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OK, deuxième chance : expliquez-moi comment piger l'art

J'ai demandé à l'art contemporain en personne de me donner la justification de son existence

Il y a quelque temps, j'ai fait un blogpost sur le fait que je ne pigeais rien à l'art. Pour je ne sais quelle raison, beaucoup de gens sont tombés dessus bien plus tard. Après avoir lu quelques centaines de commentaires ultra chiants qui me donnaient tous tort, je me suis dit que j'allais donner une autre chance à l'art. Cette fois-ci, j'ai sollicité l'aide de quelqu'un qui prétend connaître le sujet.

Ce fringuant jeune homme sur la photo au-dessus n'est autre que notre ami Alex : un étudiant du Courtauld Institute of Art. Ensemble, on est allé au « First Thursdays », c'est-à-dire la nuit où, une fois par mois, les galeries de East London restent ouvertes jusqu'à tard pour montrer leurs nouvelles collections.

J'ai enregistré tous ses commentaires abscons et imbuvables à propos des œuvres exposées et j'y ai répondu par la suite. On ne pourra pas dire que je n'ai pas, de toutes mes forces, essayé de piger l'art.

Je ne sais pas comment cette « œuvre » s'appelle, il n'y avait aucun écriteau.

Alex : « C'est bientôt le Jubilé de la Reine. L'idée de monarchie est remise au goût du jour comme une manière de réorienter le sentiment national. C'est aussi une façon de mettre en lumière les défauts de la Grande-Bretagne, en ce sens qu'elle couronne les idoles et crée un culte des saints. C'est assez opportun. En revanche, les célébrités de type Nicki Minaj n'ont pas la même résonance que les vraies icônes masculines des années 1960. Les gens reviennent aux 60s car les icônes de cette époque dégageaient beaucoup de virilité ; James Dean, Elvis ou Hunter S. Thompson avait tous un fort pouvoir d'attraction sexuelle.

Glen : OK. On a encore détourné une image d'Elvis. Je vois. Il y a là un discours à propos de la célébrité. Hum… Attendez… Ah, je sais ! La fascination des gens pour les célébrités rappelle celle qu'ils ont pour la royauté ! Comme on l'a dit genre, un milliard de fois. OK ! Une question, donc ; pour la simple raison qu'un abruti a une opinion évidente sur tel ou tel sujet, il doit obligatoirement l'exprimer par le prisme de l'art ? La perspective de voir ces merdes exposées sur les murs d'un loft de Shoreditch me fout vraiment la gerbe.

« Night Angel », par Ben Young

Alex : « Le gribouillage enfantin est une réaction spontanée à ce que l'on voit. Le problème, c'est que les gens attendent souvent quelque chose d'ingénieux dans l'art – la valeur critique ne leur suffit pas. Ils veulent quelque chose en plus, quelque chose d'unique, de nouveau et d'esthétiquement séduisant. Cela dit, j'aime cette toile. Je pense qu'elle a demandé beaucoup de travail. J'aime les couleurs. Il y a une belle corrélation esthétique et, en ce sens, on sent que c'est travaillé. D'un point de vue historique, je pense que c'est original. »

Glen : Pas sûr à 100% de ce que tu racontes là. Je suis peut-être un peu con mais je ne pense pas que quelque chose puisse être « spontané » et « travaillé » à la fois. Tout ce que je vois, c'est un gros gribouillage qui vaut des milliers de livres et que des gens viennent admirer dans une galerie de East London dont la location doit aussi coûter des milliers de livres par mois. À la limite, je veux bien accepter que certains puissent trouver ça vaguement esthétique mais pourquoi ne pas juste le regarder en photo ? Peut-être qu'on pourrait aussi filer quelques crayons à un gosse pour qu'il crée ses propres gribouillis. Tout ça me semble bien inutile, ou plus sincèrement, à chier.

« L.H.O.O.Q », par Kate Hawkins

Alex : « Tu penses qu'il s'agit seulement deux étagères Ikea ? Regarde ces petites moustaches amusantes : elles illustrent à quel point ces deux objets sont infantiles et peu élaborés. C'est un commentaire humoristique sur la classe moyenne ou une certaine forme de nostalgie par rapport au modernisme suédois pour lequel Ikea était connu avant que tout soit produit en masse. Ça m'évoque une nouvelle variante d'art naïf, en ce sens que n'importe qui peut le produire. »

Glen : N'importe qui peut produire ça, sérieux ?C'est FOU. Le propos, ce serait donc la possibilité que cela existe ? A-t-on franchement besoin de l'expliquer aux gens ?

« The Last Huzzah of the Hoxditch Pleasure Pirates », par Robert Rubbish et Steph Von Reiswitz

Alex : « Les années 2000 ont été une grande époque d'hédonisme mais il semblerait qu'elles manquent un peu de celui des années 1980 ou 90. En effet, ces décennies ont été profondément marquées par la drogue et la musique alors que les noughties ont été un grand melting pot permettant à chacun d'imposer son propre hédonisme. Ainsi, les "late noughties" ressembleraient un peu à une nouvelle "Chute de Rome". L'hédonisme et la décadence sont arrivés à leur inévitable conclusion – désormais, les gens ne boivent plus pour encourager un mode de vie romantique à la Oscar Wilde ou Jim Morrison. Celui-ci est légèrement masturbatoire, n'est-ce pas ? Il essaie de montrer à quel point les gens s'amusent dans le cadre de leur propre petit groupe. Peut-être que je suis un peu cynique aussi. »

Glen : Les "late noughties" ? T'essaies de te foutre de ma gueule, là ?

"The Orchard" par Yves Beaumont

Alex : « Je regarde les textes qui accompagnent ces peintures et beaucoup des mots utilisés sont vides de sens. Par exemple, il est expliqué que ce travail s'arrête "à un cheveu de l'abstraction" – qu'est-ce que cela veut dire ? Parler d'abstraction est un abus de langage. Ce qu'il faut faire avec ce genre de travail, c'est ne pas le décrire. Le décrire, c'est le limiter. Je veux dire, c'est assez éloquent. Je les trouve très bien comme ça. »

Glen : OK. C'est juste une série de toiles blanches. Peu importe la manière dont l'artiste « abuse du langage » en m'expliquant comment je dois les voir, ça restera toujours des putain de toiles blanches. Je ne sais même pas par où commencer pour expliquer à quel point ce truc suce. J'imagine qu'il y a eu une époque de l'histoire humaine pendant laquelle il aurait été acceptable pour quelqu'un de présenter ça sous l'angle de : « Hey, est-ce que ceci est de l'art ?!?!? » Mais maintenant, en 2012 ? Essayez juste d'imaginer le nombre de gens qui ont déjà exposé des toiles blanches pour cette même raison et sentez ce souffle morbide de l'idée de merde parcourir votre nuque.

« The Riverbank », par Yves Beaumont

Alex : « L'art que le profane apprécie est vulgarisé. Dans un monde où la culture visuelle est vulgarisée, où l'on tombe sur des panneaux publicitaires à chaque coin de rue, où l'esthétique est souvent grossière, tape-à-l'œil, les subtilités de quelque chose qui relève de la peinture abstraite sont assez difficiles à transmettre. C'est un goût qui s'acquiert – l'homme a la chance de faire des distinctions là où les distinctions méritent d'être faites, et les distinctions devraient être faites selon la tendance traditionnelle qu'ont les artistes de se considérer eux-mêmes ; c'est ce qui devrait être fait, vraiment. »

Glen : Je viens de lire ça 30 fois à la suite et je n'ai toujours aucune idée de ce que ça peut bien vouloir dire. Je ne sais pas trop quoi répondre. Je ne sais même pas si tu sais vraiment de quoi tu parles, dude.

La conclusion de tout ça, c'est que l'art, représenté ici par notre cher Alex, n'a pu se défendre lui-même. Aussi, j'ai un putain de mal de tête après avoir retranscris notre conversation. Idéalement, je pense que tout le monde devrait s'arrêter de parler d'art ou plutôt arrêter de m'en parler. Si vous voulez aller voir ces trucs, allez-y. Si vous pensez qu'une pile de vases en papier-mâché est visuellement plus intéressante que le dernier Fast and Furious, très bien, mais merci, inutile de me tenir au courant.

Retrouvez la première partie ici : ARRÊTONS DE MENTIR : JE N'AI JAMAIS RIEN PIGÉ À L'ART