Pierre Thyss messages
Illustrations : Pierre Thyss
Life

J’ai essayé de comprendre pourquoi vos potes ne répondent jamais à vos messages

Quoi de plus humiliant que ce : « Ah désolé mec, j’avais pas vu » ?
Paul Douard
Paris, FR
17 janvier 2017, 5:15am

Aujourd'hui, une bonne partie des messages qui sont envoyés depuis mon téléphone vers ceux de mon cercle social terminent dans les limbes. Ils restent la plupart du temps sans réponse, accompagnés de l'humiliante notification « Lu ».

Pourtant, mes messages se concluent quasi systématiquement par un point d'interrogation, signe qui normalement appelle à une réponse. Une fois l'humiliation dédramatisée, je me demande toujours pourquoi une simple proposition de verre laisse mon interlocuteur ou mon interlocutrice sans voix. Le pire étant qu'il est évidemment hors de question de relancer la personne – ce serait comme demander à des collègues de bureau qui ne vous parlent jamais « vous déjeunez où les gars ? ».

Alors certes, il y a un délai de tolérance acceptable, mais pourquoi des gens qui payent leur téléphone le prix d'un Paris-Los Angeles ne répondent-ils jamais ? Ou pire, plusieurs jours après ?

Très souvent, la non-réponse à un message n'est que le début de l'affront. Après plusieurs jours d'attente ou parfois une relance dégradante, vous comme moi avons seulement droit à un « Ah désolé mec, j'avais pas vu ». OK. Sauf que le reste du temps, leur téléphone ne se trouve jamais à moins d'un mètre d'eux et la moindre notification Instagram agit sur eux comme une pluie de billets violets. Il existe aussi une autre variante, la fameuse : « J'ai vu ton message et je me suis dit que je répondrai plus tard, et j'ai oublié, désolé ». D'accord. Mais en quoi un message de type « Ça te dit une pizza ce soir ? » appelle à une réflexion de plusieurs heures ? Ce n'est pas comme si je disais « Que dirais-tu de lever une armée afin d'envahir la Pologne ? Demain, 19 heures ? » En gros : quel est leur putain de problème ?

Bien évidemment, si comme moi certains de vos potes ne répondent jamais, ce n'est pas forcément qu'ils cherchent à vous exclure de leur groupe. Mais c'est peut-être parce que ce sont de bons gros enfoirés qui pratiquent le « ghosting ». Il s'agit d'une pratique qui consiste à ne pas répondre aux messages, tout simplement. Si cette méthode est au départ réservée aux lâches qui n'ont pas le courage de rompre avec quelqu'un, elle est aujourd'hui présente dans tous les foyers français. Mais si certains voient cela comme un jeu dont le but est de faire chier le monde enter ou pire, de se donner une contenance, il semble en fait qu'il s'agisse de tout autre chose.

Une journaliste du New York Times l'expliquait parfaitement : « Les gens sont de moins en moins à l'aise pour parler en face-à-face, surtout quand il s'agit de prendre une décision. Avec la technologie, il est devenu beaucoup plus simple de laisser passer le temps et oublier de répondre à la personne ».

Ne pas répondre serait dans un premier temps une manière de repousser la moindre décision de sa vie. Comme si dire « oui » ou « non » à un verre le soir impliquait des conséquences pour les dix prochaines années. Ce qui est assez paradoxal, c'est qu'il y a dix ans nous aurions tué pour avoir le droit d'envoyer cinq textos de plus.

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Toutes les illustrations sont de Pierre Thyss.

Sûres et certaines d'être les architectes de leur jeu machiavélique de comptoir, ces mêmes personnes iront ensuite jusqu'à affirmer qu'elles n'ont pas le temps de répondre car elles sont « toujours occupées ». Étrangement, elles ont souvent deux téléphones mais n'ont jamais quelques secondes pour s'en servir. On a le sentiment que ces gens sont en plein déminage de bombe lorsqu'on les sollicite. Tels des travailleurs de l'extrême, la moindre sonnerie polyphonique mettrait en péril la sécurité nationale.

Le meilleur restant quand même la réponse « Désolé, je n'ai pas trop le temps de te répondre là », qui est à la fois très vexante pour l'interlocuteur, de même qu'une preuve manifeste de l'absurdité de ces arguments.

Selon une étude récente de l'agence de publicité Havas, 51 % des travailleurs avouent en rajouter quand ils affirment « être débordés ». Car oui, vos amis ont le temps de vous répondre, comme à moi. Leur tableau Excel ne va pas disparaître et aucun patron ne licencie quiconque ose poser les doigts sur son téléphone. Simplement, dire qu'ils sont débordés leur permet deux choses : les excuser d'une part, et de l'autre, se mettre en position de supériorité vis-à-vis à vous.

C'est ce qu'expliquait Tim Kreider dans un essai publié par le blog du New York Times : « Le fait d'être constamment débordé est une façon de se rassurer existentiellement ; c'est une manière d'éviter le sentiment du vide. Bien sûr, votre vie ne peut être insignifiante ou triviale si vous avez tant de choses à faire. » C'est aussi particulièrement énervant, car il n'est pas rare de sentir une once de jalousie face à quelqu'un d'« hyper occupé », tant notre société admire les gens hyper occupés.

Si vos discussions SMS ne sont constituées que d'une seule couleur et d'une centaine de « ??? », c'est sans doute que vos messages sont devenus le truc le moins intéressant sur les téléphones modernes de vos amis. Comme l'expliquait récemment le psychiatre Stéphane Clerger à L'Obs : « Cet objet magique vient remplacer beaucoup de choses : le journal intime, la télévision, la radio, la chaîne hi-fi, etc. »

Du coup, le fait même d'envoyer des messages sur un téléphone est un peu devenu comme regarder France 3 l'après-midi – c'est basique, c'est ringard. Les jeunes Français de 2017 voient désormais leur téléphone comme un outil puissant capable de bien plus que de simplement envoyer des messages. Il peut largement remplacer vos propres amis. « Le téléphone tient lieu aux jeunes d'ami virtuel, d'animal de compagnie, de boîte à trésors, explique le psychiatre. Les applis entraînent inconsciemment une survalorisation de la socialisation et du flux continu d'informations sans intérêt. Les jeunes n'arrivent plus à hiérarchiser ce qui est important et ce qui ne l'est pas », termine Stéphane Clerger.

Là encore, lorsqu'un message vient s'afficher sur l'écran au milieu de six autres applications qui tournent en même temps, le cerveau endommagé de votre pote fumeur de weed de Lyon II ne sait plus ce qui est important ou non. Son attention est dirigée partout, donc nulle part. Il est un peu comme un labrador perdu au milieu d'un court de tennis sur lequel 20 balles sont frappées en même temps.

Ne jamais répondre va donc au-delà du fait d'être une sombre merde feignante et imbue d'elle-même. Ce qui est positif, car cela signifie que vous n'y êtes pour rien. Ce souci de hiérarchisation de l'information est une volonté de personnes nettement plus intelligentes – et diaboliques – que vous. Il faut bien comprendre que ce que vous faites de votre téléphone a été décidé bien avant qu'un publicitaire vous fasse acheter ledit téléphone.

Cet été, l'ancien « philosophe produit » de Google, Tristan Harris, a publié un article terrifiant sur Medium intitulé « Comment la technologie pirate l'esprit des gens ». Dans celui-ci, il expliquait comment les grandes firmes de la Silicon Valley cherchent à vous faire perdre le plus de temps possible en détournant votre attention, grâce à ce qu'ils nomment des « stratégies de persuasion ». Selon lui, notre cerveau et toute notre réflexion fonctionnent autour d'une liste invisible de choses qui nous semblent importantes, ou mieux, à faire à un instant précis. Le fait même de vivre consisterait donc à faire un choix perpétuel au sein de cette liste invisible ; sauf que votre téléphone vient s'intercaler dans ce processus et ajoute sans cesse de nouveaux choix qui entrent en compétition avec la réalité.

Ce sont les fameuses « stratégies de persuasion ». Recevoir un message qui nous demande quelque chose demeure un lien avec notre réalité ; la mission du téléphone est d'essayer, coûte que coûte, de vous en éloigner. Et bien évidemment, comme la réalité n'est pas toujours en adéquation avec votre volonté – comme par exemple une soirée déguisée à laquelle on vous demande de participer depuis deux semaines –, vous retournez inexorablement à vos écrans, sans avoir répondu au message. La réalité est un truc inconfortable, injuste et difficile, mais heureusement, votre téléphone est là pour vous en échapper.

Lorsque vous envoyez un message, son destinataire aura très souvent mieux à faire – selon le téléphone qu'il possède. Si comme moi, certains de vos messages ne servent qu'à remplir la mémoire des téléphones de vos amis, dites-vous bien que vous n'y êtes pour rien et qu'ils ne sont que de vulgaires pantins à la solde de multinationales californiennes. Finalement, si vos potes ne vous répondent jamais, c'est peut-être qu'au fond ils ont besoin de vous car leur vie est misérable. Voyez donc ça comme un signal d'alarme.

Ou bien, voyez cela comme une forme de snobisme ridicule de leur part, et laissez-les mourir, seuls.

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