Sports

Les Flying Queens : l'héritage oublié des premières basketteuses américaines

Elles ont remporté 131 victoires consécutives en cinq ans et ont contribué à changer les mentalités à une époque où les droits des femmes étaient plus que limités.
19.10.16
Fotos cedidas por Flying Queens: A Basketball Dynasty

Imaginez qu'en grandissant, quelqu'un vous ai dit d'oublier le sport, parce que si vous courriez trop, votre utérus finirait par tomber. Et pas seulement ça. On racontait aussi que le plus probable c'était que vous ne pourriez jamais aller à l'université parce que vous étiez une femme, et que vos alternatives professionnelles se résumeraient à être soit enseignante, soit infirmière, soit femme au foyer.

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Voilà quelle était la cruelle réalité des années 50 aux États-Unis, avant que la loi connue sous le nom de Title IX, qui interdit à tout établissement scolaire d'exclure un élève en raison de son sexe, n'entre en vigueur. Il faudra un groupe de jeunes femmes venant de communautés rurales du cœur des États-Unis pour faire sauter le verrou.

Elles deviendront la meilleure équipe de basket féminin de tous les temps grâce à un record – encore inégalé – de 131 victoires successives entre 1953 et 1959. Et pourtant c'est un morceau de l'histoire du sport que peu de personnes connaissent.

Les Flying Queens en 1956

Cette formidable génération fait aujourd'hui l'objet du documentaire Flying Queens : A basketball dynasty, réalisé par la cinéaste américaine Kellie Mitchell. Elle détaille comment ce groupe de joueuses a changé la destinée du sport féminin plusieurs décennies avant que ne soient fondées les ligues professionnelles de basket féminin.

Il y a certes beaucoup de gens qui n'ont pas de problèmes pour taxer d'intolérantes les zones les plus reculées du sud et de l'ouest des États-Unis. Mais ce sont les mêmes communautés qui ont défié comme personne le sexisme qui régnait à l'époque en soutenant avec fierté leurs joueuses. C'est comme ça que cela s'est passé avec Kaye Garms, future star des Queens. Ses parents étaient pauvres et ils ne pouvaient pas payer le transport de leur fille jusqu'à l'université Wayland Baptist, au Texas, où avaient lieu les épreuves de sélection pour intégrer les Flying Queens.

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Intégrer l'équipe signifiait obtenir une bourse universitaire, et en l'obtenant, la petite Garms aurait son cursus payé grâce au basket. Les voisins des Garms ont fait une récolte de fonds pour pouvoir payer le transport de la jeune joueuse depuis son village natal, Kingfisher County en Oklahoma. Ce jour-là, 45 filles se sont affrontées pour une bourse, mais c'est Garms qui l'a remportée. « Je n'avais jamais travaillé aussi dur de ma vie », confesse l'ex-joueuse qui a porté les couleurs des Queens entre 1955 et 1958.

À l'époque, les Flying Queens se trouvaient déjà en plein dans leur série de victoires. « On ne songeait jamais à la défaite, raconte-t-elle, la seule chose à laquelle on pensait c'était qu'on savait qu'on allait gagner. Il ne s'agissait que d'une question de temps et d'effort. »

L'équipe en 1957.

Wayland était l'une des deux universités des États-Unis qui offraient des bourses aux femmes à l'époque. Même s'il s'agissait d'une institution religieuse enterrée dans un petit village, elle était dirigée par un président progressiste. « Les idées de James Marshall étaient particulièrement novatrices, raconte Kellie Mitchell. Il a réussi à développer une université ouverte à tous, alors que toutes les écoles pratiquaient la ségrégation. C'était bien avant le mouvement de défense pour les droits civils ».

Marshall a toujours été un grand supporter de son équipe féminine, et c'est lui qui s'est occupé de contacter les divers entrepreneurs locaux pour les sponsoriser. Parmi ces sponsors il y avait Claude Hutcherson, le propriétaire de la compagnie aérienne qui a donné son nom à l'équipe : Flying Queens. Avec Hutcherson comme bienfaiteur, les filles sont passées d'une vie dans des granges sans eau courante à des voyages en jets privés à travers les Etats-Unis.

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La moitié de l'équipe était composée de filles venant de communautés paysannes de l'Oklahoma, un des berceaux du basket féminin. « Les Etats du Sud s'enorgueillissaient de la présence féminine dans les sports, explique Mitchell. Elles se sentaient libre d'aller et venir, elles étaient très enthousiastes à l'idée d'avoir une histoire extraordinaire à raconter, une histoire qui alimentait les colonnes de la presse locale ».

Wayland se chargeait d'envoyer par courrier les résultats des rencontres aux journaux et les journalistes ont fini par aller assister à tous les matches. Ç'a été une époque très excitante – les Queens n'avaient jamais imaginé susciter une telle couverture médiatique. Elles ont toutes découpé et collé dans leurs albums souvenirs les articles dans lesquels elles étaient apparues.

Les Flying Queens ont collectionné les victoires, remportant six titres nationaux.

Entre toutes leurs victoires, les filles ont réussi à outrepasser, au passage, quelques-unes des normes absurdes de l'époque, comme celle qui leur interdisait d'être en short sur le campus universitaire. Un des nombreux exemples révélateurs que montre le documentaire, c'est celui de Joyce Kite – qui a joué dans l'équipe entre 1955 et 1959 – et qui explique comment les filles devaient mettre des joggings par-dessus leurs shorts, ne pouvant enlever ceux-ci qu'une fois devant le public, juste avant le début du match. « Qu'est ce qui attire plus l'oeil du public, moi qui marche en short sur le terrain ou quand j'enlève mon jogging au milieu de la piste ? ».

Il leur était défendu de danser et de jouer aux cartes dans les chambres de l'université, mais elles le prenaient plutôt avec philosophie. Garms explique qu'elle se sentait privilégié d'être une sportive à l'époque : « Le sport était au centre de la communauté et les gens nous soutenaient. Ils venaient nous voir jouer. Et tous les enfants venaient aussi. C'était une ville très loyale ».

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Un total de 31 joueuses ont participé à la fameuse série de victoires. C'est finalement l'université de Nashville Business qui arrivera à les battre. Cette défaite a eu lieu lors d'un match à guichets fermés pour lequel une société de sécurité avait été engagée afin de gérer la foule de gens qui était venue au gymnase.

La défaite n'a pas arrêté les Queens qui ont continué de jouer jusqu'à ce qu'elles terminent leurs cycles d'études respectifs de quatre ans. Après sa série triomphale, beaucoup sont devenues des entraîneuses et des dirigeantes pionnières du basket. « Je disais toujours à mes joueuses qu'elles pouvaient passer du basket universitaire à la deuxième division. Puis à la première. Peu importe le niveau qu'elles avaient, il suffisait qu'elles savent jouer et qu'elles puissent obtenir les bourses pour pouvoir jouer, raconte Judy Bugher, qui a joué pour les "Reines" entre 1955 et 1958. Je voulais leur offrir les mêmes opportunités qu'on avait eues ».

L'équipe et ses trophées en 1957.

Leurs exploits ont eu lieu à une époque où l'accès au sport était un rêve irréalisable pour la majorité. Elles ont encore dû attendre 20 ans avant que le Title IX n'entre en vigueur. « Les universités ont dû commencer à proposer autant de bourses aux garçons qu'aux filles », explique Mitchell.

Bugher assure qu'aujourd'hui les femmes n'ont plus de limites, avec la WNBA en ligne de mire. Cependant, elle ajoute que les joueuses ne sont toujours pas payées autant que leurs homologues masculins, « mais ça viendra ».

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En 1997, Violet Palmer est devenue la première arbitre femme de NBA. Elle reconnaît qu'elle n'aurait pas pu avoir sa chance sans les Flying Queens, elle qui a été la première à atteindre le plus haut poste d'arbitrage dans tous les sports US. Et ce qui est sûr, c'est que les Flying Queens continuent d'inspirer des sportifs d'aujourd'hui. En 2013, elles ont été intronisées au Hall of Fame du basket féminin. Du coup…comment se fait-il que ce documentaire soit le premier document qui mette en valeur leur importance ?

Mitchell rit. « C'est principalement à cause du sexisme des médias », explique-t-elle. Elle se rappelle avoir feuilleté, un jour dans un hôpital, une revue qui faisait état des 50 meilleurs athlètes de l'histoire des États-Unis : évidemment il n'y avait pas la moindre femme dans cette liste.

Beaucoup des Flying Queens sont décédées aujourd'hui, et la majorité de celles qui sont encore en vie ont plus de 80 ans. Mitchell croit qu'il est important que les journalistes et les athlètes voient le documentaire pour comprendre combien elles ont lutté pour obtenir ce qu'elles ont obtenu, pour maintenir leur héritage en vie.

Elles ont ouvert la route au sport féminin tel qu'on le connaît aujourd'hui. « Surtout pour tous les gens qui n'ont pas beaucoup de moyens et de possibilités. Leur histoire pourrait se résumer en une devise : "Peu importe d'où tu viens, tu peux le faire" ». Et c'est aussi une façon de combattre des phénomènes aussi lamentables que celui des quatre pauvres pourcents de couverture médiatique qui ont été accordés au basket féminin lors des Jeux de Rio.

Plus d'infos : www.flyingqueens.com