Publicité
Société

Je suis homosexuel et j'ai été détenu et torturé en Tchétchénie

Arrêté en 2017, il raconte le calvaire qu'il a vécu en raison de son orientation sexuelle. Aujourd'hui, il vit en Russie, caché.

par Andrew Potter, David Gilbert, et Veronika Silchenko
18 Septembre 2019, 7:47am

Le chef d’État tchétchène, Ramzan Kadyrov, à la parade militaire du jour de la Victoire. Photo : Said Tsarnayev, Reuters

Le régime tchétchène fait la guerre aux LGBTQ. En janvier 2019, l’association russe LGBT Network affirmait qu’une nouvelle vague d’arrestations d’homosexuels, hommes et femmes confondus, avait eu lieu dans la République nord-caucasienne. Une quarantaine de personnes auraient été emprisonnées et torturées. De son côté, Igor Kochetkov, qui dirige le réseau LGBT russe, estimait que la police tchétchène a détenu « au moins 23 hommes entre décembre et avril 2019, en raison de leur homosexualité présumée ».

Et même si les autorités ont démenti cette nouvelle vague de répression, il ne fait pas bon d’être LGBTQ dans ce pays, bien que l’homosexualité ait été décriminalisée en 1993 en Russie. VICE a pu s’entretenir avec une des personnes que les autorités ont détenues et torturé en 2017, lors d’une précédente vague d’arrestations. Il vit aujourd'hui en Russie, caché.

VICE : Pourquoi et où as-tu été détenu ?
On a entendu dire à Grozny qu'il y avait des arrestations. J'avais entendu la rumeur, mais, comme tout le monde, je m'étais dit que ça ne m'arriverait pas à moi. Malheureusement, ça m'est arrivé. Dans la soirée, ils m'ont arrêté au milieu d'une foule. Il y avait eu quelques arrestations avant la mienne et le téléphone d'un de ceux qui ont été arrêtés avant moi contenait des messages qu'il m'avait envoyés. C'était suffisant pour me trouver et me poser des questions.

Des policiers m'ont conduit dans un centre de détention. Tout de suite, dans la nuit, ils ont commencé à me torturer avec les autres. Ils voulaient savoir qui nous connaissions, ceux qui faisaient partie de la communauté LGBT. Ces renseignements, c'est triste, ils ont réussi à les obtenir.

Qu'est-ce qu'ils t'ont fait ?
Ils ont utilisé de l'électricité pour me torturer. C'est très douloureux quand ils installent des pinces aux doigts et sur d'autres parties du corps, et mettent l'appareil en marche grâce à une poignée qui déclenche l'électrocution. Beaucoup ont eu de graves blessures au bout des doigts parce que c'est par là que l'électricité sort du corps. Plus tard, ils nous ont forcés à nous frapper. Ils nous jetaient au sol un par un. Tous les autres devaient prendre un tuyau et frapper trois fois chacun celui qui était au plancher. À la fin, nous étions couverts de blessures et de sang. À la longue, on finit par sentir la viande pourrie. Ils nous enveloppaient dans des sacs et mettaient aussi des sacs sur notre tête. Chaque jour, on vivait avec le sentiment qu'ils allaient nous tuer et nous enterrer dans la journée, sinon le lendemain.

Quelles questions vous posaient-ils ?
« Donnez-nous des noms, dites-nous qui sont vos amis. » Ils prenaient les téléphones et regardaient nos messages WhatsApp, par exemple. S'il n'y avait rien de suspect, ils choisissaient des personnes au hasard dans les contacts, des membres de la famille, des amis, des collègues, et demandaient : « Est-ce qu'il est comme toi ? » Je répondais que non et ils recommençaient à me torturer. « Dis-le-nous. Tu vas finir par nous le dire que tu le veuilles ou non. »

Pour faire cesser la torture, certains donnaient des réponses affirmatives. Un de nous, qui ne fait pas partie de la communauté LGBT, a dit qu'il était homosexuel parce qu'on l'a forcé. Ils l'avaient battu jusqu'à ce qu'il dise : « Oui, je le suis. » Quand il l'a dit, ils ont cessé. Mais, plus tard, ils ont recommencé.

Combien de temps as-tu été détenu?
Nous avons été détenus pendant presque deux semaines. Après, ils nous ont laissés partir.

Ont-ils expliqué pourquoi ?
Je pense que chez nous, la torture est malheureusement autorisée, mais il n'est pas si facile de tuer une personne et de la cacher. Surtout à cette échelle. Nous étions nombreux, plus de 100 personnes. Il est tout simplement impossible de cacher le meurtre d'autant de gens. Je pense que c'est pour cette raison qu'on nous a laissés partir. Franchement, j'aurais préféré qu'on ne me laisse pas partir parce qu'ils nous ont réunis dans une grande pièce et nous ont humiliés devant nos familles. Ils les ont humiliées elles aussi, en posant des questions : « Qui avez-vous élevé ? C'est la honte de notre nation. » C'était très blessant d'être la raison pour laquelle nos familles souffraient.

Quelle a été la réaction de ta famille?
Question suivante.

Pourquoi d'après toi la police a arrêté autant de gens?
Ils ont arrêté une première personne. Ils ont saisi son téléphone et trouvé des données embarrassantes. Immédiatement, ils ont compris. Ensuite, ils ont arrêté quelques personnes de plus. La réaction en chaîne a commencé. Dans d'autres commissariats, les policiers approuvaient cette pratique, alors ils n'ont pas voulu s'abstenir. Ils se sont dit que, si la hiérarchie approuvait cette pratique, ils devaient la faire eux aussi.

Auparavant, est-ce que la vie était difficile en Tchétchénie ?
On entendait dire que telle ou telle personne avait été arrêtée. La plupart du temps, les policiers cherchaient seulement à avoir de l'argent en les faisant chanter. Ils notaient leurs noms dans des cahiers et leur demandaient continuellement de l'argent.

Te sentais-tu en danger en Tchétchénie ?
Bien sûr, je comprenais que ce n'était pas sûr pour moi de rester ici, mais je ne voulais pas partir parce que c'est chez moi. Après que les médias de masse ont affirmé que des policiers essayaient de trouver ceux qui avaient été relâchés. Je me suis rendu compte que, peu importe ce que je voulais, ce n'était plus un endroit pour moi. Je me suis donc enfui. J'ai pris un sac, quelques affaires, je suis monté dans un taxi et je suis parti. Quelques jours plus tard, je suis arrivé à Moscou.

J'ai pris la décision de demander de l'aide à un organisme de défense des droits de la personne. Un organisme m'a permis de joindre le réseau russe des LGBT. J'ai appris ensuite que ce groupe fournissait vraiment toute l'aide nécessaire aux victimes de répression.

Est-ce que tu te sens en sécurité à Moscou ?
Malheureusement, non. Dans la capitale, je suis loin de ma mère patrie. Moscou n'est pas la capitale des Tchétchènes. Il y a peu de mes compatriotes ici. Je reste d'habitude dans mon coin et ne montre pas mon visage aux gens parce que trop de policiers m'ont vu quand j'étais en Tchétchénie.

Que feras-tu s'il n'y a pas de changement ?
Franchement, je ne sais pas. Je ne vois pas du tout d'avenir.

Pourquoi est-ce qu'on traite les gais de cette façon en Tchétchénie ?
Parce que c'est une société fermée et conservatrice. Les Tchétchènes aiment respecter les traditions du Caucase et préserver leurs propres lois. Les gens ne vivent pas comme dans les autres pays. Ils vivent parmi leur famille, leur clan. En Tchétchénie, on ne vit jamais seul. On ne peut pas penser qu'à soi. En faisant un pas, il faut penser aux conséquences pour soi, mais aussi à celles pour toute la famille. La tolérance n'aura pas sa place dans cette région avant longtemps.

Si tu retournais en Tchétchénie, qu'est-ce qui t'arriverait ?
Ma vie là-bas est complètement détruite. Il n'y a plus rien pour moi, sauf du danger. Je pense qu'on m'arrêterait et qu'on m'emprisonnerait pour longtemps pour des accusations fabriquées. Ça arrive souvent. Et ce qui arrive aux hommes comme moi en prison, on le sait tous.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.