C’est en se couvrant de merde que le chanteur de Fat White Family a formé les Moonlandingz

Lias Saoudi de Fat White Family et un ex-The Fall sont sur un bateau, la came tombe à l'eau, tout le monde plonge pour la récupérer et finit par enregistrer un disque avec Yoko Ono, le leader de Human League et... le cowboy des Village People.

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28 Mars 2017, 7:03pm

« Side-project » comme annoncé dans le mail de la maison de disques ? « Supergroupe » comme l'industrie musicale en pondait par avions-cargos dans les années 70-80 ? Ni Lias Kaci Saoudi, ni Adrian Flanagan, venus représenter les Moonlandingz à Paris, ne semblent d'accord. Tous deux s'embarquent dans une vive discussion avant que le micro n'enregistre notre rencontre et que se termine leur dîner. Le premier s'illustre depuis deux albums au sein du groupe londonien Fat White Family, tenant le micro de ce qui s'est imposé comme le plus grand groupe de rock'n'roll d'une Angleterre devenue franchement moribonde en la matière. Le second, après avoir fait un passage en intérim chez The Fall il y a des siècles, enquille depuis une quinzaine d'années les projets électro-weirdo à Sheffield : Kings Have Long Arms, The Chanteuse and The Crippled Claw, et plus récemment, The Eccentronic Research Council, duo qu'il forme avec Dean Honer, moitié d'un autre duo local, I Monster. Vous suivez ? Non, c'est normal. Retenez juste que The Moonlandingz, c'est en gros Lias et le guitariste Saul Adamczewski de Fat White Family + les deux zozos de The Eccentronic Research Council, auxquels s'ajoutent de purs produits du West Yorkshire pour le studio ou la scène comme Mairead O'Connor à la basse et à la guitare, ou le producteur Ross Orton à la batterie.

L'affaire démarre en 2015 comme une séquence de Vidéo Gag. Saoudi s'invente un alter-ego nommé Johnny Rocket sur Johnny Rocket, Narcissist & Music Machine... I'm Your Biggest Fan de The Eccentronic Research Council, concept-album où la chanteuse Maxine Peake tient le rôle de fan obsessionnelle et compulsive du groupe. De ce projet fictionnel naîtra Moonlandingz, vrai faux-groupe où les rôles s'équilibrent afin de donner à Lias une vraie place de chanteur au sein d'un gigantesque bordel fait de synthés vintage, de garage-rock, de BPM dans le rouge, de ska revenu de l'enfer et de BO de nanars de science-fiction. À cette troupe déjà sévèrement gratinée, s'ajoutent, sur leur premier album Interplanetary Class Classics, les noms de Sean Lennon à la production, de sa compagne Charlotte Kemp Muhl et de sa maman Yoko Ono, de l'inusable Phil Oakey, chanteur de The Human League, de la chanteuse de Slow Club ou encore du cow-boy des Village People. Les Village People, oui. Alors vous comprendrez bien après tout ça que side-project ou supergroupe, on s'en fout. Stooges, Suicide, Velvet Underground, Can, Cramps, The Monks, B-52's : voilà les astres du système interplanétaire dont Lias Saudi pilote la fusée sous acides. Seule raison suffisante pour foncer tête baissée avec les Moonlandingz.


Noisey : Par quel miracle vous êtes-vous rencontrés ?

Lias Saoudi : Ça s'est fait grâce au site The Quietus. Pour leur rubrique « Baker's Dozen », ils ont demandé à Adrian une sélection de ses disques préférés de tous les temps. Vu qu'il lui fallait juste un titre du moment pour éviter de n'avoir que des trucs de trente ans, il a choisi Champagne Holocaust, le premier Fat White Family. Je ne vais pas te raconter qu'il l'avait mis dans son top 3 mais il était au moins dans son top 15 ! Du coup, ils nous ont fait jouer à Sheffield histoire qu'on se rencontre. C'est un concert où je me suis couvert de merde histoire de protester contre ce qui était fourni au repas et en loges. On s'est rencontré après le concert. Et là, je dois dire qu'au vu de mon état étrange, autant physique que psychologique, - j'étais encore couvert de merde 20 minutes plus tôt -, je me suis dit que même si ce gars n'était pas OK, ce serait au moins un freak d'un niveau assez raisonnable. En tant que musicien, je ne peux m'appuyer que sur des gens encore plus aliénés et cinglés que moi pour mes collaborations. Au moins, ça me permet de me sentir normal quelques jours par semaine.

Tu avais déjà entendu la musique de leur projet Eccentronic Research Council ?
LS : Non, c'était un truc obscur pour moi, je ne savais même pas comment me la procurer. Et quand j'y suis arrivé, j'ai vraiment aimé. C'est l'autre raison pour laquelle j'ai voulu travailler avec Adrian et Dean. Quand je parle de leur musique, je devrais en fait plutôt parler de littérature car ils en sont plus proches. Et je dis ça sans intention de les offenser. Il y a beaucoup de spoken word chez eux, il y a comme un film au sein même de l'album. Je me suis dit que plus personne ne faisait ce genre de truc. Non mais qui pouvait bien acheter ça ? Jamais on ne les inviterait au restaurant à Paris pour un putain de disque de spoken word fait dans une chambre comme ça ! Mais j'aimais le langage, c'était super bien écrit.

Quant à moi, j'ai toujours eu l'impression d'avoir trahi le meilleur de moi-même en termes d'écriture depuis dix ans dans la musique. Là, j'avais vraiment envie d'écriture, de devenir un lyricist, un songwriter, au moins dans ma tête, c'était le plus important. Je dois dire que quand j'y réfléchis, il n'y a qu'une poignée d'artistes de ces dix dernières années qui m'inspirent vraiment en termes de textes. Avec qui je serais, même si ça peut sonner arrogant, totalement en phase. Tout le reste ne sonne que comme un non-sens. Après, on peut dire ce qu'on veut, que c'est qu'un side-project. C'est surtout un grand bordel rock'n'roll.

Si on parlait du groupe ?
Adrian Flanagan : Tu as donc Dean aux synthés, une fille à la basse qui est la partenaire de Ross Orton qui lui-même joue de la batterie sur l'album mais ne tourne plus avec nous.

LS : C'est normal, il a la quarantaine et n'a pas envie de tourner. La plupart des musiciens quadras n'ont plus envie de s'embarquer en tournée.

Surtout avec des gens dans leur vingtaine.
LS : Avec qui que ce soit ! D'ailleurs, je ne veux pas non plus partir en tournée. Ça te bouffe énormément d'énergie. C'est un mode de vie qui ne peut que te faire du mal, à moins de vivre avec des règles quasi-militaires.

Quand on discutait avant l'interview, tu disais que tu laissais les trucs zarbis à Fat White Family et la pop aux Moonlandingz. En fait, les deux sonnent zarbis !
LS : Attends, attends ! En fait, il s'agit juste de l'expression de deux personnalités complètement différentes. La première correspondrait un peu à une exploration des coins fantômes de mon esprit. Ça c'est Fat White Family. Ce sont des allers et retours au sein de mon propre ennui. A l'extrême, ce serait ce que personne n'admet faire, surtout pas de façon publique. Et ça fait partie du process pour moi de devenir le plus malheureux possible pour voir ce que ça provoque au niveau de ma forme physique et de ma personnalité. Il faut que j'aille jusque-là afin de voir ce que je peux en tirer. Et là-dessus on est en accord avec mes collègues.

Alors qu'avec les Moonlandingz, je collabore avec deux personnes déjà établies en termes de méthodes de travail. Les liens entre eux sont forts depuis longtemps. Ils ont une formule, une stratégie quand il s'agit d'écrire une chanson, et ça a du bon. Tu ne retrouves pas cette impression que tu as quand des jeunes font de la musique ensemble pour la première fois, qu'ils ne savent pas où aller et que c'est la confusion. Tu as ce truc où tu sens une meilleure organisation et une discipline. J'aime donc les deux pour des raisons différentes. J'apprécie la chance de faire partie des deux projets et de bosser avec douze personnes au total ! Pour moi, c'est aussi un moyen d'apprendre, d'essayer de m'améliorer, et aussi d'ouvrir des perspectives pour essayer de m'y retrouver dans la confusion de mon putain de monde.

Les Moonlandingz sonnent vraiment familiers musicalement pour qui connait la scène électro de Sheffield. On y retrouve toutes leurs obsessions : synthés vintage, nanars de science-fiction etc.
LS : Avec les Fat Whites, on allait déjà dans ce genre de trucs. Sur Songs For Our Mothers, notre dernier album, on avait du disco un peu cheap et des sous-couches d'électronique. On allait un peu sur ce terrain-là juste à cause de la musique qu'on écoutait du fait qu'on commençait à en avoir ras-le-bol du garage-rock.

Vous y venez avec votre background rock tandis que les gars de Sheffield viennent au rock avec leur background électro.
LS : Oui, ils font ça purement électroniquement et c'est juste super. Et quand ils ont proposé de faire un nouveau disque, c'était cool car ce n'était pas le chaos absolu. Personne ne me balance de chaise, personne ne me demande d'argent.

Ce sont donc un peu des vacances pour toi.
LS : Oui c'est un peu ça. Après, j'aime bien le chaos, les fêtes bizarres, les nuits étranges que ça engendre. Mais je n'aime pas les engueulades vicieuses et la violence. Ces gars sont dans la quarantaine, ils ne sont pas là-dedans.

AF : Lias n'est que dans sa trentaine.

LS : Non je suis encore dans ma vingtaine !

AF : Trentaine !

Plusieurs chansons, « The Strangle of Anna » par exemple, tranchent un peu avec le côté speed électro-rock.
AF : Encore une fois, nous avons tenté d'imaginer des personnages à travers les textes. En l'occurrence là ce serait un genre de Lou Reed pathétique, ce qui fait que ça sonne un peu Velvet Underground au final. C'est un peu comme si on avait conçu la bande-son d'un truc narratif qui traite d'un élément de la pop-music.
LS : Je n'y avais jamais pensé comme ça mais c'est vrai. Et ça rend d'ailleurs les personnages qu'on a créés plus crédibles.

Adrian, dirais-tu que les Moonlandingz sont une progression logique par rapport à tous tes projets précédents ?
AF : Non je dirais que c'est une digression !

On a l'impression que tu as trouvé la figure charismatique qui manquait à la scène de Sheffield.
AF : Oui c'est un super frontman.

LS : Je suis définitivement d'accord avec vous deux. Le Nord de l'Angleterre et Yorkshire attendaient ça depuis longtemps. D'ailleurs, je suis du West Yorkshire, je suis d'Huddersfield par ma mère, j'y ai grandi. J'ai aussi grandi en Ecosse et en Irlande du Nord. Je suis né d'un père algérien, je ne suis donc pas vraiment de quelque part.

Tout s'est enregistré à New York ?
AF : Non, avec Dean, on a commencé à faire toute la partie électronique dans son studio de Sheffield, ainsi que des guitares, les boites à rythmes, quelques voix… Ensuite, nous sommes allés en studio à New York où on a fait les overdubs, les vraies batteries… et puis des instruments bizarres de Sean comme l'orgue Farfisa de son père. On n'avait pas de pression, c'était vraiment relax.

Comment s'est fait la connexion avec lui ?
AF : Fat White Family avait joué à Austin au festival South By Southwest sur la même scène que The GOASTT, le groupe de Sean et de sa petite amie Charlotte Kemp Muhl. Ils sont vite devenus amis par la suite.
LS : On a joué juste avant eux et ça a été une super journée pour nous car on a rencontré Sean mais aussi les Black Lips. On est devenus super potes avec tous. Deux semaines plus tard, on est passé par New York juste avant de signer un contrat avec un label je crois. Je n'avais pas d'endroit où dormir et Sean m'a invité à venir. On a commencé à bosser tous les deux et plus on avançait, mieux ça se passait. Ça a démarré comme ça.

Tu as aussi été obligé de retourner à Sheffield pour enregistrer ?
LS : J'y suis allé un week-end puis plusieurs mois l'été dernier.

Autre question qui me travaille : comment s'est fait le lien avec Randy Jones, le cow-boy de Village People ?
LS : Quand on était à New York avec les Fat White, j'allais tous les soirs dans un bar où il était là et je ne savais pas qui c'était. Du jour où on me l'a dit, j'ai tout fait pour le rencontrer et l'inviter sur notre album. Notre manager s'est occupé de me le présenter.

C'est vrai que tout a démarré avec cette histoire virtuelle, pas vraiment une blague mais un faux groupe devenu réel ?
LS : J'ai été très bon avec ça car ça nous a évité toute pression ou attente. Ça a démarré en rigolant jusqu'à ce que ça soit playlisté.
AF : Oui on parlait de BBC 6 en rigolant et on s'est retrouvé dessus. Le truc suivant qu'on nous a demandés, ça a été les concerts. Et ils ont été tout de suite complets, ce qui nous a semblé incroyable.

As-tu encore besoin de devenir Johnny Rocket ou es-tu redevenu toi-même ?
LS : Si, je deviens Johnny Rocket quarante minutes avant de monter sur scène avec les Moonlandingz.

C'est plus calme que de tourner avec Fat White Family ?
LS : Oh oui… même si j'adore mais que jusqu'à 2 heures du matin, une demi-heure avant de m'évanouir, et ça je n'aime pas. J'ai l'impression d'être fou. Etre dans une chambre d'hôtel quelque part, avec des chaussons sans pouvoir trouver de drogues dures nulle part… Mais c'est mieux pour moi car je n'ai plus 22 ans.

AF : Ce serait difficile pour toi de jouer dans deux groupes comme ça.

LS : Il n'y en a heureusement qu'un à la fois sur la route et ça me laisse du temps entre les deux. Je ne repars pas avec les Fat Whites dès qu'un concert des Moonlandingz se termine. Réussir à faire les deux est vraiment très cool et c'est vraiment mieux que Fat White ne soit pas en tournée. Tourner, c'est épuisant.

Tu es devenu pote avec les Black Lips qui doivent aussi être bien fatigués de leurs tournées à tout le temps vomir sur scène.
LS : Moi aussi j'ai vomi pas mal de fois. Dont une fois avec eux, ils ont donné un bon concert mais j'ai été malade dès la première chanson à cause de médicaments que j'avais pris. Il y avait une piscine de vomi…

AF : Je me sens un peu mal pour les gars…

LS : Tu devrais apprendre à…

AF : … devenir ingénieur du son ?

LS : Ou tour-manager.

AF : Apprends donc à être chanteur.


Les Moonlandingz seront en France en avril :
20/04 à Rouen (106)
21/04 au Printemps de Bourges
27/04 à Paris (Point Ephémère)
20/08 à St-Malo (Route du Rock)

Pascal Bertin est sur Twitter