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Arrêtez de flipper : vieillir est un truc OK

« Officiellement vieux » sont les deux pires mots d’Internet.


Photo : Bruno Bayley

J'ai 26 ans. Et alors ? En soi, ça n'a pas vraiment d'importance. Mais il me semble nécessaire de l’évoquer, sachant que notre génération semble vivre une illusion collective – celle d’être convaincue d’être vieille bien avant de ne l’être réellement.

Si vous avez déjà entendu un trentenaire coiffé d’une casquette New Era déclarer qu’il se sentait « dépassé » tout en uploadant des Vines de la dernière Boiler Room de Seth Troxler, vous voyez sûrement de quoi je veux parler. Si ce n’est pas le cas, je peux vous le résumer avec deux mots qui semblent omniprésents sur les réseaux sociaux : « Officiellement vieux ».

Avoir 20 ans : un signe de vieillesse qui ne trompe pas.

Toutes les heures, un nombre incalculable de gens sur Twitter se déclarent « officiellement vieux ». Ils utilisent cette expression pour commenter n'importe quelle activité insignifiantee, qu'il s'agisse d'acheter une tenue pour courir ou de faire bouillir un œuf – alors qu'en réalité, plein de gens font ce genre de choses avant de se préoccuper de leur cataracte ou de leur testament. Dans certains de ces tweets, l'expression semble même refléter une certaine fierté. Nous appartenons à la génération de jeunes adultes la plus puérile de l'Histoire, et nous nous délectons de ces signes qui semblent indiquer que nos vies ne sont pas si frivoles et irresponsables qu'on pourrait le croire.


Être fan de Justin Bieber : un signe de vieillesse qui ne trompe pas.

On ne peut pas vraiment en vouloir à une personne qui ne se rend pas compte de l'ironie de la situation lorsqu'elle se déclare « officiellement vieille » tout en arborant Justin Bieber en photo de profil. Les publicitaires parlent du battement implacable de nos horloges biologiques en permanence ; à l'arrivée de l'été par exemple, on voit fleurir les pubs pour des « festivals » dans les grandes villes, sponsorisées par des compagnies téléphoniques et des marques de bière et montrant des filles de 16 ans qui vivent leur jeunesse à fond. Bien sûr, tout le monde veut faire la fête en permanence, mais le travail, les gueules de bois, les obligations familiales et la nécessité de ne pas complètement vous mettre votre propriétaire à dos rendent cette possibilité difficile.

Si vos seuls repères temporels sont ceux que vous vendent des marques de vodka, alors pas étonnant que vous ayez si peur des anniversaires « marquants » et symboliques. Nous sommes constamment à la recherche du moindre signe indiquant que cette insouciance sacralisée, la chose qui nous semble la plus importante au monde, risque de nous échapper. Bien sûr, ce n'est pas nouveau que des publicitaires se servent de ça. Ce qui me surprend, en revanche, c'est la docilité avec laquelle on accepte ça aujourd'hui. Plutôt que de rire des promesses selon lesquelles du maquillage à paillettes, des costumes d'animaux et des vêtements fluos suffiront à prolonger notre jeunesse, la plupart d'entre nous se soumettent à la peur perpétuelle de passer dans la tranche d'âge supérieure.

Bourrer ses tweets d'emoji : un signe de vieillesse qui ne trompe pas.

Si on continue comme ça, nos vies vont devenir des spectacles étranges, dont la première partie consisterait en une adolescence débridée qui durerait 30 ans, tandis que la seconde se résumerait à une lente capitulation à l'issue de laquelle on finirait par se résoudre à boire de l'eau en bouteille. On nous rabâche cet éternel discours : il ne reste que peu de temps pour s'amuser avant de ne plus tenir l'alcool et de devenir trop flasque pour porter ce bikini avec un imprimé ananas – et merde, trop tard, votre jeunesse est partie, vous avez foiré et les derniers vestiges de vos folles années se résument à 25 piercings, quelques photos Instagram et les restes de votre couleur violine.

J'en viens à un autre point, à savoir notre hyper-réflexivité concernant notre propre vie, le genre de truc alimenté par les petits films Facebook « Mes meilleurs moments de 2013 » et les #ThrowbackThursdays sur Instagram. Nous nous sentons obligés de rédiger notre autobiographie au fil de notre vie, mais on ne se rend même pas compte que ça ressemble plus à une nécrologie avant l'heure. C'est notre propre mythologie qui nous préoccupe : nous sommes des sortes de vétérans des réseaux sociaux, qui, du haut de leurs 25 ans ,se sentent obligés de se rappeler de ce concert aux Eurockéennes y a deux ans, tu te souviens ?

Se lever en milieu de matinée, siroter une boisson cacaotée et apprécier la verve de Thierry Beccaro : un signe de vieillesse qui ne trompe pas.

« Un homme, c'est toujours un conteur d'histoires », écrivait Sartre en 1938 – quelques années après votre naissance, sans doute. « Il vit entouré de ses histoires et des histoires d'autrui, il voit tout ce qui lui arrive à travers elles ; et il cherche à vivre sa vie comme s'il la racontait.. »

Cette idée me semble essentielle : plus nous passerons de temps à raconter notre histoire, et moins nous vivrons de choses. Si l'on continue à se focaliser sur la narration plutôt que sur l'expérience, nous risquons de ne jamais arriver à savoir qui nous sommes vraiment à un âge donné et comment nous devrions agir en conséquence.

Et encore, chacun peut choisir d'agir comme il le souhaite. Jarvis Cocker avait 32 ans quand le premier album à succès de Pulp est sorti. Kurt Vonnegut avait 41 ans lors de la parution de son premier roman, Le berceau du chat. Alan Rickman a attendu d'avoir 46 ans pour avoir son premier grand rôle. Gandhi était à la tête du mouvement Quit India à 73 ans. Tout le monde n'a pas le talent ou le charisme de ces gens, c'est évident, et il ne sert à rien de vouloir leur ressembler. Mais si ça ne vous aide pas à trouver ça débile de vous auto-proclamer « vieux » à chacun de vos anniversaires, je ne sais plus quoi vous dire.

Une fois, je suivais distraitement un débat entre Nick Clegg et Nigel Farage tout en regardant la page Wikipedia de ce dernier. C'est là que j'ai découvert qu'il venait juste de fêter ses 50 ans, ce qui voulait dire qu'il avait 10 mois de moins que Johnny Depp, 5 de moins que Brad Pitt, qu'il avait l'âge de Dr. Dre et qu'il avait un an de plus que Björk. Au cas ou vous en doutiez encore, ça me semble être la preuve que l'âge ne veut absolument rien dire.

Connaître une des pochettes les plus célèbres de tous les temps et partir en vacances avec sa copine : autant de signes de vieillesse qui ne trompent pas.

Puisque vous lisez cet article, il est probable que vous soyez jeune. Mais même si vous ne l'êtes plus, quelle importance ? Vieillir et découvrir chaque jour un peu plus qui vous êtes est une chose formidable. Même si on essaye de vous faire croire le contraire, vieillir, c'est aussi se renouveler.

Ceci étant dit, vous êtes sans doute la même personne à 30 ans qu'à 29 ans. Oui, la vie change et vous devez faire face à des nouvelles responsabilités, mais considérer qu'un simple anniversaire constitue un gouffre entre la jeunesse et la vieillesse est ridicule ; surtout, cela nous met inutilement sous pression. Cela ne vous apporte rien, sinon des déceptions. Il est impossible et irréaliste de vouloir passer le plus d'années possibles dans un état d'irresponsabilité et d'hédonisme total ; si vous essayez, vous risquez l'overdose.

Si vous ressemblez plus à Keith Floyd qu'à Chief Keef, ça ne veut absolument pas dire que vous avez gâché vos « belles années ». Ça marche pour n'importe quel âge, d'ailleurs – il n'y a pas de bonne façon de vivre sa vie en fonction de l'âge qu'on a. La vie est un enchaînement d'erreurs et d'expérimentations, et c'est ce qui la rend merveilleuse. Mieux vaut aller de l'avant et vivre comme vous l'entendez avant qu'elle ne s'achève.

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