Comment les antidépresseurs m'ont fait perdre le goût

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Comment les antidépresseurs m'ont fait perdre le goût

Simran Sethi, spécialiste de l'alimentation, raconte comment la dépression et le Prozac ont bouleversé ses sens et altéré sa perception de la nourriture.
18.7.16

Le Prozac a un goût métallique et amer. Pour moi, c'est celui de la trahison.

L'année dernière, engourdie par la mort de mon père et la sortie de mon livre, je commençais mes journées avec un antidépresseur (sur ordonnance) et je les terminais au Xanax (sans ordonnance). Je n'arrivais à avaler que des biscuits McVities enrobés de chocolat et du thé chaï bio de chez Starbucks, mon régime était saupoudré d'ironie. J'incitais les gens à préserver une diversité alimentaire par leurs choix de consommation. « Savourez chaque bouchée », j'écrivais. « Raclez la casserole, léchez la cuillère, mettez vos mains dans la chair des fruits juteux. Jouez avec votre fourchette, avalez chaque goutte, distinguez la pointe de sucré dans l'amer. Sentez, goûtez, touchez, écoutez, ressentez… » Et pendant ce temps-là, mon poids était descendu à 39,5 kg et je ne mangeais plus.

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Ce n'est pas que j'oubliais, mais ça ne m'importait plus.

Alors que j'étais en tournée pour présenter mon livre, Bread, Wine, Chocolate : The Slow Loss of Foods We Love, j'expliquais au public que les changements observés au niveau de la nourriture et de l'agriculture allaient compromettre la qualité de notre alimentation dans le futur. Les trois-quarts de ce que nous consommons actuellement dans le monde sont issus de seulement douze plantes et cinq espèces animales. Cet appauvrissement rend notre système alimentaire non seulement plus vulnérable aux infections, aux maladies et au réchauffement climatique mais aussi moins intéressant et moins riche en saveurs. En tant que consommateurs, nous pouvons aider à résoudre ce problème, soutenais-je, en choisissant de manger différentes variétés des aliments que l'on aime. Partant de ce principe, j'aidais les gens à apprendre à savourer ce qu'ils dégustaient – déchirer la mie de la croûte du pain, écouter le claquement d'un chocolat cassé alors qu'il est à la bonne température, apprécier la structure dentelée de la mousse d'une bière.

Ma théorie, c'était que savourer les aliments permettait de préserver la biodiversité. Et malgré ça, je m'affamais moi-même.

La fluoxétine, plus connue sous son nom commercial de Prozac, devait m'aider à retrouver le goût de la vie et celui des aliments – tout ce qui ne me rappelait pas l'absence de mon père. Quand j'ai compris que c'était ce médicament qui m'empêchait de dormir et me rendait comateuse le reste du temps, j'ai réduit la dose. Je passais ma langue sur la partie rugueuse des cachets que je rompais en deux, méditant sur l'éternel besoin qu'on ressentait de satisfaire nos parents. Je pensais au fait que mon père n'avait jamais pu voir le livre auquel j'avais consacré tant de temps.

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Mon appétit est revenu quelques semaines après l'entrée du Prozac dans mon organisme. Pour tenter de me détourner des biscuits et du thé, ma mère m'a alors préparé tous mes plats indiens préférés : le dal d'haricot mungo, le bharta d'aubergines ou encore le saag aux feuilles de moutarde noire et à l'épinard.

J'ai recommencé à manger. Laborieusement. Au bout d'une semaine à me regarder faire, ma mère a annoncé : « je pense que les antidépresseurs affectent ton palais ». Je n'ai pas compris. Je mangeais, pourtant. « Oui, mais tu n'arrêtes pas de dire que mon saag a un goût métallique. Mais je n'ai rien changé à ma recette. Je te le prépare comme je l'ai toujours fait depuis que tu es née. »

J'étais anéantie. Mon univers tournait autour de la nourriture et je n'arrivais plus à reconnaître les goûts et les saveurs. J'étais une spécialiste des questions alimentaires et je ne pouvais même plus faire confiance à mes sens – l'étais-je encore alors que je ne parvenais pas à saisir le goût des choses ? Si les plats avaient une odeur et une saveur différentes, est-ce que j'étais encore moi-même ? Comment pouvait-on me faire confiance ?

Je me sentais trahie par mon chagrin, par mon père, par mon livre, par mon esprit et par mes papilles. Et par ce comprimé amer qui était en train de recalibrer toute mon existence.

La famille de médicaments dont fait partie le Prozac (les ISRS, Inhibiteurs Sélectifs de la Recapture de la Sérotonine) est considérée comme la Toyota des antidépresseurs. S'ils sont énormément consommés aujourd'hui, c'est qu'ils agissent à la source de différents types de dépression et d'anxiété. Disponibles en version générique ou sous les marques de Prozac, Zoloft, Celexa ou encore Lexapro, ils agissent en bloquant la réabsorption de la sérotonine, l'un des nombreux composants chimiques ayant un rôle de neurotransmetteur (l'élément qui passe l'information entre les neurones jusqu'au cerveau).

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La sérotonine contrôle et régule tout un tas de processus physiques et mentaux : les humeurs, la libido ou encore la satiété. En empêchant la réabsorption de la sérotonine, les ISRS maintiennent les neurotransmetteurs en suspension entre chaque neurone, c'est-à-dire au niveau des synapses. Comme cela arrive assez souvent en psychiatrie, les scientifiques ne savent pas très bien comment expliquer l'efficacité du médicament. Apparemment, la suspension de la sérotonine dans les synapses permettrait d'améliorer la communication entre les cellules, ce qui renforcerait les circuits responsables de notre état mental.

Durant le travail de recherches pour mon livre, j'ai appris que la perception des saveurs nécessite tous les autres sens, notamment ceux de l'odorat et du goût. Un vrai travail d'équipe qui, du point de vue évolutif, sert à nous empêcher d'ingérer des aliments non comestibles.

Le groupe de gènes le plus nombreux de notre organisme est lié à l'odorat. Les êtres humains peuvent distinguer jusqu'à un milliard de milliards d'odeurs. Le processus commence lorsque des molécules volatiles des odeurs entrent dans notre nez et notre bouche. Ces molécules viennent stimuler des récepteurs qui se trouvent dans les cellules de nos narines et des fosses nasales sur une surface qu'on appelle l'épithélium olfactif. À partir de là, les informations sont transmises à plusieurs zones cérébrales où les stimuli nerveux sont reconnus en tant qu'odeur.

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En comparaison, le sens du goût est nettement moins complexe. Nous distinguons cinq saveurs primaires : le sucré, le salé, l'acide, l'amer et l'umami (savoureux) – ainsi que la présence de gras. Cette distinction se fait dans la bouche grâce à différentes petites zones turgescentes qui ponctuent notre langue, l'intérieur de nos joues et l'arrière de la bouche jusqu'au début de l'œsophage. Contrairement à ce que l'on croit souvent, ce ne sont pas des papilles gustatives mais des bourgeons gustatifs – les papilles se situent en fait dans les bourgeons. Chaque bourgeon contient jusqu'à cinquante cellules sensorielles du goût. C'est à ce niveau que les stimuli sont transmis au cerveau qui décode ce que nous reconnaissons comme étant l'une des saveurs primaires ou du gras.

« Les aliments n'ont concrètement aucune saveur », explique George Vierra, professeur au Napa Valley College. « Ils contiennent des molécules aromatiques. C'est le cerveau qui attribue des saveurs à ces molécules. » Le cerveau est le lieu où tout ce qui arrive par nos sens devient conscient. Mais c'est aussi là où agit la dépression. Le cerveau est donc le carrefour entre chagrin et (dé)goût.

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Une étude de l'École de Médecine de Dresde a comparé la sensibilité de personnes souffrant de dépression chronique avec celle de personnes n'étant pas déprimées. L'étude démontre ainsi que les personnes dépressives sont moins sensibles aux odeurs que les autres. En faisant sentir aux volontaires des arômes de plus en plus forts, les scientifiques ont également pu mettre en valeur le fait que la zone du cerveau chargée d'analyser l'odeur (le bulbe olfactif, situé sous notre lobe frontal) était en moyenne 15 % plus petite chez les personnes dépressives – qu'elles soient ou non sous antidépresseurs n'y change rien.

Les différences ne s'arrêtent pas là. La psychologue Bettina Pause et ses collègues ont placé 32 électrodes sur le crâne de 25 dépressifs et 25 non-dépressifs. Leur but était de tester différents types de stimuli olfactifs – de l'odeur du bouton de rose jusqu'à celle beurre rance – afin d'observer les réactions cérébrales des deux groupes tests. Alors que tous arrivent à reconnaître les différentes odeurs, on remarque que le cerveau des dépressifs réagit moins vivement aux différents stimuli.

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Cette conclusion concorde avec différentes études antérieures pour affirmer que les individus déprimés arrivent bien à distinguer les odeurs mais que celles-ci sont perçues moins intensément. Alors que Pause et son équipe ont pu examiner quinze de leurs patients sortis de dépression, ils ont pu constater qu'une fois les symptômes de la dépression disparus, les réponses électriques aux stimuli évoluaient. Les anciens dépressifs répondaient comme le groupe de non-dépressifs.

Retrouver l'odorat et quitter l'état dépressif est évidemment un signe positif. Mais les deux ne font pas toujours de pair. Parfois, le médicament qui lutte contre la dépression est justement ce qui cause la perte de sensibilité aromatique.

Si vous prenez le temps de lire la notice fournie dans les boîtes d'ISRS, vous verrez qu'à la fin des effets indésirables il est indiqué le risque de changements de goût voir de perte du goût. Le terme scientifique pour désigner ce trouble est la dysgueusie (l'altération du goût – en lien avec l'agueusie, la perte totale du sens du goût, et l'hypogueusie qui est la forme atténuée de ce trouble). Adrienne Elizabeth Wasserman de l'école d'infirmières de l'Université de Pennsylvanie ajoute : « Les saveurs sucrées, salées, amères et acides sont altérées, certaines sensations gustatives sont diminuées et certaines saveurs deviennent métalliques. »

Bien que ces changements soient observés dans toute la communauté médicale, les chercheurs S.M. Miller et Graham J. Naylor décrivent ces goûts désagréables comme un « symptôme négligé pour la dépression ». Ils expliquent que « l'altération du goût a été observée chez les sujets dépressifs et anxieux mais peu de recherches ont été faites sur le déficit chimio-sensoriel qui en est la cause. Ce manque est d'autant plus surprenant qu'une découverte améliorerait la qualité de vie de nombreuses personnes. »

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Je me sens concernée.

Mais cette perte n'est pas seulement liée à ce qui se passe dans notre bouche et elle n'est pas uniquement causée par les ISRS. Les benzodiazépines (aka anxiolytiques, comme le Xanax qui m'aidait à m'endormir) sont censées augmenter les saveurs sucrées alors que les antidépresseurs tricycliques sont censés altérer la perception du salé. Les sels de lithium laissent un goût métallique alors que le zolpidem (somnifère) en laisse un acide. Quant aux ISRS et aux autres antidépresseurs, les observations montrent qu'ils altèrent – ou diminuent – tous les goûts.

Lors d'une autre étude, 45 individus non-dépressifs ont dû prendre soit un placebo soit un antidépresseur IRSNa (c'est-à-dire soit de type ISRS soit ISRN, un médicament qui fonctionne sur le même principe mais avec un autre neurotransmetteur, la noradrénaline) avant de faire une IRM (Imagerie par Résonance Magnétique). Dans le scanner, on leur a montré des images de chocolat et de fraises pourries. En même temps, on leur faisait aspirer par un tube en Téflon du chocolat liquide et ensuite une boisson aux fraises « pourries ». Tous les sujets ont jugé désagréable l'expérience de l'image et du goût des fraises douteuses alors que le stimulus avec le chocolat était jugé plaisant. Mais l'IRM a révélé que la prise de l'antidépresseur diminue la réponse cérébrale de la zone liée au plaisir et au dégoût lors de l'expérience avec le chocolat.

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Cela coïncide avec ce qu'a vécu chaque personne qui a dû prendre à un moment ou à un autre des IRSNa : tous les circuits du plaisir sont comme engourdis. Les scientifiques pensent que cette « érosion émotionnelle » pourrait être la cause d'un autre effet indésirable de la consommation d'antidépresseurs IRNa : les crises de boulimie. Celles-ci seraient un moyen de « compenser l'absence de satisfaction. »

Et ces changements ne sont pas limités aux fonctions cérébrales liées à la perception du goût. Pour les chercheurs de l'Université de Bristol, la réduction du taux de sérotonine ou de noradrénaline dans le cerveau et l'organisme a des conséquences sur nos papilles gustatives et leurs réponses aux différents stimuli. Ils ont écrit en 2006 un article intitulé « Les seuils perceptifs du goût chez l'être humain varient en fonction des taux de sérotonine et de noradrénaline ». Dedans, ils contredisent l'idée répandue qui veut que nos préférences en matière de goût soient fixées. Ils montrent aussi comment ces changements s'observent au sein même des récepteurs gustatifs. « Le goût semble être un moyen intéressant de mesurer perceptivement l'humeur, » ont-ils conclu.

J'ai eu de la chance avec le Prozac, mais comme feu mon père avait l'habitude de me dire (lui-même était psychiatre), les diagnostics liés à la santé mentale sont extrêmement flous. Il arrive souvent que des personnes soient bloquées pendant des années dans un état qui les fait souffrir – pas seulement à cause de leurs symptômes mais aussi à cause des remèdes qu'on leur propose. Des tests gustatifs pourraient aider les praticiens à diagnostiquer quels neurotransmetteurs sont mis en cause pour chaque pathologie dépressive. Cela pourrait améliorer la précision des diagnostics et des soins apportés aux patients dépressifs. Et donc leur apporter un réel soulagement.

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Si dans mon cas, la perte du goût était due à la dépression, ces changements ne sont pas nécessairement liés à ceux qui souffrent de maladies mentales. J'ai rencontré Joshua Loomes, ingénieur, lors d'un stage d'une semaine à Trinidad pour apprendre à faire du chocolat. Nous voulions tous les deux mieux comprendre les origines de cette substance tant appréciée. Moi pour mon livre et Joshua, pour son plaisir. (Ok, tous les deux pour le plaisir.)

À un moment du stage, Joshua a mentionné qu'il avait temporairement perdu le sens du goût quand il a dû subir une radiothérapie contre un cancer. Je lui ai demandé s'il accepterait d'en parler plus tard. Quelques jours après et autour de deux sandwichs végétariens assez insipides, il m'explique, « les radiations tuent toutes les cellules à renouvellement rapide. Donc les cellules cancéreuses mais aussi les follicules pileux, les papilles gustatives et les glandes salivaires ainsi que la paroi stomacale. C'est pour ça qu'on vomit après le traitement. Et c'est aussi pour ça que tout de suite après avoir commencé la radiothérapie, l'un des premiers spécialistes que l'on doit rencontrer est un nutritionniste. » Pour lui, survivre au traitement constitue déjà une grande partie de la guérison. « Il est essentiel de nourrir suffisamment même si tout a un goût différent voir dégoûtant. »

Je lui demande alors s'il se souvient du premier goût qui a disparu. « J'aimerais le savoir. C'était sans doute le sucré puisque je me rappelle précisément avoir décidé un jour qu'un pot entier de Coconut Ice (un dessert australien) était périmé et je l'ai jeté. » Au grand dam de sa femme, Joshua a ainsi jeté la moitié du frigo avant de s'apercevoir qu'il était le seul à croire que les aliments étaient tous pourris. Pendant des semaines, son sens du goût était déconnecté, « parce que les récepteurs gustatifs meurent et se renouvellent à des rythmes différents. C'est arrivé deux semaines avant que je perde complètement tout le sens du goût. » Quand il n'a plus senti aucune saveur, Joshua s'est nourri de bouillies pour bébé, de bananes et d'œufs crus.

Quelques semaines après la fin de notre stage, Joshua m'a envoyé un email pour compléter son témoignage. « Je ne sais pas si c'est cette expérience qui m'a fait aimer à ce point la nourriture, mais ça a y sûrement contribué. Perdre (définitivement) tout mon sens du goût serait perdre une source importante des plaisirs de la vie. Savourer la nourriture est l'un des plaisirs les plus simples qui existent car il ne dépend de personne d'autre. Pour moi qui en ai eu un aperçu, ce serait une perte dramatique. »

À l'époque en lisant cet email, j'ignorais que je ferai la même expérience moins d'un an après. Je perdrai – et retrouverai – mon goût. Retrouver les saveurs, c'était me retrouver.

L'écrivaine Judith Fertig écrit que la saveur est la façon qu'ont certains d'entre nous pour comprendre le monde. « Nous savions qu'il existait une saveur particulière qui vous décrypterait… Une saveur que vous reconnaîtriez dans sa vérité au moment même où vous la goûteriez. Une saveur qui répondrait aux questions que vous ne vous étiez même pas encore posées. »

Simran Sethi est une journaliste, auteur du livre Bread, Wine, Chocolate: The Slow Loss of Foods We Love qui chronique les grands changements alimentaires à travers le pain, le vin, le café, le chocolat et la bière.