Culture

On a parlé au mec à l’origine de « Moonlight »

Interview avec Tarell Alvin McCraney, le dramaturge qui se cache derrière l’Oscar du meilleur film de l’année.

par Monica Uszerowicz
27 Février 2017, 4:17pm

Toutes les photos sont de David Bornfriend et sont publiées avec l'aimable autorisation de A24.

« Nous avons tous une histoire sur nos origines », commence Tarell Alvin McCraney. Contacté au téléphone, le dramaturge américain à l'origine de Moonlight, sacré meilleur film aux Oscars cette année, revient pour Creators sur l'identité et le récit de soi. « On se dit "C'est comme ça que j'en suis arrivé là, c'est comme ça que ma famille en est arrivée là" », continue McCraney. « Et ils ont l'air vrais mais il y a une sorte d'éclat autour d'eux. Ils sont dans les brumes de la mémoire. »

Avec le temps, et le recul qui en découle, les histoires familiales prennent la dimension de mythes, avec leurs morales et leurs légendes. Moonlight, film de Barry Jenkins tiré de la pièce de théâtre de McCraney In Moonlight Black Boys Look Blue, dégage une incroyable poésie grâce, justement, à un réalisme sincère. Découpée en trois actes, l'histoire suit Chiron, un gamin de Liberty City — un quartier défavorisé de Miami — , depuis son enfance jusqu'à l'âge adulte.

Jharrel Jerome et Ashton Sanders

Chiron est interprété par trois acteurs : Alex Hibbert à l'enfance, Ashton Sanders à l'adolescence et Trevante Rhodes à l'âge adulte. Chacun touche une corde sensible chez le spectateur. Moonlight raconte comment on grandit dans un milieu pauvre, en étant noir et gay. Mais il est surtout question de vulnérabilité, d'intimité, d'authenticité. Peu importe si l'on se reconnaît dans ces personnages ou non — il n'y a pas vocation à l'universalisme —, il est fait ici un portrait juste de la condition humaine. Et c'est réussi.

L'histoire est largement autobiographique : McCraney est originaire de Miami et a lui-même bénéficié de la bourse du Prix MacArthur. « J'ai écrit le premier jet à l'été 2003 », précise McCraney. « Ma mère venait juste de mourir des suites du sida et j'essayais d'écrire un récit poétique sur mon enfance à Miami. J'ai beaucoup culpabilisé de ne pas avoir été là quand ma mère est morte […] et pour notre séparation, notamment à cause de son addiction aux drogues. J'ai tâché d'écrire un récit sur les relations que j'avais avec les gens dans la vie. Ça incluait de se demander ce qu'il se passerait si le personnage principal devenait comme le dealer qui l'avait élevé. Est-ce que nous reproduisons des schémas ? Est-ce que nous devenons comme nos parents ? »

Alex Hibbert et Mahershala Ali

Dans la pièce de McCraney, la mère de Chiron (interprétée par Naomie Harris dans le film de Jenkins) souffre d'addiction, un état dans lequel elle s'enfonce obstinément. Son dealer, Juan (joué par Mahershala Ali) prend Chiron sous son aile, lui apprenant à nager, tissant un lien tendre et sincère. Le nom de Chiron ne vient d'ailleurs pas de nulle part. Le héros de la mythologie grecque — un centaure qui entraîna Héraclès ou Achille — recevra un coup fatal qui ne guérira jamais, en raison de son incapacité à mourir sacrifie son immortalité pour sauver un autre que lui.

« Il y a des parts de [Chiron] qui ne guériront jamais », explique McCraney. « Son devoir est de trouver un moyen de soigner les autres. Je pense que c'est important, dans la compréhension de la masculinité — notamment dans la communauté noire —, de remarque que lorsqu'on pense à quelqu'un qui a été blessé, on se souvient souvent combien il a pu être dure, et pas de sa générosité. Je n'aime pas les groupes de gens, mais il y a toujours une part de moi qui veut venir en aide. Souvent, je me sens brisé à l'intérieur mais si je peux aider autant de gens que possible, alors mon but est atteint. »

Naomie Harris. Capture d'écran du film "Moonlight", de Barry Jenkins.

Étant donnée la nature du scénario, McCraney s'est tenu à l'écart pour le tournage. « Même après que Barry lui a donné de l'espace et du volume, le scénario contient beaucoup de souvenirs qui sont difficiles à regarder. Je voulais m'assurer que l'histoire soit racontée sans mes émotions, ce qui aurait été inévitable. Je n'aurais pas pu me retenir. » Saisissant de beauté et porteur d'espoir, ce témoignage illustre avec force la façon dont l'humanité se construit. « Ce n'est pas parce qu'on vit dans un endroit naturellement beau que nous ne manquons pas d'accès à des choses basiques. C'est aussi vrai dans d'autres quartiers de Miami — Hialeah, Little Havana… Ces histoires sont importantes — pas seulement pour moi mais pour toute la communauté. »

Comme dans la vraie vie, la magie opère car son sujet est terriblement d'actualité. Pourtant, Moonlight aurait pu avoir été écrite avant, elle n'en aurait pas perdu de son intensité. « La pièce a l'air lyrique », ajoute McCraney, « parce qu'elle vient d'états oniriques, le chaos qui nous sert de mémoire, avant d'arriver au temps présent. »

Mahershala Ali et Alex Hibbert

Moonlight, de Barry Jenkins, est actuellement en salles. Cliquez ici pour plus d'infos.