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On a fait la tournée des popotes avec Jean Lassalle

Dimanche, le « candidat du monde rural » s'est lancé dans un bain de foule urbain, où il aura écouté, parlé, salué, chanté, un peu bu et pas mal mangé.

par Bartolomé Simon
11 Avril 2017, 5:43pm

Bienvenue dans « Buffets de campagne », notre rubrique qui s'invite dans la course à la présidentielle et appréhende la politique par le prisme de la nourriture. Dans ce troisième épisode, notre envoyé spécial est parti faire la tournée des commerces de bouches à Saint-Denis avec Jean Lassalle.

« Est-ce que quelqu'un peut me dire ce que je dois trafiquer ? » Sur le bitume chaud de Saint-Denis, Jean Lassalle se tient droit comme un i. Il est 10 h 30. La visite devait débuter à 10 heures et le soleil cogne déjà. Dans son large costume, affublé d'une cravate rouge, le candidat à la présidentielle du mouvement Résistons! ne connaît pas vraiment le programme de son dimanche. Tant pis ; il suivra les deux guides choisis pour le balader. Mais déambulera surtout au gré de ses envies.

Dans une ville de banlieue au taux de chômage de 23 % (selon l'INSEE en 2013), qui porte encore les stigmates de l'assaut spectaculaire de novembre 2015, Lassalle vient montrer que sa popularité ne se limite pas aux vaches et aux villages du Pays Basque. Pour écouter les doléances des habitants, il décide de (re)découvrir Saint-Denis en poussant la porte des petits commerces. Et donc, commerces de bouche : l'occasion de suivre Jean Lassalle était toute trouvée, dans une visite où le Pyrénéen aura écouté, parlé, salué, chanté, un peu bu et pas mal mangé.

Toutes les photos sont de l'auteur.

Première halte : le snack « Baguettes d'or », juste en face de l'église Saint Denys de l'Estrée, d'où les fidèles s'éclipsent après la messe des Rameaux. Du haut de son mètre 90, Jean Lassalle baisse la tête pour pénétrer dans le petit magasin. Il commande un croissant et un café, servi dans un gobelet microscopique. « Jean engloutit entre trois et quatre viennoiseries chaque matin, en plus des tartines beurrées à la confiture », confie Elsa Arpin, son attachée de presse. Le candidat en profite pour questionner les vendeurs sur leurs préoccupations. « Ramenez-nous l'argent du pays basque ! » réclame l'un d'entre eux. 

Derrière Lassalle, les habitués trépignent. Son équipe de campagne le somme de sortir, mais le candidat s'éternise. « Attendez ! Je prends un petit-déjeuner avec un petit commerçant ! », s'exclame-t-il d'un fort accent méridional. « Il nous a promis de baisser le court de la farine », assure Hamid, vendeur. En tout cas, si Lassalle devient président, elle ne sera pas à base d'OGM. S'il s'amuse de cette visite impromptue, le collègue d'Hamid semble résigné : « Une fois aux manettes, il ne viendra plus nous voir. »

Comme on pouvait s'y attendre, Lassalle a le contact facile. Le géant serre des pognes, fait la bise à tout le monde, même s'il ne connaît personne. Sa bonhomie fait mouche : les Dionysiens lui réservent un accueil enthousiaste, à cris de youyous et de « Jean Lassalle, président ! ». Au beau milieu de la rue de la République, l'artère piétonne de Saint-Denis, il sourit sur toutes les photos, prend des enfants dans ses bras, tutoie directement les passants. Entre dans tous les troquets du coin pour enlacer le patron. Et parfois, les clients, un peu désarçonnés. 

Après deux étapes au bar « La Grappe d'or » et au PMU « Le Week-end », le candidat traverse la rue et tombe sur une boucherie halal. « Tu sais, j'ai commencé par ton métier », lance Lassalle au boucher. « Eh oui, j'ai tué ma première bête à 15 ans ! » indique, fier, celui qui veut moderniser la chaîne de l'abattage. Puis il change de trottoir et se rend chez le maraîcher d'en face. Après lui avoir écrasé les oreilles en lui claquant la bise, il entonne, les bras en croix, le chant de ses soutiens : « Lassalle président ! ».

Au croisement avec la rue Gabriel Péri, toute la gauche militante semble s'être donnée rendez-vous. En face du KFC, des bénévoles distribuent des tracts appelant à voter Mélenchon, Hamon ou encore Poutou. Mais c'est bien Lassalle, présent en chair et en os, qui attire la lumière. Rien de plus normal pour lui : « Avec mon immense tarbif, ma gueule cassée et le fait qu'on ne comprenne rien à ce que je dis… ils savent que je ne vais pas me déjuger. » Le fils de berger enchaîne les accolades. La plupart des habitants n'ont cependant pas la moindre idée de qui est ce grand monsieur. « C'est Poutou ! » s'exclame, tout enjoué, un jeune en se retournant vers son groupe de potes. Le soutien des habitants à Lassalle est quasi unanime. Quasi, car quelques remarques expriment un sentiment répandu de défiance envers les politiques. Surtout à Saint-Denis, où le politique est habitué à faire un petit tour et puis s'en va. « Quand il sera président, qui viendra au marché ? » demande Rachida, la trentaine, une mèche noire lui barrant le front. À cette question, la réponse du candidat est toute « lassallienne » : « Certains n'ont pas eu envie de me dire bonjour. Je les comprends, à leur place je n'aurais pas eu envie non plus (rires) . Ils n'ont plus le sentiment de devoir dépendre de qui que ce soit. »

En bon vivant, Lassalle s'arrête à la brasserie de La Table Ronde, dans la bien nommée rue de la Boulangerie, à deux pas de la Basilique Saint-Denis. Le couscous y est servi avec trois viandes : boeuf, poulet, merguez. Rien que ça. C'est ici que Jean Lassalle nous confie son péché mignon – une entrecôte « bleue, mais très chaude » – mais surtout son rapport difficile à la nourriture depuis sa grève de la faim en mars 2006. À l'époque, Lassalle protestait contre une possible délocalisation d'une usine de la société japonaise Toyal. Après 39 jours à s'abreuver d'eau et de vitamines, et 17 kg de perdus, un accord sauve la boîte in extremis. L'ancien rugbyman subit encore aujourd'hui les séquelles de son combat. Son estomac et son intestin grêle sont bousillés : « Imagine ta pire douleur au foie après une gueule de bois. Ben moi, c'est ça tous les jours ». Ce qui ne l'empêche pas, dans ses Pyrénées natales, de savourer une « bonne garbure ». Dont il nous livre sa curieuse recette, à lire avec son accent rauque inimitable : « Ma mère a tenté ce plat sur les conseils d'un ami. L'idée, c'est de prendre une grande marmite d'eau et un caillou ». À ce moment-là, on était un peu perplexe. « On y rajoute du chou, des carottes, des patates, du navet, du salsifi… » Miam, la belle salade au caillou. « Mais surtout, un bong gros morceau de jambong ! » Voilà qui s'apparente plus à de la nourriture. « Le caillou, c'est le fil conducteur de la soupe, assure Lassalle. Mais il faut qu'il soit bien gros, attention à ne pas se casser une dent. »

Après cet interlude culinaire, le candidat de Résistons! reprend sa marche. Moins longue que celle de 2013 (où il avait parcouru plus de 5 000 kilomètres en huit mois), mais fondée sur le même principe : aller où le vent le mène, en espérant échanger avec les Français. Puis tirer un enseignement général des multiples points de vue et témoignages recueillis sur le terrain. Sa visite à Saint-Denis le confirme : Lassalle est un amoureux du contact. Son passage au café des Arts, devant la basilique, en est encore la preuve. Après avoir avalé un café en vitesse, il se fait offrir une part de panacotta par le patron.

Rien à voir avec son dessert favori, le sorbet citron-framboise. Mais Jean Lassalle lorgne quand même sur la crème, servie dans un petit bocal en verre. Son équipe finit par le rappeler à l'ordre, et peste en le traînant par la manche hors du bistro : « On n'a pas le temps Jean ! ». On lui tend une banane dans la précipitation. Depuis que son estomac est esquinté, Lassalle en consomme à foison. « Une dizaine par jour », selon son secrétaire général, de retour d'un ravitaillement chez le primeur rue de la République. « Ça requinque, c'est sain et facile à manger. »

Le vrai bain de foule a lieu dans les halles du marché de Saint-Denis. Ici, les étals de poissons frais côtoient les bonnes bouteilles bios, en passant par les tripes pendantes et les champignons de toutes sortes. Tandis que le colosse dévore des yeux les vitrines des stands, un petit cortège se forme autour de lui. On le reconnaît, on veut l'approcher, on joue des coudes pour lui serrer la main. Où l'attirer sur son stand, si l'on est bon commerçant. Lassalle monte sur une estrade et goûte une bière bio du Vézelay. « Glanée », selon son vendeur, et « plus forte » qu'une bière normale. Le breuvage lui redonne de la force pour la suite de la visite. 

Chaque poignée de main suivie d'un échange de plus de trois secondes est l'occasion pour Lassalle de laisser son numéro personnel sur un petit bout de papier. « Sa ligne est saturée. Il a plus de 1 000 textos en attente », s'amuse Caroline, membre de Résistons!. « Mais c'est le principe : Jean veut rester en contact avec les gens. »

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