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François Lanaud : « Devant le poste de télé, les gens sont devenus plus exigeants »

​Le réalisateur du match d'ouverture et de la finale de l'Euro explique ce que ça représente d'être celui qui vous permettra de vibrer sur votre canapé.
13 juin 2016, 10:30am
Photos via Twitter

François Lanaud est un homme pressé, du genre « j'adore les émissions à la télévision, pas le temps de les regarder, mais c'est moi qui les fait ». De car-régie en studio, le réalisateur arpente le monde à l'affût des compétitions sportives les plus prestigieuses. Difficile de lui mettre le grappin dessus. Mais entre un Grand Prix à Monaco et les nombreuses réunions pour préparer l'Euro 2016, le réalisateur s'est assis quelques minutes à la table d'un bistrot de la place de Clichy pour répondre à nos questions. Le café-noisette qu'il a commandé était payé avant d'être avalé. Mais s'il s'inflige cette course contre la montre permanente, c'est d'abord par passion pour le sport et pour son métier. Cette année, c'est lui qui sera aux manettes pour le match d'ouverture et la finale, ainsi que toutes les rencontres disputées au Stade de France et au Parc des Princes.

« Ça sera ma troisième finale de championnat d'Europe consécutive, donc j'ai l'expérience de ce genre de rendez-vous. Dans les compétitions internationales, c'est l'organisateur qui décide, donc dans le cas de l'Euro, c'est l'UEFA. Elle attribue le job aux meilleurs broadcasters européens. À chaque fois, on se retrouve entre Français, Anglais et Allemands qui sont considérés comme les meilleurs dans ce domaine. »

Il est bien connu que la France compte 65 millions de sélectionneurs, même si seul Didier Deschamps reste officiellement habilité à faire ses choix et donc à encaisser les critiques. Mais on pourrait aussi dire la même chose à propos de la corporation des réalisateurs sportifs. Qui ne s'est pas égosillé sur son canapé « Remontre-nous le hors-jeu bordel ! » en pensant pouvoir faire mieux que le réal ? Alors quand la compétition a lieu à domicile, la pression pourrait peser encore plus lourd sur les épaules du Parisien, qui a déjà vécu cette expérience en 1998.

« Pour la Coupe du monde, j'étais chargé des matches à Marseille, Montpellier et Toulouse. Là, je serai à Saint-Denis et Paris, c'est comme bosser à la maison, et je pourrai rentrer chez moi après le boulot. Après, ça ne me met pas de pression particulière, c'est mon travail. La priorité reste la même pour du bas de tableau en Ligue 1 ou une finale de l'Euro : on sait qu'on doit faire plaisir à beaucoup de gens, tout en ayant une marge d'erreur réduite.»

Lors de matchs internationaux, il peut y avoir des centaines de millions de personnes pour suivre la retransmission en mondovision. Le reste de l'année, François Lanaud officie majoritairement sur beIN Sports, même s'il lui arrive de travailler avec le groupe M6 pour l'Europa League et de s'aventurer sur d'autres sports comme la F1, le rugby, le hand et le basket. Ses grands débuts à la baguette d'un match se font en 1997, lors d'un Bordeaux-Montpellier sur TF1, chaîne pour laquelle il deviendra le réalisateur emblématique.

« À la base, je suivais des études de droit, mais mon job étudiant était assistant réalisateur. Je faisais les panneaux pour Stade 2. Et petit à petit, le métier m'a vraiment intéressé. J'étais passionné de sport, notamment de football, passionné de télévision, le droit m'a de moins en moins intéressé. Donc naturellement, j'ai quitté cette voie pour me consacrer pleinement à la télévision. »

Un rôle qui fait de lui l'intermédiaire entre la vérité du terrain et l'interprétation du téléspectateur. Il doit raconter en direct une histoire dont il ne connaît pas l'issue et la transmettre à son auditoire de la manière la plus juste possible, sans trahir les faits, ni estomper les émotions.

« L'histoire du match se suffit à elle-même, je ne fais que m'en saisir et la mettre en images. Moi j'aime illustrer cette histoire avec plusieurs petites anecdotes, me servir des petites histoires à l'intérieur pour comprendre l'ensemble. Pendant le match, on va couvrir les axes des caméras pour ne rien rater, mais il peut tout se passer. Mettre à l'écran tel ralenti, tel gros plan, relève du spontané. Je pense surtout à ceux qui ne sont pas au stade mais devant leur télévision et qui ont le droit d'être à la meilleure place, de tout voir et de tout comprendre. Ensuite, bien sûr qu'il y a une part de subjectivité dans ma manière de réaliser : j'ai mon libre-arbitre, ce sont mes décisions. Je ne prends pas partie comme un supporter, mais ma subjectivité est celle d'un amateur de beau jeu. »

Le beau jeu ? D'ailleurs, est-ce plus simple de réaliser un match entre deux collectifs au joli toucher de ballon et à la stratégie offensive, qu'un match laborieux entre deux équipes qui galèrent à aligner deux passes ?

« Bien sûr, l'histoire en est forcément plus belle ! Vous préférez lire un Victor Hugo plutôt qu'un roman de gare ! Après en termes de travail, ce n'est pas forcément plus simple, mais toujours plus agréable. Peu importe l'équipe, j'aime quand le jeu est engagé avec des joueurs de caractère. »

À force de rouler sa bosse, il sait exactement sur quel bouton appuyer pour rendre le match vivant et mettre en couleur ce qui se joue sur le pré. Des ficelles qu'il met en place dès la préparation du match.

« En arrivant au stade, je vérifie les positions des caméras. Je briefe spécifiquement certains cadreurs par rapport au match. Ça peut porter sur des aspects techniques, tactiques, sur un joueur, sur des cas particuliers... Par exemple lors de l'Euro en Suisse, avant un match des Pays-Bas, j'étais allé repérer avec mes cadreurs toutes les femmes de tous les joueurs pour qu'en cas de but des Pays-Bas, je puisse montrer la femme du buteur. C'était Dirk Kuyt et j'ai réussi à mettre à l'image sa femme et surtout sa fille en train d'exulter sur son but. C'est une grande fierté parce que je pense qu'en revisionnant les images, il a dû être surpris de voir que le premier plan qui apparaît après son but est la joie de sa famille. On peut parler de technique, de tactique, mais tout ça a pour but de créer de l'émotion. »

Par son souci du détail et sa science du ralenti (on se remémore encore Christian Jeanpierre le remercier pour « ce superbe ralenti »), François Lanaud est considéré comme une des pointures de sa profession. Plusieurs faits d'armes en attestent, en plus de sa présence à chaque Mondial depuis 1998. Ses prestations lui ont déjà valu des prix comme celui de la réalisation du match UEFA de l'année 2000 pour la finale de C1. Il détient aussi le record du nombre de caméras installées pour un match : 51 lors de la finale de la Coupe d'Asie 2011 au Qatar.

« La taille du dispositif technique n'est pas forcément un gage de qualité. Cela dépend de la façon dont il est exploité, s'il permet d'enrichir et de donner une version plus précise et détaillée du match. Par rapport à mes débuts, les choses ont beaucoup changé. On propose beaucoup plus de ralentis, qui ne sont plus sur bandes mais sur du digital. On a plus de moyens à notre disposition pour s'amuser. Mais derrière le poste, les gens sont aussi devenus plus exigeants. Et c'est tant mieux ! »

Sur l'aspect technique, les analyses font souvent la distinction entre une école germano-britannique et une école française. La première, mettant à 80% du temps des plans larges à l'écran, se montrerait plus respectueuse envers la dimension collective du jeu. À l'inverse, les Français changent de focale très fréquemment (Les Cahiers du football parlent d'une durée de 11 secondes en moyenne pour les plans larges proposés par Lanaud à la Coupe du monde 2014) et sont adeptes des ralentis et des plans serrés (les mêmes Cahiers du football ont compté 105 ralentis sur un match de Lanaud, contre 70 pour l'Anglais John Watts). Une manière de filmer qui traduirait un goût prononcé côté français pour l'exploit individuel et la virtuosité du joueur. Même si ces différences ont tendance à être lissées lors des compétitions internationales avec le cahier des charges des organisateurs, François Lanaud reconnaît cette divergence.

« Le des Britanniques est lié au football anglais des années 70, fondé sur le kick-and-rush_, quand les joueurs balançaient la balle devant, sans passer par le milieu de terrain. Le jeu se passait surtout dans les surfaces de réparation, là où il y a moins de caméras et où on a besoin d'une vue d'ensemble. C'est aussi dû au fait que les Anglo-saxons travaillent avec un_ switcher_, un opérateur qui va appuyer sur les boutons en fonction des ordres du réalisateur. C'est plus compliqué d'avoir du_ cuting_, de changer de plan rapidement, avec un_ switcher_. Nous en France, c'est le réalisateur qui commute en appuyant directement sur les boutons. Il y a un intermédiaire en moins, ce qui nous permet d'être plus rapides sur le découpage, une qualité qui nous est reconnue depuis la Coupe du Monde 1998. »_

L'existence de styles propres à chaque réalisateur pose aussi la question de l'existence d'une démarche ou d'une posture artistique. Mais peut-on le comparer à ceux qui dirigent un film ou mettent en scène une pièce de théâtre ?

« La prétention artistique existe dans notre métier, mais on ne doit pas la remarquer. Cela voudrait dire que le réalisateur prend le pas sur l'événement. C'est un peu comme les arbitres, si on fait attention à nous, c'est qu'il y a un problème. Mais ce n'est pas frustrant pour autant ! On a la possibilité de développer une sensibilité artistique, puisque chaque réalisateur a un par sa manière de "_cuter" _et de donner sa vision du match. En filmant du sport, on sait que les artistes sont d'abord les footballeurs. On est là pour les mettre en valeur à travers un outil qui permet ensuite une forme d'art. »

Quand on lui demande quel est son chef d'œuvre, il hésite longuement. Il faut dire qu'il a vu passer un paquet de matchs incroyables. Finalement il arrête son choix sur la finale de l'Euro à Vienne en 2008, opposant l'Allemagne à l'Espagne. Quant au match qu'il n'a pas réalisé mais pour lequel il aurait aimé être derrière la console, c'est incontestablement le mythique France-Allemagne à Séville en 1982. « Le scénario, l'intensité, tout y était ». Une affiche qu'il rêverait pouvoir retrouver pour la finale de l'édition 2016, si le tableau le permet, et avec cette fois-ci une victoire des Bleus à la clé.