Culture

Ce que c’est d’être commissaire-priseur dans une grande maison de vente aux enchères

On a parlé trésors cachés et cote d’artistes avec Pierre-Dominique Antonini, commissaire-priseur à l’Hôtel Drouot.

par Émilie Fenaughty
18 Janvier 2017, 7:00am

Illustrations : PBK

Pour notre génération de jeunes précaires scotchés à leurs portables, se déplacer en maison de ventes aux enchères reste essentiellement une pratique obscure réservée à la strate vieillissante des contribuables soumis à l'ISF. Pourtant, l'ancêtre d'eBay continue de résister aux assauts de l'ère digitale. Preuve en est que le marché des ventes aux enchères se porte bien — très bien, même : en 2015, le marché français battait son propre record en totalisant 2,7 milliards d'euros de ventes sur l'année. Pour ma part, la seule fois où j'ai mis les pieds dans une maison d'enchères, c'était à Christie's à Londres, sur Brompton Road. J'avais alors 13 ans et j'accompagnais ma mère se renseigner, pour le compte d'amis, sur la valeur de tableaux d'un peintre orientaliste dont j'ai oublié le nom. De ce vague souvenir, je ne garde que l'impression d'être entrée, l'espace d'un instant, dans un endroit dont l'atmosphère me rappelait la salle des prophéties dans Harry Potter : du marbre foncé, une ambiance feutrée, et des objets qu'il ne fallait surtout pas toucher.

Dans ma tête, les ventes aux enchères restent le lieu de rencontre entre personnes ultra-riches capables de se payer une banquette design dont le prix avoisine la somme de tous les loyers que j'aurais à payer pour les soixante années à venir, et d'autres populations plus modestes, adeptes de philatélie, de pièces anciennes et de l'ère napoléonienne. Les hôtels de ventes présents à travers le monde offrent pourtant leur lot de surprises, de poésie, et d'anecdotes croustillantes aux personnes qui y travaillent. J'ai rencontré Pierre-Dominique Antonini, commissaire-priseur au sein de la maison Boisgirard-Antonini, présente depuis plus de 80 ans à l'Hôtel Drouot. Il m'en a dit un peu plus sur ce que l'on voit lorsque l'on se poste derrière le pupitre, marteau à la main, dans le plus prestigieux hôtel des ventes de la capitale française.

Creators : Bonjour Pierre-Dominique, est-ce que vous pouvez nous décrire la journée-type d'un commissaire-priseur à Drouot ?
Pierre-Dominique Antonini : Je dirais qu'il n'y a pas vraiment de journée type, ce qui est plutôt appréciable puisque cela veut dire qu'en tant que commissaires-priseurs, nous avons plusieurs casquettes. Par exemple, nous sommes officiers ministériels pour tout ce qui touche aux successions. Cela veut dire que les gens peuvent nous appeler pour évaluer la valeur d'objets dont ils ont ou vont hériter. Il y a donc toute une partie d'expertise qui se fait auprès des particuliers. Ça donne souvent lieu à des sentiments un peu divergents : parfois les personnes vont être très agréablement surprises et on va découvrir un petit trésor en poussant une porte ; quand d'autres vont devoir faire face à la déception en découvrant qu'elles ne sont en possession que d'une copie — qui n'a donc que peu de valeur. Ensuite, bien sûr, une fois les objets trouvés et récupérés, nous sommes en charge de leur vente à Drouot. Mais ça ne représente en vérité qu'une partie infime de notre temps, qui est passé en grande majorité à rechercher et à enquêter sur les objets.

D'ailleurs, est-ce qu'on comment décide de devenir commissaire-priseur ?
Pour ma part, ça s'est dessiné au fil du temps et de mes affinités. J'ai fait du droit, et j'étais en même temps très intéressé par l'art. Puis c'est au cours d'un de mes stages que j'ai eu un véritable choc, qui est apparu dans la relation que l'on peut avoir aux objets. Faire de l'histoire de l'art permet d'en comprendre l'histoire : on enquête sur les différents tableaux, les différentes œuvres, on les remet dans une perspective globale. C'est à partir de ce moment-là que j'ai vraiment su que j'avais la vocation. J'ai donc passé le concours après trois années de droit et trois années d'histoire de l'art, et j'ai eu la chance d'intégrer une étude que j'avais toujours admirée.

À propos de ce rapport aux objets, il y a-t-il une histoire qui vous a particulièrement marqué ?
Je me rappelle qu'un jour une dame est venue me voir à l'étude pour savoir si on pouvait venir expertiser un tableau qu'on lui avait offert à la naissance de son fils. Elle n'était pas bien sûre qu'il ait une quelconque valeur, alors elle voulait s'en assurer. En voyant la signature, on a réalisé qu'il s'agissait en fait d'un tableau du plus grand artiste suisse du XXe siècle, Ferdinand Hodler, qui avait peint un portrait de l'une de ses amantes de l'époque : une très belle danseuse étoile de l'opéra de Monaco. Or, il se trouve que ce portrait était très rare : en plus de s'inscrire dans le symbolisme et la mélancolie propres à Hodler, il s'agissait d'une œuvre très importante dans la vie du peintre, qui était lui-même un artiste éminemment reconnu — ce à quoi la dame ne s'attendait pas du tout.

D'après ce que j'ai compris, c'est aussi un métier où l'on fait beaucoup de rencontres.
Oui, on passe beaucoup de temps à nous déplacer chez les gens. J'ai une anecdote qui m'a particulièrement touché. Un jour, une personne m'appelle, me disant qu'il faut que je vienne chez elle, qu'elle détient une collection de tableaux d'une immense valeur — elle me parle alors de plusieurs dizaines de millions d'euros et semble très exaltée. Je me rends chez elle, et il se trouve que cette personne — une femme — habitait dans une résidence HLM. J'entre donc dans son appartement pour voir les tableaux que cette dame était très excitée à l'idée de me montrer. On avait l'impression qu'elle était peut-être un peu mal en point, et j'avais de gros doutes sur ce qu'elle allait me présenter. Il s'est avéré que cette femme était en fait une artiste qui avait vécu longtemps à Los Angeles dans les années 80. Son appartement était littéralement rempli d'immenses toiles très colorées caractéristiques de cette époque.  Il y en avait partout  — des toiles de deux mètres sur deux ! Et avec une technique vraiment très bonne ! Pour vous donner une idée, ça se rapprochait d'un Keith Haring mais en plus lisse et en très grand format.

Et du coup, que sont devenus ses tableaux ?
Étant donné qu'il est impossible de créer une cote d'artiste en un claquement de doigts, je n'ai pas pu passer les toiles en vente. Mais c'était véritablement une très belle rencontre avec une artiste qui, malheureusement, n'avait pas réussi à percer, mais avait tout de même une belle collection. Son travail était prolifique, mais ça n'avait pas pris. Dans ces moments-là on est toujours un peu partagé entre la stupéfaction face à ce que l'on découvre, et la tristesse que l'on ressent pour l'artiste. Mais qui sait, peut-être que dans 30 ans les tableaux de cette dame se vendront une fortune ?

Les ventes ont tendance à s'internationaliser avec l'avènement d'Internet.

Quel genre de public on peut voir aux ventes aux enchères de Drouot ?
Les ventes sont ouvertes à tous, donc on a un public très hétéroclite, avec des gens très fortunés qui viennent acheter et des gens qui viennent ici plus pour le spectacle. On a des ventes qui s'adressent à toutes les catégories sociales. Et les ventes ont même tendance à s'internationaliser avec l'avènement d'Internet. Je suis toujours amusé de voir qu'on peut avoir un objet japonais qui se vend à Paris et que deux clients, un Canadien et un Philippin, vont se disputer. Aujourd'hui, grâce au web, on peut atteindre des gens qui sont présents dans le monde entier, et ça, je dirais que ça ne date que d'il y a 5 ou 6 ans.

Quels sont les objets qui se vendent le mieux à l'heure actuelle ?
Globalement, le marché des objets haut de gamme se développe de plus en plus, avec des prix de plus en hauts sur des objets très rares et très recherchés. En revanche, le marché des objets moyen de gamme ou bas de gamme est en train de s'effondrer. Auparavant, par exemple, si vous réussissiez un peu dans la vie et que vous aviez un peu d'argent à dépenser, vous investissiez dans du mobilier du XVIIIe : vous vous achetiez une commode, ou que sais-je. Mais aujourd'hui les gens sont davantage à la recherche d'objets d'art contemporain et design. Ces catégories d'objets se développent au détriment de ce que connaissaient davantage nos parents et nos grands-parents. Pareil pour les peintures classiques des XVII et XVIIIe siècles, elles n'ont plus tellement la cote. Alors qu'un Picasso ou un De Kooning va se vendre une fortune. De même pour les designers, qui connaissent et maîtrisent très bien les lois du marché et du marketing et produisent en éditions limitées. Ils vendent facilement à hauteur de plusieurs centaines de milliers d'euros.

Merci beaucoup, Maître Antonini.

Emilie Fenaughty est sur Twitter.