applique des lignes droites aux formes du corps humain. Pour tomber droit sur le corps ces lignes doivent être légèrement courbes. Tu crées une forme concave, convexe, et sur le corps ça fait des lignes droites. On dirait que tu parles d’immeubles.
La mode c’est de l’architecture appliquée au corps humain. Une maison autour d’un corps. Mais c’est plus difficile que l’architecture, parce qu’il faut défier la pesanteur. Et tu utilises surtout du blanc et des couleurs claires, comme pour des maisons.
J’essaye de montrer la structure. Tout est dans la construction. Si tu utilises un imprimé on ne voit plus les lignes. Voilà pourquoi mon approche de la couleur est très minimale. Mais j’aime beaucoup jouer avec les reflets, les textures, par exemple le lin ou la peau de kangourou. La peau de kangourou.
Oui, c’est comme du papier. C’est super. Ah.
Les gens mangent la viande. C’est comme utiliser du lapin, c’est la même chose. On change de sujet tout de suite. Tu as grandi en Allemagne ?
Oui, j’y ai vécu jusqu’à mes 22 ans, à Bremerhaven. J’ai fait mes études à Hambourg, d’abord en économie puis en stylisme, ensuite je suis devenu mannequin, j’ai commencé à prendre l’avion tout le temps pour aller à Milan, à Paris… Et puis une agence de mannequins m’a repéré et ma carrière a décollé. C’est un peu chelou que tu aies fait de l’éco, non ?
(Soupir) Je ne savais pas trop ce que je voulais faire plus tard. Ma famille avait une entreprise. Je pensais que j’allais prendre la succession, comme mon père l’avait fait avant moi.

C’est quoi comme business ?
Ils distribuent et ils stockent du pétrole. C’est super intéressant. Mais quand j’ai dû commencer à faire des stats et ce genre de choses, ça m’a fait super chier. T’as toujours aimé la mode, même quand tu étais petit ?
Oh oui. Aujourd’hui quand je regarde en arrière j’ai l’impression que je fais ce pour quoi j’étais fait. J’ai toujours été artiste. J’ai regardé des photos de ma chambre d’enfant il y a peu et je me suis souvenu que j’avais fait des sculptures avec des cintres en fer. C’était comme de l’art contemporain sauf que je ne savais pas ce que c’était l’art, je faisais juste ça comme ça. Tu étais un petit punk ? Je te vois bien en petit fouteur de merde.
On peut dire ça. En même temps j’étais très propre sur moi. Comme maintenant. Je suis punk mais je ne porte pas d’épingles à nourrice. Je suis attaché à la signification du truc. Peut-être moins détruire que secouer les choses pour pouvoir créer. Il faut détruire pour créer. C’est mignon ce que tu dis.
Sinon, je viens de recevoir le prix national de design du Smithsonian. Je suis super content. Félicitations !
Merci. C’est Maria Cornejo et Isabel Toledo qui ont gagné les dernières éditions et elles ont toutes les deux habillé Madame Obama. Je crois que ça va être mon tour. Tes vêtements lui iraient bien.
Oui, je crois aussi. Comment est-ce que tu es devenu styliste ? Raconte-moi comment ça a commencé.
Quand j’étais mannequin, j’ai compris que ce n’était pas un avenir pour un garçon malin comme moi. Je me suis mis à réfléchir à ce que je pourrais faire d’autre, à chercher une transition. J’ai étudié l’histoire de l’art, la photographie et j’ai commencé à gagner de l’argent en testant des mannequins. Je prenais des photos d’eux pour voir ce qu’ils donnaient. C’est à cette époque que j’ai rencontré Adi et Angela. Elles étaient hôtesses dans une boîte qui s’appelait Flamingo East. On a commencé à travailler ensemble, elles faisaient le style et je prenais des photos. Et puis Gabi a fait sa propre ligne. On a pris des photos et tout transformé. C’était pile ce qu’on avait envie de faire à l’époque. Et puis mon appart a brûlé et j’ai emménagé chez les filles, Gabi a divorcé et emménagé avec nous aussi. As Four était né. On a présenté notre première collection en 2000. Vous viviez tous ensemble et vous dormiez dans un grand lit. Vous étiez connus pour ça.
Oui, on bossait super sérieusement mais on s’amusait beaucoup. On a développé une forme de création artistique pratiquement à l’intersection de l’art et de la mode. Aujourd’hui ce que je fais est artistique mais relève plus de la mode à proprement parler. C’est la maturité.
Oui, c’est une évolution qui me paraît naturelle. J’ai envie que mon travail soit une sculpture portable mais accessible. Avant on me disait : « Waouh ! Ça c’est de l’art ! Allez, à plus tard ! » Maintenant c’est plus : « Waouh ! J’ai envie de porter ça ! » Quelquefois les sacs As Four en forme de rond me manquent.
Pas moi, j’en ai trop porté. Mon épaule droite me fait encore mal ! Est-ce que cette époque te manque, quelquefois ? Tu trouves que New York c’est encore cool ?
J’ai envie de répondre non et non. Tout le quartier downtown a beaucoup changé. Toute la scène est morte. Probablement pour toujours. Enfin, peut-être que maintenant ça va revenir avec la crise… Tu es une figure locale.
C’est juste plus ce que c’était, mais c’est pas grave, on vieillit. Je ne suis pas nostalgique, ce que je fais me rend tellement heureux. Et puis j’ai ma propre scène. Ça t’amusait d’être dans les magazines, l’objet de toute cette attention de la part de la presse à scandale ?
Non, pas vraiment. La plupart du temps c’était pas vrai, donc c’était juste chiant. Les gens venaient me voir parce qu’ils avaient lu « Page Six » dans le New York Post, pour me dire qu’ils trouvaient ça super cool. Je leur disais, c’est gentil mais non. Et tu ne trouvais pas ça un peu cool ? La plupart des gens n’ont pas le courage de faire des conneries. Ils préfèrent regarder ce que les autres font et le vivre par procuration.
Mon travail est vraiment plus important pour moi que tout ça. Les gens croient aux histoires qu’on leur raconte, ils les prennent trop au sérieux. Et puis ça leur fait peur, ils te jugent et ça te ferme plein de portes. Mais tout le monde aime les come-back ?
C’est vrai. Un petit come-back chaque saison. Les gens adorent ça. Ton atelier est sublime. Tout est blanc. Et j’adore ce quartier. Il n’y a personne ici la nuit, ça fait vraiment peur. On dirait Blade Runner.
Tu peux monter sur le toit, c’est magnifique. J’ai choisi ce quartier exprès, parce que c’est le quartier de la mode. Je voulais montrer que « Kai le malade » était vraiment dans le business maintenant. Tu dois encore avancer ce genre de preuves ?
Oui. Pourtant la presse chante tes louanges. Personne ne dit jamais de mal de ton travail.
C’est parce que j’ai été sage ! Qu’est-ce que tu fais pour t’amuser ?
Je me pose la question ces temps-ci. Je ne fais pas grand-chose à part travailler, parce que je m’amuse comme ça aussi. J’aime bien aller à Fire Island ou Rockaway Beach et sortir avec Powder le plus souvent possible. Powder, c’est ta chienne. Elle est célèbre.
Oui, c’est mon bébé. Et j’aime toujours sortir, au moins le plus que je peux ces temps-ci. J’aime bien les soirées Art Fag le dimanche soir au Bowery Electric. Et je vais encore chez Beatrice de temps en temps. Je n’y ai jamais été.
Oh tu détesterais. La dernière fois que j’y ai été j’ai détesté. Je n’ai jamais rencontré autant de wannabe débiles. J’imagine. Il y a des créateurs que tu aimes bien en ce moment ?
Plein. J’ai adoré la dernière collection Chanel. Tout est blanc et crème. Tout est beau. Les épaules sont fantastiques. Il a bien bossé, Karl. Les épaules ? Ok. Explique-moi ça.
Les épaules, c’est primordial en ce moment. On exprime beaucoup de choses à travers les épaules et la silhouette. Je veux que mes épaules soient puissantes mais pas trop années quatre-vingt. Il faut qu’elles aient quelque chose de majestueux. Je joue aussi avec l’idée de la non-épaule ces jours-ci. C’est marrant ton boulot.
Je travaille beaucoup, mais c’est amusant. C’est comme de la peinture. Choisir les tissus c’est comme choisir une palette et une collection c’est comme une grande toile sauf que ça prend beaucoup d’heures et de gens et d’argent à réaliser, et puis on peut la faire bouger. Je n’ai pas beaucoup de style, est-ce que tu peux m’expliquer comment en avoir ?
(Il chuchote) C’est un secret. Je n’ai pas le droit de te dire. Putain.
Oh, ça va, t’as un style. Non. Regarde ma sale petite queue de cheval.
Mais c’est un style. Le no-style ! Un anti-style ?
Oui, peut-être. Si c’est délibéré, alors ça devient un style. Si les gens sont trop conscients ils deviennent prétentieux. Mais il y a des gens originaux et sincères qui peuvent faire ce qu’ils veulent et ça marche. Est-ce que tu aimes les créateurs qui font des trucs extravagants, comme Bernard Whillhelm ?
C’est un ami et j’adore son travail. Pour moi c’est plus de l’art que des vêtements. À l’époque de As Four je me suis vraiment amusé en me moquant de tout mais je ne veux plus faire ça. Je ne veux pas qu’on se dise, en voyant ma collection, que je me suis branlé avec mes idées. Aujourd’hui mon boulot c’est de faire des vêtements pour les femmes. Et les femmes ont besoin de vêtements, pas de blagues.