Culture

Une valse à deux temps 
avec Jeff Nichols

Une discussion sincère avec le réalisateur de « Mud », « Midnight Special » – et du plus récent « Loving ».

par Brandon Harris
30 Janvier 2017, 6:00am

Cet article est extrait du numéro de Ceux qui sortent quand vient la nuit.


En mai 2016, alors que le monde entier – du moins, une partie de celui-ci – tournait son regard vers Cannes et son festival, Jeff Nichols se baladait tout sourire dans son smoking lors de l'avant-première de Loving, présenté en compétition officielle. Quelques heures plus tard, au cours de la soirée organisée pour célébrer ce grand jour, le réalisateur remerciait les badauds, bien installé dans un coin sombre du club qui accueillait les festivaliers invités. Ce grand gaillard affable, dont les yeux bleus semblent jaillir hors de leurs orbites, ne met jamais longtemps à convaincre l'auditoire de son intelligence. Pourtant, lorsqu'on le compare aux autres grands cinéastes de notre époque, la candeur de Jeff Nichols étonne et désarme ses interlocuteurs.

À Cannes, ce natif de l'Arkansas recevait les journalistes dans une tente située sur la plage, en face de l'un des nombreux palaces que compte la Croisette. Cet emplacement rêvé lui permettait de contempler les passants élégamment habillés, souvent en nage, parfois en train de fumer un cigare onéreux. C'est là que j'ai eu l'occasion de le croiser pour la première fois de ma vie. C'est également à ce moment précis que j'ai pu remarquer qu'il ne quittait que très rarement sa paire de bottes, qui me paraissait plus adaptée à un job de maçon à Little Rock – sa ville de naissance – qu'aux plages du Sud-Est de la France. C'est pourtant avec ces bottes aux pieds qu'il s'est confié au sujet de son quotidien, lui qui réside désormais à Austin, au Texas.

Jeff Nichols est le seul réalisateur dont les films ont été diffusés dans trois des cinq plus gros festivals internationaux au cours de l'année 2016 – à savoir Berlin, Cannes et Toronto. Il est de plus en plus loué par la presse dite mainstream et son dernier long-métrage – Loving, donc – est l'un des favoris dans la course aux Oscars au moment où j'écris ces lignes. L'histoire d'amour entre Jeff Nichols et le Festival de Cannes n'est pas nouvelle. Ses deuxième et troisième longs-métrages, Take Shelter et Mud, avaient déjà été diffusés sur la Croisette. Cela fait de Nichols l'un des réalisateurs les plus présents sur place depuis un peu moins d'une dizaine d'années.

Loving est le second long-métrage de l'année 2016 pour Jeff Nichols. Celui-ci met en scène Mildred et Richard Loving, un couple inter-racial qui menait une vie tout ce qu'il y a de plus normale dans la Virginie rurale des années 1960 – jusqu'à ce qu'ils désirent se marier, ce qui leur était impossible. Les Loving ont été au centre d'une décision de la Cour Suprême américaine, cette dernière affirmant que les lois interdisant le mariage entre individus de « races » différentes étaient inconstitutionnelles. Lors de sa présentation à Cannes, le film a été accueilli par des tombereaux d'applaudissements. La standing-ovation a été évoquée à de nombreuses reprises dans la presse même si, au final, Loving n'a reçu aucun prix – le jury préférant récompenser le dernier Ken Loach. Seul couac lors de l'avant-première du film : le frère de Jeff, Ben Nichols, musicien reconnu appartenant au groupe de country-punk Lucero, n'a pas pu assister à la projection, n'ayant pas été autorisé à accéder au Grand Théâtre Lumière. L'Australien Joel Edgerton – qu'on a pu voir dans Midnight Special, l'autre Nichols de 2016 – et l'Irlando-Éthiopienne Ruth Negga – à l'affiche du Warcraft : Le Commencement de Duncan Jones – tiennent les premiers rôles d'une œuvre qui lève le voile, à l'image des autres films de Nichols, sur ce qui fait la particularité du Sud rural des États-Unis.

« Yeats, le poète, était un peu comme moi. Il était fasciné par la culture irlandaise, son peuple, sa mythologie, tout en étant sidéré par la fermeture d'esprit de certains », m'a déclaré Jeff Nichols lors de notre seconde rencontre, au cours du Festival international du film de Toronto. « Je ressens la même chose lorsque je me penche sur de nombreux États du Sud des États-Unis. J'aime de tout mon cœur cette immense région. J'y habite. Je m'y sens bien. Malgré tout, je suis conscient de la conjoncture, des difficultés, de cette histoire particulière. »

J'ai envie de tourner un film à gros budget. Ça va peut-être foutre ma carrière en l'air, mais tant pis. Je veux réaliser un film dans l'air du temps.

Le réalisateur m'a affirmé qu'il s'identifiait particulièrement à la trajectoire de l'héroïne de Loving, Mildred, une jeune femme noire ayant dû s'exiler à Washington pendant un temps en compagnie de son mari blanc, à son grand désarroi. Mildred Loving, décédée en 2008, a grandi à Central Point, en Virginie. Là, malgré l'ampleur de la ségrégation raciale à l'œuvre dans le Sud des États-Unis, elle a pu profiter de l'ouverture d'esprit de la population locale pour rencontrer de nombreux Blancs. Les tensions interraciales y étaient beaucoup moins fortes que dans le reste des États ségrégationnistes. Le problème, c'est que le mariage y demeurait impossible, ce qui poussa Mildred et Richard à quitter la Virginie. « La particularité de Central Point, son progressisme, a profondément marqué Mildred, m'a confié Jeff Nichols. Je la comprends. L'endroit où vous grandissez influe énormément sur la personne que vous deviendrez. Ça a été le cas pour Mildred Loving et ça l'est pour moi aussi. »

Le directeur de la photographie Adam Stone, partenaire de longue date de Nichols, a veillé à refléter le plus précisément possible la réalité d'une zone géographique aux contours flous. Le film n'a rien de clinquant, sa réalisation rien d'excentrique. Le classicisme de Loving n'a d'égal que son mutisme revendiqué. Les grandes tirades sont quasiment absentes tout au long de ses 123 minutes. Joel Edgerton et Ruth Negga incarnent deux individus qui ne défendent aucune idéologie. Ils ne cherchent pas à prouver quoi que ce soit. « C'est peu commun, m'a déclaré Nichols avec conviction. Les gens défendent souvent une cause qui leur est chère, ce qui n'était pas le cas des Loving. »

Dès le début de sa carrière, Jeff Nichols est devenu célèbre pour sa maîtrise de la description méticuleuse d'une Amérique peu connue et très souvent fantasmée – une Amérique que certains qualifient de profonde, avec un dédain non dissimulé. Son premier long-métrage, Shotgun Stories, évoquait l'Arkansas natal du réalisateur et marquait le début de sa collaboration avec Michael Shannon, originaire du Kentucky, et à l'affiche de tous les films de Nichols. « Lorsqu'on le voit à l'écran, sa présence paraît évidente, m'a affirmé ce dernier. De plus, peu d'acteurs ont sa capacité à imiter l'accent sudiste de manière naturelle. On est liés depuis ce film. Je lui dois beaucoup. Je pense qu'il me doit moins, pour être tout à fait honnête. Aujourd'hui, on est comme des frères. »

Nommé aux Oscars en 2008 pour son rôle dans Les Noces rebelles, Shannon a explosé aux yeux du grand public lors de la sortie de Take Shelter, où il incarnait un père de famille de l'Ohio en proie à des visions apocalyptiques. Aux côtés de Jessica Chastain – sa compagne dans le film – Shannon marquera pas mal de spectateurs grâce à l'intensité de son jeu, parfaitement adapté à un mec persuadé que la fin du monde est pour bientôt et qu'il faut donc s'y préparer en construisant un bunker dans son jardin. Jeff Nichols n'a pas manqué d'insister avec moi sur la difficulté d'aboutir à un tel résultat, à la mise en avant d'un acteur dont le jeu déborde souvent de ce qui est prévu. « Bosser avec Michael n'est pas qu'une partie de plaisir mais, malgré tout, cela semble porter ses fruits. »

Pourtant, Jeff Nichols n'a encore jamais connu d'immense succès commercial. Mud, son plus gros « carton », n'a recueilli qu'un peu plus de 20 millions de dollars aux États-Unis. Aujourd'hui, si le trentenaire espère évidemment que Loving attirera les foules dans les salles – profitant peut-être d'un effet Oscars – il admet qu'il envisage de s'atteler à un projet plus « ambitieux », et cela assez rapidement. « J'ai envie de tourner un film à gros budget, m'a confié Nichols. Ça va peut-être foutre ma carrière en l'air, mais tant pis. Je veux réaliser un film dans l'air du temps. »

Alors que notre conversation touchait à sa fin, Michael Shannon est soudainement apparu dans la pièce, vêtu d'un bermuda et de chaussettes remontant jusqu'aux genoux. Baskets aux pieds, l'acteur m'a fait comprendre que notre interview s'arrêtait là, sans me parler directement. Un type des relations publiques s'agitait derrière lui, confirmant mon intuition. De son côté, Jeff Nichols riait aux éclats. Les deux hommes se sont mis à faire les cons, sans vraiment se soucier de ma présence.