Souffrir d'anorexie atypique et bosser dans la restauration

Comment peut-on avoir la peau sur les os et se laisser mourir de faim quand on travaille dans le secteur de l'hôtellerie, constamment entouré de bonne bouffe ?
3.6.16
Photo via Flickr user csb13

C'est reparti pour un tour. J'ai décroché mon « job de rêve » au Vin Papillon à Montréal. Je suis commis de salle, une tâche bien plus facile et moins stressante que d'être exploité en cuisine. La cuisine, j'ai déjà donné chez Buca ou à Honest Weight à Toronto, ainsi que dans une ferme à Port Perry dans l'Ontario. D'expérience, je sais que c'est trop de taf pour mon caractère de blasé.

Me voilà donc, dans une nouvelle ville pour commencer une nouvelle vie avec un nouveau job… que je vais devoir lâcher, encore une fois.

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Ça fait des années que je me dis que j'adore le monde de la restauration. J'ai fait une formation de cuisinier et j'ai eu l'opportunité de travailler dans certains des meilleurs restaurants à Toronto et à Montréal. J'ai pas mal de contacts dans ces deux villes : je connais les chefs, les petits producteurs, les critiques et tous ceux qui font de ces restaurants ce qu'ils sont actuellement. Mais je jette l'éponge. Je dois quitter le secteur de l'hôtellerie, c'est urgent.

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Je souffre d'une anorexie atypique et depuis des années, je me force à croire que j'aime la restauration pour le contact avec les clients. Je découvre maintenant que ce n'est pas ça qui m'a séduit. C'est la bouffe. Et ça me tue. C'est le troisième poste que j'accepte en pensant m'y « donner à fond » mais que je dois quitter au bout d'un mois. J'ai déjà laissé en plan un paquet de monde en fuyant mes responsabilités, mais je n'y arrive plus. Je suis au bout du rouleau. Ça doit arrêter.

L'anorexie atypique s'infiltre dans votre esprit et l'empoisonne. J'essaye de me faire à cette idée. La maladie change la façon dont je perçois les choses. Des pensées dangereuses se sont accumulées dans ma tête au fil des ans, me transformant en une sorte de monstre militariste. Je faisais trop de sport sans compenser ces efforts par de la bouffe supplémentaire. Au contraire - j'allais à la salle plus souvent et je mangeais moins en pensant rendre mon esprit plus fort. J'avais un régime alimentaire très strict. J'éprouvais beaucoup de culpabilité et d'angoisse à l'idée de m'écarter de « mes » plats. En ce moment, j'essaye d'inverser ce processus et je commence à en ressentir les effets positifs. Je me retiens même parfois de m'asseoir relax. Maintenant, j'exprime ma créativité avec des mots plutôt qu'en cuisine.

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Quand j'écris à propos de nourriture, c'est comme si je planais. Pour moi, partager mes idées et discuter de ma passion avec d'autres gens du milieu est la meilleure des thérapies. Écrire sur la bouffe me donne plus de contrôle que quand je la prépare ou que je dois la servir. Je peux dire ce que je pense à mon propre rythme sans crainte de devoir ingérer un aliment sans le vouloir.

Rien que la vue de cette quiche à la ricotta me ramène au centre d'un conflit interne qui me déchire le cœur. Je préfère rentrer chez moi et avaler de la poudre protéinée végan. (Je ne suis pas végan.)

Imaginez la scène : vous êtes terrifié à l'idée de rentrer dans la cuisine du Vin Papillon parce que votre chef préféré va vouloir vous faire goûter ses poireaux grillés avec une sauce romesco qu'il vient de faire, le tout accompagné d'un œuf de cane frit. Est-ce que je veux avaler ça ? Qu'est-ce que j'ai déjà mangé aujourd'hui ? Est-ce qu'il y a du gluten là-dedans ? Est-ce qu'il a rajouté du sucre dans la sauce ? Voici ce qui me traverse l'esprit. Aujourd'hui, grâce au traitement que j'ai suivi au Centre pour Addictions et Santé Mentale de Toronto (CAMH), je peux goûter sa romesco. Mais quand il est deux heures du mat', que je suis fatigué et que j'ai faim, je n'arrive pas encore à accepter l'idée d'avaler comme le reste de la brigade, cette quiche à la ricotta avec un biscuit aux fanes de radis servie avec un œuf, de la sauce et du fromage (on appelait ça « le poutine Vin Pap »). Rien que la vue de ce plat me ramène au centre d'un conflit interne qui me déchire le cœur. Je préfère rentrer chez moi et avaler de la poudre protéinée végan. (Je ne suis pas végan.)

Ma façon de me mouvoir est elle aussi endommagée par ma dépression et mon angoisse. Chaque mouvement est accompagné d'une pensée consciente. Le simple fait de mettre un pied devant l'autre n'a plus rien de spontané. Si un client fait tomber sa fourchette, ça me stresse dix fois plus qu'un autre commis – juste parce que je sais que je vais devoir me déplacer pour la ramasser. Mon esprit me met tellement de bâtons dans les roues que j'ai l'impression d'être le jouet d'un sadique.

C'est à cause de ça que j'en suis là (recroquevillé sur moi-même). Je m'apprête à prendre un choix difficile et qui m'effraie. Mais je dois quitter le monde de la restauration pour l'instant. Je ne peux pas vendre du bonheur aux gens si moi-même je ne suis pas heureux. J'aurais dû réaliser ça, il y a longtemps. Chez Buca, je faisais des crises de boulimie qui me maintenaient debout. Et puis j'ai été remercié parce que le business battait de l'aile. À la ferme et ensuite chez Honest Weight, je me suis vite désintégré. Et il est en train de m'arriver la même chose au Vin Papillon. J'ai besoin de prendre du recul pour voir ce qu'il me reste à faire : exprimer ma passion par écrit. Car je serai toujours obsédé par la bouffe et j'aurais toujours cette relation étrange avec mon alimentation. Mais je ne me mettrai plus en première ligne.