reportage

Attentat, fusillades et débrouille : 24 heures avec les ambulanciers de Karachi

On a cherché à comprendre qui était prêt à risquer sa vie pour sauver celle des autres, au beau milieu d'une ville gangrenée par la violence et la pauvreté.

par Samira Shackle; traduit par Orane Servanton
03 Avril 2017, 5:00am

Cet article a été initialement publié sur Tonic.

La violence de l'explosion projeta Muhammad Safdar à plusieurs mètres. Il atterrit sur le pare-brise de son ambulance, qui se fissura sous l'impact.

Alors qu'il tentait de se relever, les autres chauffeurs de la fondation Edhi vinrent lui donner un coup de main. Muhammad était couvert de sang, mais il ne semblait pas blessé. « J'étais recouvert de bouts de chair », se rappelle-t-il aujourd'hui, alors que nous discutons dans le centre de contrôle des ambulances de la fondation Edhi, à Karachi. « Mes amis regardaient si j'étais blessé, mais ce n'était pas mon sang. C'étaient des bouts d'autres gens. Je tremblais comme une feuille et je n'entendais pas ma propre voix quand je parlais ; j'entendais comme des vibrations et des sifflements. »

C'était le 5 février 2010, et Muhammad avait déjà dû gérer les conséquences d'un attentat ce jour-là : une heure plus tôt, une mobylette chargée d'explosifs avait percuté un bus transportant des chiites. Muhammad s'était rapidement rendu sur place pour transporter les blessés à l'hôpital Jinnah. Avec plus de 30 blessés et 12 morts, les urgences étaient en plein chaos : des proches hurlaient et pleuraient, et les docteurs avaient du mal à s'en sortir. Muhammad était toujours devant l'hôpital lorsque la deuxième bombe explosa, à côté de l'entrée.

Il mit du temps à se rendre compte qu'il souffrait d'un traumatisme crânien. Sur le moment, il suivit son instinct et se releva immédiatement. 13 personnes de plus venaient de perdre la vie, et des dizaines d'autres étaient blessés. « C'était le chaos. Il y avait du sang partout », se souvient-il.

L'entrée de l'hôpital Jinnah était détruite, et beaucoup craignaient qu'une troisième bombe n'explose. Les ambulanciers prirent en charge les blessés graves et les transférèrent dans d'autres hôpitaux. Trois ambulances ayant été complètement détruites, ils firent avec les moyens du bord.

À travers la foule de blessés, Muhammad gardait les yeux fixés sur son chef, Abdul Sattar Edhi, qui était assis dans une ambulance. En plus d'être le fondateur d'un vaste empire d'associations caritatives, M. Edhi insistait pour être sur le terrain : il s'occupait toujours des morts et des blessés avec ses employés. Muhammad alla à sa rencontre. « Je suis venu voir s'il voulait partir, au cas où il y aurait une troisième explosion, mais il m'a dit sèchement : "Je ne veux pas partir." » Muhammad continua à charger les corps dans les ambulances. Au milieu du parking recouvert de poussière et de sang, il remarqua quelque chose d'étrange : une mobylette toute propre, avec une télévision attachée à l'arrière. Muhammad alla rapidement prévenir M. Edhi, qui prévint les forces de l'ordre ; ces derniers purent désamorcer ce qui s'avérait être bel et bien une troisième bombe.

Photo de Akhtar Soomro/Reuters

Depuis 13 ans qu'il est ambulancier pour la fondation Edhi, Muhammad a participé à un nombre incalculable de missions. Il est entré dans des immeubles en flammes, a plongé dans l'eau suite à des naufrages, a récupéré des cadavres suite à des attentats ou des accidents du travail, et s'est retrouvé au milieu de fusillades.

Arborant des tee-shirts rouges sur lesquels on peut lire « EDHI » en grosses lettres blanches, ces ambulanciers sont célèbres au Pakistan pour leur présence régulière sur le terrain. À Karachi, métropole de plus de 20 millions d'habitants, il n'y a pas de service d'ambulances officiel, malgré le besoin évident.

Depuis des décennies, cette ville est meurtrie par la violence. Le dynamisme de la capitale économique du Pakistan a entraîné l'arrivée massive de populations issues de différents groupes ethniques, arrivée qui n'a fait qu'aggraver les conflits ethniques qui couvent depuis les années 1950. La situation économique désastreuse de bon nombre de régions, couplée aux catastrophes naturelles, a poussé des centaines de milliers de personnes à rejoindre Karachi. Une violente guerre des gangs a fait rage durant des années dans le bidonville de Lyari et, alors que le terrorisme a gagné de plus en plus de terrain depuis 2001, Karachi est devenue une zone stratégique à contrôler. Depuis 2014, une sanglante répression policière a permis à l'armée de ramener un semblant de calme, mais la paix reste fragile.

Muhammad, qui parcourt les rues dans une ambulance vieillotte pour un salaire dérisoire, s'est retrouvé en première ligne lors des nombreux conflits déchirant sa ville. Mais qu'est-ce que ça signifie, être ambulancier dans un contexte changeant, violent et incertain ? Et pourquoi quiconque choisirait un tel métier ?

« Il faut du temps pour s'habituer à ce travail. Beaucoup de gens démissionnent après une semaine, parce qu'ils n'arrivent pas à supporter tout ce qu'on voit. Ils sont effrayés. » – Muhammad

C'est en 2003 que Muhammad Safdar est entré pour la première fois dans un bureau de la fondation Edhi, en hurlant à qui voulait l'écouter que son frère avait attendu une ambulance pendant trop longtemps. Muhammad avait 22 ans à l'époque – son frère Adil 20 ans. Muhammad Liaqat était de service ce jour-là. « On a essayé de lui répondre gentiment, de le calmer, m'explique-t-il. Il a un bon fond, il est juste un peu sanguin. »

Adil avait contracté la polio alors qu'il n'était qu'un nourrisson et la maladie – éradiquée dans une grande partie du monde, mais toujours endémique au Pakistan – l'avait rendu infirme. Il avait besoin de plusieurs opérations pour ses jambes. N'ayant ni voiture, ni argent, la famille d'Adil et Muhammad comptait sur le service ambulancier Edhi.

Malgré sa colère, Muhammad était impressionné : « À l'hôpital, les gens attendaient des heures avant d'être transportés. Ici, M. Edhi lui-même essayait d'aider comme il le pouvait. » Si Muhammad avait toujours rêvé de rejoindre l'armée il devait rester à Karachi pour prendre soin de son frère. C'est ce jour-là qu'il a décidé de passer son permis afin de rejoindre la fondation Edhi. « Il a vu tout le travail que l'on faisait, et il a voulu participer, explique M. Liaqat. Maintenant, il nous embête tous les jours ! »

Pour son premier jour, Muhammad a fait équipe avec un autre chauffeur pour aller récupérer un corps non identifié, comme on en trouve fréquemment dans les rues de Karachi. Il n'arrivait pas à regarder le cadavre ; l'autre ambulancier lui a donné une gifle. « Qu'est ce que tu crois ?, lui a-t-il dit. C'est un être humain. Et toi ? Tu es un être humain. Pourquoi tu te comportes de la sorte ? » Muhammad s'est occupé du cadavre.

« Il faut du temps pour s'habituer à ce travail, m'explique-t-il. Beaucoup de gens démissionnent après une semaine, parce qu'ils n'arrivent pas à supporter tout ce qu'on voit. Ils sont effrayés. »

Muhammad est un homme mince, à la coupe de cheveux recherchée, qui peut rapidement passer du rire à la colère. Son patron, Anwar Kazmi, le présente ironiquement aux nouveaux venus comme étant « le chauffeur le plus poli ». Muhammad mâche en permanence une préparation à base de bétel, une plante qui a des propriétés proches de celles des amphétamines : cette habitude est très répandue parmi les chauffeurs au Pakistan. Il est spontané et débite au moins 1 000 mots à la minute, ses mains toujours en mouvement exprimant encore plus d'émotions. Il aimerait bien donner un coup de poing au responsable du service d'ambulances rival, Chhipa, et refuse d'entrer dans un hôpital dont le directeur a été grossier avec lui. Muhammad n'accepte pas la souffrance d'autrui, et il lui arrive de s'attirer des ennuis lorsqu'il met la sirène pour des missions jugées non urgentes, ou lorsqu'il s'arrête en chemin pour venir en aide à une personne blessée ou perdue sur le bord de la route.

« Certaines personnes étaient en feu. D'autres étaient en morceaux. J'ai soulevé le drap qui recouvrait un cadavre, et j'ai vu sa tête à côté de ses jambes. » – Faisal Edhi 

Muhammad passe pas mal de temps au centre de contrôle des ambulances d'Edhi, situé dans le quartier animé de Kharadar. Les bureaux sont ouverts sur la rue, et un kiosque pour les dons se trouve à l'entrée.

Dans une ville où les médias et les hôpitaux sont surveillés en permanence par des gardes armés, cette facilité d'accès est rare pour une organisation aussi réputée. Dans la grande pièce, les chauffeurs se reposent et discutent entre deux missions tandis que le ventilateur ronronne. Les ambulanciers effectuent des gardes de 18, 24 ou 36 heures. La nuit, certains dorment sur les brancards de leur ambulance. Accrochés sur un mur dont la peinture s'écaille, les portraits de neuf ambulanciers tués en service rappellent à quel point une telle activité est périlleuse.

Les patrons sont assis dans la même pièce, derrière deux bureaux imposants. Anwar Kazmi, directeur général et porte-parole de l'organisation, est toujours installé derrière le bureau de droite, deux téléphones fixes et un portable posés devant lui.

L'organisation a été fondée par un ami de Kazmi, Abdul Sattar Edhi, un homme issu d'un milieu pauvre, originaire d'un village indien et qui est arrivé à Karachi lors de la partition de 1947. Il a commencé par ouvrir une petite pharmacie, qui s'est rapidement développée grâce aux dons des citoyens. Avec l'aide de sa femme, Bilquis, il a construit un dispensaire pour les femmes enceintes et un centre pour les enfants abandonnés. Grâce à un don particulièrement généreux, Edhi a pu acheter sa première « ambulance » : un camion d'occasion.

Akhtar Soomro/Reuters

Si le Pakistan est un pays parfois violent, la charité y est malgré tout monnaie courante. Les dons des « hommes du peuple », comme les appelait Abdul Sattar Edhi, constituent la principale source de revenus de l'organisation. Celle-ci refuse l'argent de l'État et décline poliment les dons jugés « contraires à l'éthique », venant souvent d'hommes d'affaires louches. L'organisation prend en charge le travail que l'État ne peut accomplir et offre ainsi un vaste éventail de services à la population : des appartements pour les victimes de violences conjugales, des banques alimentaires, des refuges pour les animaux errants, etc.

Anwar Kazmi cite aussi souvent Marx qu'il ne tousse. En dépit de la chaleur, il porte un bonnet en laine et un gilet par-dessus son salwar kameez [costume traditionnel unisexe d'Asie du Sud, ndlr]. « Je suis plutôt progressiste, me dit-il. Il y a une quarantaine d'années, le vieux Edhi m'a dit : "Il n'y a aucun moyen de savoir quand la révolution va se déclencher mais, en attendant, on peut aider les gens du peuple. Viens travailler avec moi." Du coup, j'y suis allé. »

Le Pakistan est un pays conservateur, et religieux. La fondation Edhi est l'une des rares à ne pas tenir compte des castes, des croyances, des classes sociales. Cette prise de position stricte lui a valu les critiques des lobbies religieux. Abdul Sattar Edhi a mené une vie simple et ascétique, même lorsque son œuvre de bienfaisance est devenue une entreprise valant plusieurs millions de dollars. Il n'a jamais touché un seul salaire, et a toujours refusé de céder aux caprices de la célébrité, préférant s'asseoir dans la rue, devant les bureaux, avec une coupe pour faire l'aumône. Il a habité avec sa femme et leurs quatre enfants dans un petit appartement et a très souvent participé aux opérations de sauvetage, comme à l'hôpital Jinnah. Généralement, il emmenait ses fils sur le terrain.

Faisal Edhi, son fils aîné, se souvient de la première fois où il est arrivé sur les lieux d'une attaque terroriste. C'était en 1986, et il avait 10 ans. « Certaines personnes étaient en feu. D'autres étaient en morceaux. J'ai soulevé le drap qui recouvrait un cadavre, et j'ai vu sa tête à côté de ses jambes. Je me souviens de tous les détails. C'était bizarre, je ne comprenais pas pourquoi sa tête était à côté de ses jambes. En fait, il avait été déchiqueté par l'explosion. »

Lorsque Abdul Sattar Edhi est décédé le 8 juillet 2016, le Pakistan dans son ensemble lui a rendu hommage. Il a été reconnu dans le monde entier comme étant comme « le plus grand humanitaire jamais vu ». Faisal s'est alors retrouvé à la tête de l'organisation. Depuis, les critiques des religieux à l'encontre des croyances de la famille Edhi ont décuplé et les dons ont baissé. Le Pakistan attend de voir si Faisal est en mesure de perpétuer l'héritage de son père.

Comme les autres ambulanciers de la fondation Edhi, Muhammad Safdar travaille sur la base du volontariat et gagne 4 300 roupies par mois – environ 43 dollars. Parfois, les patients donnent des pourboires, mais il est évident que les gars ne travaillent pas ici pour l'argent.

Akhtar Soomro/Reuters

Quand Muhammad évoque ses connaissances en médecine, son visage s'illumine. Les ambulanciers de la fondation Edhi suivent des cours de premiers secours pendant quelques jours, et ceux qui montrent des dispositions ont droit, plus tard, à un entraînement plus spécifique et plus fréquent. Muhammad peut se débrouiller face à des crises cardiaques, des électrocutions, des os brisés, des brûlures et des traumas liés à des bombardements. Il connaît les techniques pour soulever les blessés lourds et utilise les coussins délavés de son ambulance pour redresser les patients inconscients, afin de garder leurs voies respiratoires dégagées. « Les docteurs qui m'ont formé m'ont demandé combien de temps j'avais passé à l'école, et je leur ai montré mon pouce », explique fièrement Muhammad. C'est un signe d'analphabétisme : au Pakistan, ceux qui ne savent pas écrire leur nom signent les documents officiels à l'empreinte de leur pouce. « Ils m'ont dit : "On a l'impression que tu as fait de longues études, tu sais poser les bonnes questions." »

Tous les ambulanciers essayent comme ils le peuvent de perpétuer l'héritage de M. Edhi. Opposé à la hiérarchie rigide, M. Edhi entretenait des relations amicales et personnelles avec toute son équipe, même les petits nouveaux. Muhammad se rend régulièrement sur sa tombe, et il garde dans son ambulance la page de journal écornée annonçant sa mort, et sur laquelle on peut lire que Muhammad le considérait « comme un père ». Muhammad aime relire ces mots et savoir que son hommage est consigné.

« Quand ça tirait, on devait rester dans un coin et voir si quelqu'un était blessé ou touché. » – Muhammad 

Entre deux missions, il va souvent manger dans l'un des petits restaurants situés à côté du QG. On y sert des montagnes de riz fumant et de la viande. Au « bar à jus », avec ses murs blancs et ses sièges en plastique orange, on vend du poulet frit et des cannettes fraîches. Muhammad adore cuisiner, et il se retrouve parfois derrière les fourneaux du restaurant. Le salon de thé adjacent propose différentes sortes de chai : au lait, doux, ou épicé, pour redonner de l'énergie aux membres de la fondation Edhi pendant leurs longs tours de garde.

Jusqu'à récemment, les ambulanciers étaient toujours sur la brèche. Maintenant que la situation au Pakistan s'est un peu calmée, les assassinats ciblés, les bombardements et les guerres de gangs sont moins fréquents.

Assis dans le salon de thé, Muhammad verse un peu de son chai dans la soucoupe pour le faire refroidir plus vite, le buvant directement dans la sous-tasse. « Je suis toujours en service, même si là je n'ai rien à faire », explique-t-il. Soudain, il reçoit un appel : il y a eu une explosion à la Defence Housing Authority, un quartier chic où est logé le personnel militaire ; en quelques minutes, il est au volant de son ambulance.

Muhammad conduit à une vitesse folle, zigzaguant entre les voitures au son strident de la sirène. Les ambulances Edhi – des petits minibus Suzuki équipés d'une seule civière – ne sont pas faites pour administrer les premiers soins. Leur petite taille leur permet surtout de se faufiler à grande vitesse entre les bouchons de Karachi. Par le haut-parleur, Muhammad intime aux gens de sortir de son chemin : « Toi, avec ton pousse-pousse, dégage ! Bouge-toi la vieille ! Eh, fils de pute, t'es bourré ou quoi ?! » Il fait crisser les pneus en freinant brusquement devant les appartements touchés par l'explosion. Une foule de journalistes est déjà sur place, et les ambulanciers de l'organisation Chhipa, vêtus de bleu, le saluent chaleureusement.

Akhtar Soomro/Reuters

La fondation Edhi possède plus de 1 500 véhicules dans tout le Pakistan, dont 500 ambulances à Karachi, ce qui en fait le plus large service ambulancier bénévole au monde. Fondée en 2007, l'organisation Chhipa fonctionne sur le même modèle que la fondation Edhi ; Chhipa est rapidement devenu le deuxième plus grand service ambulancier de Karachi.

« Je ne les considère pas comme des ambulanciers, grommelle pourtant Muhammad. Si on compare les ambulanciers, nous, on est les chefs et eux, ce sont des gamins. » Un jour, il s'est battu avec un ambulancier de Chhipa. M. Edhi était encore en vie, et il s'est assuré que Muhammad soit arrêté par la police. « Il voulait me donner une leçon », se rappelle Muhammad.

L'explosion au quartier de la Defence Housing Authority était due à une bouteille de gaz déficiente ; quatre personnes ont été grièvement blessées, ce qui a relancé le débat sur les faibles normes de sécurité en vigueur au Pakistan.

Muhammad affirme qu'un jour il a été arrêté avec un collègue par le commissaire de l'époque, Chaudhry Aslam. Ce dernier a déchiré leurs sacs de riz, à la recherche d'armes, puis les a placés en garde à vue.

La reprise en main de la ville par la police et les forces armées a véritablement commencé en 2014, à la suite de deux drames. L'un fut l'attaque menée par les talibans contre une école de Peshawar, dans le nord du pays, le 6 décembre 2014 : 150 personnes, principalement des enfants, furent massacrées. L'autre, le 8 juin, correspond à une attaque contre l'aéroport de Karachi. Vers 11 heures du soir, dix militants lourdement armés ont pris d'assaut ce site stratégique. Une fusillade avec les forces de sécurité s'est ensuivie.

Un groupe d'ambulanciers travaillant pour Edhi est arrivé sur les lieux peu de temps après les premiers coups de feu et est venu en aide aux agents blessés. Vêtus de gilets pare-balles, Muhammad et ses collègues sont restés plus de 16 heures dans l'aéroport, au milieu des coups de feu. « Quand ça tirait, on devait rester dans un coin et voir si quelqu'un était blessé ou touché », explique-t-il. Les ambulanciers courraient à toute vitesse avec leurs brancards pour aller chercher les blessés. Sur les 28 victimes, 14 étaient des agents de sécurité.

À Karachi, la répression qui a suivi ces attaques s'est souvent soldée par des exécutions sommaires de la part des forces de l'ordre. Parfois, les ambulanciers étaient appelés pour nettoyer la scène. Muhammad ne semble pas vouloir s'étendre sur le sujet : « Que ça soit pour une grosse opération ou pas, ils ont besoin de soutien. Parfois, quand on arrive, on trouve des policiers masqués. Mais notre boulot c'est de nous occuper des blessés et des morts, pas de poser des questions. »

La fondation Edhi n'a pas toujours eu de bonnes relations avec la police. En avril 2012, alors que le quartier de Lyari s'enlisait à nouveau dans une guerre de gangs, la police a organisé une contre-attaque en coupant l'eau et l'électricité. Des rues entières se sont transformées en zones de combat où policiers et truands s'affrontaient. Pour venir en aide aux personnes bloquées chez elles sans provisions, Edhi a annoncé que ses ambulances distribueraient de l'eau, du riz et du lait en poudre à domicile. Cette annonce a fortement contrarié la police, dont la hiérarchie n'a pas hésité à propager la rumeur selon laquelle Edhi n'hésiterait pas à distribuer des armes.

« Mon boulot était d'apporter des provisions chez les gens, raconte Muhammad. On ne pouvait pas faire grand-chose pour les blessés vu que le gouvernement était impliqué. Mais beaucoup d'autres personnes avaient besoin de nous : des gens qui faisaient des crises cardiaques, des femmes qui accouchaient … On les a aidés, malgré l'opération policière en cours. »

Muhammad affirme qu'un jour il a été arrêté avec un collègue par le commissaire de l'époque, Chaudhry Aslam. Ce dernier a déchiré leurs sacs de riz, à la recherche d'armes, puis les a placés en garde à vue. Cet incident montre les dangers qu'encourt une organisation indépendante dans un pays corrompu et instable. Malgré tout, Muhammad reste optimiste et positif : « Mon seul regret, c'est de ne pas avoir pu mettre une rouste à Chaudhry Aslam quand il nous a arrêtés. »

« Il y avait tellement de cadavres, dans des états inimaginables ; certains étaient tellement mutilés qu'il n'en restait que des bouts. Quand j'ai vu ça, j'ai eu l'impression que le sol se dérobait sous mes pieds. C'est impossible à oublier, ça me hante. » – Ghulam Hussain

En début d'après-midi, le téléphone sonne : un cadavre a été repéré dans la mer, près du port. Sirène hurlante, Muhammad serpente entre les voitures. « Ça nous arrive d'avoir des accidents, et à chaque fois c'est de la faute des autres usagers », explique-t-il. Un énorme camion bloque le passage. « T'entends même pas le klaxon, ducon ! », crie Muhammad en fixant le chauffeur d'un regard noir.

Arrivé au port, Muhammad va chercher le drap sur son brancard. Les corps gorgés d'eau sont plus compliqués à déplacer : les membres sont fragilisés et peuvent se détacher. Lorsque le canot de sauvetage en bois arrive, Muhammad et son collègue descendent agilement parmi les rochers et sautent sur l'embarcation. Ils enroulent le corps dans le drap et l'amènent sur le brancard. Le décès semble récent, à peine quelques heures : il n'y a pas d'odeur. La victime semble avoir une soixantaine d'années.

Quand un cadavre est découvert, la procédure est stricte : il faut amener le corps à l'hôpital public et, si possible, l'identifier et contacter la famille. Si la personne ne peut pas être identifiée, le corps est transporté jusqu'au poste de police. Après cela, il sera déposé à la morgue de la fondation, où des membres de l'organisation tenteront de découvrir son identité. Si malgré tous leurs efforts la personne reste anonyme, elle sera enterrée dans le cimetière géré par Edhi.

La morgue se trouve à Sohrab Goth, un quartier pauvre qui, peu de temps auparavant, était un foyer de militantisme. La morgue est située loin de la route et comprend une vaste salle d'attente pourvue de bancs, où les membres de la famille peuvent patienter. À gauche se trouvent les salles où on lave les corps ; à droite, les salles réfrigérées pour la conservation. Une forte odeur de désinfectant flotte dans l'air. Il s'agit de la seule vraie morgue de Karachi.

Si les hôpitaux publics sont équipés de chambres mortuaires, la plupart sont hors service car les fonds réservés à leur gestion servent à autre chose. La morgue d'Edhi prend en charge les corps non identifiés mais les familles peuvent également payer pour que l'infrastructure prenne en charge des cadavres le temps de préparer l'enterrement ; elles peuvent également demander que les corps soient lavés selon la tradition musulmane.

Ghulam Hussain travaille depuis 12 ans à la morgue. Dès son premier jour, il a voulu démissionner. « Il y avait tellement de cadavres, dans des états inimaginables ; certains étaient tellement mutilés qu'il n'en restait que des bouts. Quand j'ai vu ça, j'ai eu l'impression que le sol se dérobait sous mes pieds. C'est impossible à oublier, ça me hante. » Deux mois plus tard, il est revenu travailler et est resté. « Petit à petit, je m'y suis habitué. Ça fait partie de la condition humaine de s'habituer à tout et n'importe quoi. » Selon lui, ils récupèrent entre quatre et six corps non identifiés par jour ; en été, ça peut aller jusqu'à dix, ou douze.

Akhtar Soomro/Reuters

Il s'agit d'une tâche difficile et Ghulam suit le règlement à la lettre pour se protéger. Il décrit en détail les procédures liées au traitement et à l'identification des corps. Jusqu'à récemment, les cadavres étaient enterrés dans les trois jours, dans le respect de la tradition musulmane – qui exige une mise en terre rapide. Maintenant que les cartes d'identité pakistanaises sont biométriques, il faut relever l'empreinte digitale du défunt et l'envoyer aux autorités pour qu'elles vérifient leur base de données. Le processus peut prendre de 24 heures à plusieurs semaines.

Deux hommes se présentent à la morgue, à la recherche d'un parent qui a disparu depuis huit ans. Ghulam leur donne le catalogue, un album photo macabre. Lorsqu'un corps non identifié arrive, le personnel prend trois photos de son visage : une de son profil gauche, une de face et une de son profil droit. Ces photos sont accompagnées d'un numéro de série que l'on retrouve sur le linceul puis sur la tombe, permettant aux membres de la famille de retrouver un corps après l'enterrement.

Les chambres froides sont toutes équipées d'un groupe électrogène qui maintient la température à zéro degré, malgré les coupures de courant fréquentes à Karachi. Les corps sont superposés sur des grilles en métal. Deux salles se font face, toutes les deux imprégnées d'une forte odeur de désinfectant qui ne parvient pas à masquer complètement les effluves des cadavres. Dans la première salle, on trouve les corps déposés par les familles pour les garder « au frais » – ceux-ci sont recouverts d'un linceul blanc et portent une étiquette sur laquelle on peut lire les noms, âges et religions. Dans la seconde salle, on trouve les corps non identifiés. Leurs visages sont découverts, afin de faciliter l'identification ; parfois, un pied ou une main dépasse du drap. Certains ont connu des morts violentes, leur linceul est couvert de sang ; un homme a le visage enfoncé : il a reçu une balle dans la tête. « Ça ne me choque plus désormais », m'avoue Ghulam.

Lorsqu'une grosse catastrophe a lieu – une attaque terroriste, un incendie, une inondation ou une forte vague de chaleur – les corps passent en général par la morgue. Si Ghulam n'est plus choqué par les cadavres, il est désormais emmerdé lorsque le règlement n'est pas suivi à la lettre. Le 11 septembre 2012, un énorme incendie s'est déclaré dans une usine textile du quartier de Baldia. L'incendie s'est déclenché près des grilles fermées de l'usine : il n'y avait aucune échappatoire. Plus de 600 blessés et 200 morts ont été à déplorer.

Muhammad s'est démené pendant quatre jours pour récupérer les corps et trouver les survivants. « Les cadavres étaient tellement calcinés que lorsqu'on les attrapait, ils s'émiettaient. Il n'y avait aucun moyen de les porter, explique-t-il. Vous allez me détester si je vous dis ça, mais on a dû utiliser des bâches en plastique pour les envelopper et des crocs de boucher pour les traîner hors de l'usine. Sur le moment, tu ne penses pas à ce que tu fais. La situation t'y oblige. »

La plupart des corps ont été envoyés à l'hôpital, puis, étant trop abîmés pour être identifiés, à la morgue. Ghulam se souvient encore de ce drame, à cause de la pression énorme qu'on lui a mise sur les épaules. Karachi est une ville très politisée et, parfois, après une grosse catastrophe, un représentant du gouvernement va faire pression sur le personnel médical pour que les corps soient identifiés plus rapidement ; c'est ce qui s'est passé après l'incendie. « On ne pouvait pas suivre le règlement, se rappelle Ghulam. On ne pouvait pas identifier les corps correctement. » Il est persuadé que certaines familles se sont retrouvées avec le cadavre d'un inconnu, ce qui le bouleverse encore aujourd'hui.

« Quand il y a une explosion, les gens paniquent et laissent tout en plan : leur voiture, leur vélo, leur sac, tout. J'ai dû rouler sur les décombres. Je tremblais comme une feuille. Je ne sais pas comment j'ai fait pour arriver à bon port ce jour-là. » – Muhammad 

Plusieurs ambulances sont garées en face du QG de Kharadar ; nous sommes le 12 décembre 2016, jour férié où la population célèbre l'anniversaire du prophète Mahomet, et un groupe de sunnites organise sa procession annuelle. Des forces paramilitaires montent la garde ; la fondation Edhi se tient prête à passer à l'action.

Muhammad est en retard pour le travail ; il a passé la matinée à préparer les festivités chez lui, en commandant de la nourriture et en préparant une lecture du Coran pour la soirée. Il est sur son 31 et porte un salwar kameez bleu à la place de son habituel pantalon kaki. Il passe le tee-shirt rouge estampillé « EDHI » par-dessus tout ça, en faisant mine d'ignorer les remarques sarcastiques de Kazmi sur sa ponctualité.

Des ambulances doivent accompagner le parcours et Muhammad conduit jusqu'à l'emplacement qu'on lui a annoncé. Les participants arrivent en début d'après-midi : des familles entières sont sur des mobylettes ; des camions distribuent de la nourriture et passent de la musique religieuse et des prières sur leurs haut-parleurs. Muhammad se souvient du même jour, il y a dix ans de cela. Une bombe avait explosé dans la soirée. Elle l'avait rendu sourd pendant quelques minutes. Son ambulance était remplie de blessés et il essayait de les conduire à l'hôpital le plus proche. « Quand il y a une explosion, les gens paniquent et laissent tout en plan : leur voiture, leur vélo, leur sac, tout. J'ai dû rouler sur les décombres. Je tremblais comme une feuille. Je ne sais pas comment j'ai fait pour arriver à bon port ce jour-là. » Plus de 57 personnes ont perdu la vie.

Le pire souvenir de Muhammad remonte à décembre 2009, lors de la procession chiite pour célébrer l'Achoura. Muhammad et son collègue Farrukh se trouvaient près de l'une des entrées. Ils avaient quitté leur véhicule pour aller s'acheter à boire dans un stand au bord de la route. Un homme a alors déclenché sa ceinture d'explosifs à quelques mètres des ambulances. Muhammad, sous le choc mais sain et sauf, est immédiatement passé à l'action. Il s'est vite rendu compte que les deux ambulances étaient très endommagées et, en attendant les renforts, il s'est occupé des blessés, les déplaçant loin de la foule. « J'ai vu le corps de Farrukh par terre, coupé en deux », se souvient-il. Plus de 30 personnes ont perdu la vie, et une dizaine d'autres ont été blessées. La photo de Farrukh trône désormais sur le mur du QG de Kharadar, au milieu des portraits des autres ambulanciers ayant perdu leur vie en service.

Cette année, les célébrations se sont déroulées sans incident ; cependant, le jour précédent, la police a arrêté des hommes suspectés de préparer une attaque, prouvant que la menace qui plane sur les rassemblements publics est toujours d'actualité. « Depuis que j'ai commencé ce boulot, je n'ai pas pu passer une seule nuit de l'Aïd chez moi, explique Muhammad. Je suis toujours au volant de mon ambulance avec mes vêtements chics, à espérer que rien ne se passe. »

« Abdul Sattar Edhi était convaincu de l'unicité de l'humanité. Regarde cette tombe chrétienne ; les membres de la famille du défunt ont choisi de laisser le corps ici, même si le reste du cimetière est majoritairement musulman. C'est magnifique de voir une chose pareille au Pakistan. » – Muhammad 

En général, un flot continu de personnes arrive chaque jour au QG de Kharadar soit pour faire des dons, soit pour demander de l'aide. Un matin, un homme est arrivé avec sa fille de quatre ans qui se tordait de douleur. « Elle ne peut pas marcher », répétait-il d'un air désespéré. L'équipe a déniché un vieux fauteuil roulant taille enfant et la famille a pu partir avec, sans avoir à remplir un seul formulaire. Un autre jour, une jeune femme avec un œil au beurre noir est arrivée et a annoncé qu'elle venait de fuguer de chez elle. En moins de trente minutes, un ambulancier est allé chercher un membre de l'équipe du refuge pour femmes.

« L'ambulance est le pilier de toute l'organisation, me dit Faisal. Les refuges et les centres pour les enfants abandonnés peuvent fonctionner grâce aux ambulances. Les bébés qu'on trouve dans les buissons, les corps qui gisent dans la rue, ce sont les ambulances qui vont les récupérer. »

La dernière étape pour un cadavre, c'est le cimetière. Le lendemain de l'anniversaire de Mahomet, Muhammad se rend au cimetière géré par Edhi. Les tombes sont séparées par des panneaux en bois plantés dans le sol, sur lesquels sont inscrits des numéros. Ce numéro est attribué au cadavre à la morgue et permet d'aider à l'identification ; il permet également de compter le nombre de corps enterrés ici. À ce jour, le cimetière d'Edhi en dénombre 83 390.

Chacun de ces 83 390 corps a eu droit à une mise en terre digne de ce nom, en la présence d'au moins quatre ou cinq membres de l'organisation Edhi. Dans la tradition musulmane, il est d'usage de se rendre aux obsèques dès que possible, car cela facilite le passage dans l'autre monde du défunt. Parfois, des personnes assistant à un autre enterrement vont venir, et des passants garent leur mobylette pour se joindre à la cérémonie. 

Certaines parties du cimetière sont réservées aux victimes de catastrophes majeures : on peut trouver d'un côté tous les corps non identifiés après l'incendie de Baldia ; à l'opposé, une longue tranchée renferme les corps des victimes de la vague de chaleur de 2015. Certaines tombes ne sont plus anonymes : les familles ont pu retrouver la trace d'un parent décédé et lui ont payé une pierre tombale digne de ce nom, qui jure au milieu des panneaux en bois.

Akhtar Soomro/Reuters

La plupart des cimetières du Pakistan sont formellement divisés selon les religions : les chiites et les sunnites sont enterrés séparément ; les hindous et les chrétiens sont enterrés dans leur propre cimetière. Au cimetière d'Edhi, vu que la plupart des corps ne sont pas identifiés, toutes les religions se côtoient. Muhammad me montre une tombe marquée d'une croix en bois. « Abdul Sattar Edhi était convaincu de l'unicité de l'humanité, raconte-t-il. Regarde cette tombe chrétienne ; les membres de la famille du défunt ont choisi de laisser le corps ici, même si le reste du cimetière est majoritairement musulman. C'est magnifique de voir une chose pareille au Pakistan. »

Muhammad se remet au volant de son ambulance pour rentrer au QG. En chemin, il voit un vieil homme qui est tombé de sa mobylette et s'arrête immédiatement pour lui administrer les premiers soins sur le bord de la route, s'assurant qu'il n'a rien de cassé. Alors que le vieil homme s'apprête à repartir, il serre la main de Muhammad. « Puisses-tu être heureux pour toujours », lui dit-il. Muhammad remonte dans son ambulance et repart. « Si tu vois quelqu'un se noyer et que tu peux l'aider, pourquoi tu ne le ferais pas ? Il s'agit d'aider les autres, pas de gagner de l'argent », m'explique-t-il.

Depuis la mort d'Abdul Sattar Edhi, beaucoup de Pakistanais ont remis en question la légitimité de l'organisation. Muhammad reste catégorique : rien ne va changer. Lors de ses rares jours de congé, il va parfois se recueillir sur la tombe de son ancien patron. Il lui parle et lui promet de continuer son travail. De son côté, Faisal avoue que les dons sont en baisse d'environ 30 % depuis la mort de son père, mais il refuse d'écouter les défaitistes. « Quand mon père était en vie et que les gens le critiquaient, il avait pour habitude de dire : "Nous n'avons pas besoin de leur répondre, notre travail parle de lui-même." C'est ce que je dis toujours aux gens. Notre travail parle de lui-même. »

Cet article a été initialement publié sur Mosaic.