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Maudits ou pas, Poni Hoax sont toujours là

Malgré les embrouilles, les mauvais plans et les coups du sort, le groupe parisien s'apprête à sortir « Tropical Suite », nouvel album aussi brillant qu'aventureux.

par Pascal Bertin
02 Février 2017, 1:39pm

Photos - Agnès Dherbeys

C'est peut-être la nouvelle la plus frappante à l'annonce de son nouvel album : Poni Hoax bouge encore. Poni Hoax est toujours vivant. Pas gagné au vu du parcours du groupe parisien, comme si le sort s'acharnait et que les cinq fuyaient un succès parfois à portée de bagouzes, entre embrouilles avec son premier label et signatures jamais concrétisées avec les gros bonnets du disque. Et si tout ça n'avait été qu'un mal pour un bien ? Entendez par-là, un bon coup de pied au derrière pour obliger le groupe à grandir et à puiser dans ses forces vives pour livrer son meilleur. Car c'est ce qui a fini par se produire avec Tropical Suite qui ferait presque passer son prédécesseur pour un aimable brouillon. Sur A State Of War, il y a déjà quatre ans, Poni Hoax avait commencé à lâcher la grappe de la cold-wave pour un rock toujours aussi dansant mais comme agité du bocal par son mélange de funk blanc et de pop tendance Bowie.

Comme depuis toujours, les membres de Poni Hoax ont multiplié les projets pour ouvrir les horizons, ne pas tomber dans la frustration, l'aigreur, et mettre en péril la famille. Ainsi le clavier Laurent Bardainne s'offre-t-il plus qu'une récréation avec Limousine, formation free-jazz-pop instrumentale qui embarque entre autres le guitariste Maxime Delpierre (VKGN) et Frédéric Soulard de Maestro. Le guitariste Nicolas Villebrun étanche sa soif techno au sein du duo Society of Silence. Vincent Taeger laisse rarement refroidir sa batterie pour prêter ses services en studio, tout comme le clavier Arnaud Roulin, croisé aux détours de cette grande galaxie qui s'étend de Thomas De Pourquery à Bot'Ox en passant par Guillaume Teyssier et… Alain Souchon. Avec Nicolas Ker, le chanteur, pour fédérer ce petit monde autour de son nom, de son projet Paris ou de sa récente collaboration avec Arielle Dombasle.

À l'heure de recoller ses morceaux, Poni Hoax s'est paradoxalement retrouvé en s'exilant dans plusieurs endroits de la planète pour des sessions d'enregistrement qui n'avaient rien d'une sieste sous les cocotiers. Laurent Bardainne et Nicolas Villebrun racontent tout ça en l'absence de Nicolas Ker qui donne le soir même au Point Ephémère un concert avec la femme de BHL dans le cadre d'une soirée Pan European Recording, heureux label qui héberge toute cette grande famille décomposée devenue recomposée.

Peu influencé par les couleurs locales, à l'exception peut-être de la guitare et des chœurs orientaux de « Nights Out » et de quelques bricoles posées çà et là, Tropical Suite pose enfin les conditions de la reconnaissance du groupe par son pays, comme si les briquets qu'allumeront les fans sur le lubrique « Through The Halls Of Shimmering Lights » auguraient enfin d'un new gold dream à lui. Cohérent, foisonnant et lumineux. Notre plus fameux groupe sans basse aurait-il trouvé une base enfin stable ? Cette fois, on compte sur vous les gars.


Noisey : La bio de l'album démarre par « le groupe maudit », c'est pas un peu fini quand même la malédiction ?

Laurent Bardainne : C'est Arthur de Pan European qui a écrit le texte. Il n'a pas tort…

L'album sonne pourtant plus positif, non ?
Laurent : Tu nous vois ravi d'entendre ça.

Nicolas Villebrun : En fait Arnaud voulait l'enlever pour repartir sur une image un peu nouvelle, un peu plus flamboyante. Ta remarque tendrait donc à prouver que tout ça appartient effectivement au passé.

Laurent : C'est vrai qu'on n'a pas eu de bol sur pas mal de paramètres à une époque. Après ces 10 ans de pratique, on ne savait pas trop quoi faire mais on ne voulait pas que ça s'arrête. D'où cette idée de Tropical Suite.

Tous ces voyages, c'était une sorte de fuite ou juste un truc différent pour trouver l'inspiration ?
Nicolas : C'était plus un projet prétexte pour nous réunir.

À Paris, c'est donc si compliqué de vous voir ?
Laurent : Quasiment ! On ne savait effectivement pas comment on allait continuer. Et un jour, je me retrouve en réunion à l'Institut Français pour mon projet Limousine. La boss des musiques me demande alors hyper sévèrement des nouvelles de Poni. Comme un bon élève, j'ai commencé à parler d'un projet d'enregistrement en Thaïlande dans un studio incroyable que j'avais repéré. Elle a trouvé ça super et a décidé de nous soutenir. Ça a démarré comme ça. À nous de trouver des concerts dans les destinations où on voulait aller, et nos billets d'avions seraient financés. En une demi-heure de discussion, j'avais une nouvelle idée qui me motivait. Le groupe a été d'accord, la préparation nous a pris un an. Agnès B. s'est joint à la coproduction, Red Bull nous a prêté des studios au Cap en Afrique du Sud et à São Paulo. Nous avons financé nous-mêmes la partie en Thaïlande et autoproduit l'album. Ça a été une façon de nous retrouver.

Nicolas : C'est vrai que nous retrouver en studio à Pigalle, ça aurait fait redite. Ça n'aurait peut-être pas donné la même envie.

Laurent : Oui c'est ça, il fallait trouver la motivation. Et encore, tu dis Pigalle mais ça aurait pu être pire. Prendre le RER au mois de janvier pour un studio et se demander ce qu'on va y faire.

Nicolas : Je dis Pigalle car on y a enregistré le troisième album et c'était un peu la défaite. On l'a enregistré plein de fois avant la version définitive, pour des problèmes de business.

Toujours votre malédiction mais qui se terminait…
Laurent : Oui. Un an après avoir eu cette idée, on est donc partis. Les ambitions étaient vachement plus saines : juste faire de la bonne musique, sans rien devoir à personne.

Nicolas : Le fait d'être en autoproduction a beaucoup fait baisser la pression.

C'était pas déjà le cas pour A State of War ?
Nicolas : On avait la pression du deuxième qui avait pas mal marché. On voulait donc pousser encore plus loin, d'où cette pression finalement.

Laurent : On avait voulu aller vers un truc plus pop, mainstream, mais c'est pas forcément ce qu'on sait faire de mieux. À un moment, faut se regarder dans la glace et faire ce qu'on sait faire sans essayer un truc nouveau. Les morceaux ont été écrits ici (on est dans le salon de Laurent) avec Nicolas Ker. J'ai fait des petites maquettes sur ordi que j'ai envoyées au groupe. Chacun a fait sa tambouille et on s'est retrouvés en studio. On a quand même répété une fois les morceaux avant de partir. Nicolas a fini les textes en studio. On passait de pays en pays, en refaisant les titres, c'était un Tétris mondial.

Nicolas : On a commencé par Capetown. On pensait qu'on aurait chaud mais c'était le début de l'automne là-bas alors qu'il commençait à faire chaud en France. On a eu froid mais bon. On a enregistré pendant quatre jours, comme dans chaque studio. Ensuite, on est partis faire un concert au Swaziland, au festival Bushfire. C'était plutôt marrant de mélanger studio et live dans le même voyage.

Laurent : Le Swaziland est une dictature en plein milieu de l'Afrique du Sud. A la station-service, t'avais des rhinocéros et des zèbres qui étaient en train de bouffer.

Effectivement, c'est pas Pigalle. Être hors de Paris, ça a déclenché des trucs spéciaux ?
Laurent : On en a discuté et on n'en sait rien.

Nicolas : On est resté le même groupe. À part avoir des invités, ça n'a pas changé grand-chose à notre musique.

Laurent : Ça se défend mais je suis sûr que tu n'enregistres pas de la même façon après avoir parcouru des milliers de kilomètres. L'idée de Tropical Suite, c'était aussi d'aller enregistrer au soleil. Bon, ça n'a pas fonctionné avec l'Afrique du Sud mais autant São Paulo que la Thaïlande ont été très chouettes. Sur le papier, l'idée était d'être au bord d'une piscine, d'aller faire une partie de synthé et d'aller boire un cocktail. Bon, en réalité, ça ne se passe jamais comme ça sauf pour les Happy Mondays.

Nicolas : En Thaïlande, on avait vraiment une piscine dans le studio, ça aurait pu le faire. Après le Cap, on est donc allés à São Paulo où on est restés quatre jours après avoir donné un concert à Brasilia.

Laurent : Une ville complètement dingue, graphique, rétro-futuriste.

Nicolas : Et puis São Paulo, une ville finalement plus festive que le Cap, où on est beaucoup plus sortis.

Laurent : Arnaud est brésilien dans le cœur, sa femme est brésilienne, il revient encore du Brésil, là. On n'a pas non plus pris des accents brésiliens. On est restés dans notre bulle musicale en invitant des musiciens.

Nicolas : Oui, ça aurait trop fait cliché. On a juste invité des musiciens, comme au Cap avec des gars qui jouaient super bien du marimba qui ont enregistré avec nous. Mais le but n'était vraiment pas de faire un morceau africain ou brésilien sur place.

Laurent : On aurait pu glisser là-dedans si on n'avait pas fait attention. Mais en fait, on est revenus régulièrement sur des instruments de chaque morceau au fil des sessions.

Nicolas : C'est marrant car ça a ressemblé à une escalade. On a commencé par un premier studio au Cap, à la fois bien mais pas super équipé. Puis plus on avançait dans les destinations, plus les studios s'amélioraient, ce qui nous encourageait à refaire le travail.

C'est un peu un piège ça, de vouloir tout refaire à chaque fois ?
Nicolas : Oui mais c'était marrant, ça a donné un truc un peu empirique où tout se superposait. Le trip a grossi et ça a donné « une grosse fanfare ».

D'après ce que vous décrivez, le disque aurait pu être enregistré à Pigalle, ça n'aurait pas changé grand-chose.
Nicolas : C'est vrai. Finalement, il nous fallait juste ces voyages pour faire cet album.

Laurent : Étrangement, on n'aurait pas pu faire l'album à Paris simplement car nous n'avions pas le financement pour un studio à Pigalle. Alors qu'entre nos concerts et les aides, on a réussi en faisant le tour du monde.

Les concerts, ça a dû être spécial aussi ?
Laurent : J'ai compté, on avait déjà joué dans vingt-neuf pays avec Poni. Le Brésil, déjà, et aussi le Cambodge, le Vietnam, les États-Unis. Mais l'Afrique, c'était la première fois. Bushfire, c'est vraiment un festival à l'occidentale, avec un public très mélangé, noir et blanc à la fois. En Afrique du Sud, on leur a fait écouter « Mandela's Day » de Simple Minds, le groupe de Jim Kerr qui est le grand frère de notre pote Mark. Eh bien ils ne connaissaient pas ce morceau qui a participé à la libération de Nelson Mandela. Ça fait partie des trucs marrants.

Et donc vous disiez avoir eu des velléités pop sur le précédent. Et sur celui-ci ?
Laurent : On a commencé comme un groupe rock qui enregistre en studio de façon assez brut. « Images of Sigrid » avait été marqué par énormément de production avec Joakim, la découverte du synthé… Là, la maturité, ça a été d'élaguer, d'épurer… Sur les synthés, j'avais moins de machines à utiliser et me suis focalisé sur deux ou trois.

Nicolas : Par le simple fait de partir, tu trimballes moins de matériel et ça te fait gagner du temps.

Et Nicolas Ker, vous l'avez trouvé comment sur ce disque ?
Laurent : Comme à chaque album, il est parti sur un concept. Là, c'était la « sombre heure des tropiques ». Et comme souvent, on s'est retrouvé avec des chansons qui parlent d'amour. Il était aussi parti sur un canevas autour des destinations, il s'était renseigné. Et puis au fur et à mesure, il s'est lâché.

Vous rendez-vous compte à quel point tous vos projets musicaux persos nourrissent Poni Hoax ?
Laurent : C'est sûr que l'album sonnerait différemment si Nicolas n'était pas dans la techno avec Society of Silence, à faire des traitements sur les machines. Tu as l'influence de Limousine sur un titre réalisé à São Paulo sur lequel je ne sais pas comment, Taeger (Vincent, batteur) a réussi à faire sonner la batterie comme sur Limousine. C'est sûr que les groupes se nourrissent, et que la pratique apporte des choses.

Nicolas : L'expérience de chaque projet vient enrichir Poni. Mais avec ce groupe, on a aussi besoin d'efficacité, d'aller à l'essentiel.

Laurent : On a un chanteur qui ne peut pas passer dix ans en studio. Autant pour l'écriture que pour les prises de voix. Il faut donc canaliser son énergie à ce moment-là.  Il a un talent fou pour écrire des textes qui nous emmènent et on a profité de ça.

Nicolas : Le problème, c'est que plus tu passes de temps en studio, moins tu as tendance à finir le travail.

Laurent : On a juste passé une année ici en post-production pour le terminer, le peaufiner, nettoyer…

Encore et toujours élaguer…
Nicolas : Là, ça se finit en « fanfare » alors tu ne peux même pas imaginer tout ce qu'il y avait avant.

Laurent : J'ai fait ça avec Arnaud principalement car nous avions plus de temps à ce moment-là. Bien sûr, les autres étaient consultés.

Nicolas : De toute façon, c'est difficile de travailler à cinq en post-prod. Il faut se refiler les sessions. Quand l'un est derrière l'ordinateur, les autres ne vont pas être derrière lui à lui dire quoi faire.

Laurent : C'est un paramètre important : il y a eu plus de confiance au sein du groupe. Les autres musiciens nous ont laissé faire et n'ont pas eu peur. À part bien sûr Nicolas Ker qui veut toujours mettre une guitare fuzz hyper forte sur chaque morceau. Je pense qu'il a vraiment une guitare fuzz dans la tête toute la journée. Ça fait quinze ans que c'est comme ça.

Nicolas : On est cinq et si chacun avait fait l'album, ça aurait donné cinq albums différents : un album fuzz, un album techno, un album afro-beat… Arnaud avait bossé sur la production de l'album de Paris et avait acquis de l'expérience pour bien nettoyer les sessions avant de les mixer. C'est un truc sur lequel on galérait sur les albums d'avant. Sur les deux premiers en particulier, il fallait toujours passer par Joakim. C'était pas toujours évident car il fait partie de ces producteurs qui bossent sur d'autres projets en parallèle et il faut arriver à le coincer. Souvent, leurs projets persos passent avant ce qu'ils produisent. Là, le fait que la post-prod se fasse au sein du groupe a gagné du temps et simplifié les choses. Le résultat est plus satisfaisant aussi.

Laurent : Bosser à deux, c'est bien. Au-delà, ça aurait été plus compliqué.

Plein de groupes avec votre parcours auraient volé en éclats. Vous, vous êtes toujours là, c'est peut-être la plus grosse surprise de cet album !
Nicolas : Pas mal de gens avaient dit que c'était mort.

Laurent : Je me pose toujours la question sur les groupes qu'on a rencontrés il y a dix ou quinze ans. Genre CSS. Quand on était à São Paulo, j'ai été en contact avec la chanteuse du groupe, Lovefoxxx, mais elle était à New York et on n'a pas pu se voir. C'est elle qui chante sur « Nightcall » de Kavinsky sur la BO de Drive. Le groupe a sorti deux albums, ça s'est crashé, puis a réessayé de faire un truc mais qui n'est pas sorti à l'international. De tous les groupes qui marchaient à l'époque, je ne sais pas qui a réussi à survivre ou ce qu'ils sont devenus après, si les mecs sont devenus producteurs ou vendeurs de supermarché. T'en as certains qu'on croisait en festival, qui avaient bien plus de succès que nous, je ne sais même pas ce qu'ils sont devenus. À part Franz Ferdinand, même si je sais pas ce qu'ils fabriquent. Je viens d'écrire un mail à Alex Kapranos pour avoir des nouvelles.

Ben justement, ils ont perdu leur guitariste l'an dernier.
Laurent : Ah, il était bon lui.

C'est finalement l'avantage : même maudit, votre groupe est toujours là.
Laurent : C'est ça Poni Hoax. Même quand ça marche pas, eh ben… tu continues.


Pascal Bertin aime aussi les tropiques. Il est sur Twitter.

Tropical Suite sort demain 3 février sur Pan European Recordings.

Prochaines dates :

02/02 - RENNES @ l'Ubu
03/02 - CHATEAULIN @ Run Ar Puns 
10/02 - STRASBOURG @ La Laiterie 
11/02 - VERDUN @ Salle Jeanne d'Arc 
16/03 - BASTIA @ Théâtre de Bastia 
18/03 - SALERS @ Festival Hibernarock
22/03 - PARIS @ Le Trabendo
24/03 - BRON @ Jack Jack 
25/03 - MARSEILLE @ Cabaret Aléatoire 
30/03 - NANTES @ Le Stereolux 
06/04 - MONTPELLIER @ Le Rockstore
13/05 - MERIGNAC @ Le Krakatoa