Le numéro Embuscade

Les Princes et Princesses de l’ère Thatcher

Dans la vie des danseurs amateurs de Grande-Bretagne de la fin des années 1970.

par Trisha Groves
04 Mai 2017, 5:00am

Photos : Trisha Groves

Cet article est extrait du « Numéro Embuscade »

Ce qui m'intéresse, c'est d'arriver à faire des images qui en plus d'être visuellement intéressantes, expriment un point de vue, un sentiment. Ici, je voulais montrer le contraste entre la vie de ces danseurs amateurs, pleine de paillettes, de couleurs et de rêves, et leur vie de tous les jours. Le contraste entre ces costumes étincelants et leur condition sociale. Ce monde dans lequel ces personnes s'échappent grâce à leurs loisirs m'a fascinée. Je voulais me faire inviter chez eux. J'étais certaine que l'intérieur de leur maison allait être aussi magique et à l'image de leur passion, avec moquettes et papier peints délirants assortis à leurs costumes.

Le projet m'a pris environ neuf mois en tout, en 1979. D'abord, il m'a fallu faire de la recherche pour trouver les endroits où étaient organisés les concours de danse. Ces derniers ont lieu le week-end – le samedi soir, souvent – et s'y rendre n'est pas chose aisée. Il s'agissait dans la plupart des cas d'endroits peu desservis, de petites villes paumées du sud de l'Angleterre, du Surrey, du Berkshire ou de l'Oxfordshire. Je n'avais aucun contact dans le milieu, et j'ai dû tout faire moi-même, seule, de A à Z.

Cette folie de la danse amateur en Grande-Bretagne avait débuté dans l'après-guerre avec la diffusion de l'émission de télé « Come Dancing » sur la BBC. Elle n'a jamais été déprogrammée de l'antenne entre 1950 et 1998, soit pendant presque 50 ans – ce fut l'un des programmes les plus regardés de l'histoire de la télévision britannique. Le créateur, Eric Morley, voulait montrer à travers le médium de la télé ce qu'il nommait le « good dancing », en organisant des compétitions inter-comtés à travers toute la Grande-Bretagne. Il insistait sur le côté amateur et non professionnel des danseurs. En elle-même, l'émission était géniale, profondément kitsch, pleine de robes à paillettes cousues par les danseuses elles-mêmes et qui, évidemment, brillaient un max.

Au fur et à mesure du projet, j'ai rencontré beaucoup de ces danseurs amateurs, plus sympathiques les unes que les autres ; ceci dit, à l'origine ils n'avaient pas envie d'être photographiés et encore moins de me laisser entrer dans leur salon ou leur chambre à coucher. Ils ne comprenaient pas toujours ma démarche, mais après avoir vu le résultat ils semblaient heureux. Vite, ma photo prenait sa place dans le salon, au-dessus de la télé.

Dans la vie de tous les jours, ces gens pratiquaient divers métiers, quoiqu'une majorité vienne de la working class britannique. Il y avait des coiffeuses, des employés d'usine, de bureau, plusieurs chauffeurs de bus, des pompiers – et même des policiers. Ils m'expliquaient que leur vie entière tournait en réalité autour de la danse. Tous, en plus de leur travail, avaient un emploi du temps chargé : répétitions tous les soirs, tandis que les week-ends étaient consacrés aux compétitions – où il leur fallait pour cela voyager et parfois même, se rendre à l'étranger.

Presque quatre décennies plus tard, je retiens de ce documentaire la gentillesse de ces gens, leur simplicité et surtout, leur professionnalisme dans leur passion. Ils m'ont touchée par leur confiance en me laissant rentrer chez eux, dans leur intimité. À leur place, je ne sais pas si je l'aurai fait.