On n’a pas réussi à trouver l’enfer russe

Il y a deux versions du déroulement de l’opération du forage sg3, également appelé « trou de l’enfer ». Les deux commencent de la même façon : le 24 mai 1970, dans la péninsule de Kola au nord de la Russie, des géologues soviétiques se sont mis en tête l’idée ambitieuse de creuser un trou pour se rapprocher du centre de la Terre. Alors que la Course à l’espace opposant les États-Unis et l’Union Soviétique faisait rage, des scientifiques un brin plus pragmatiques se sont dit que ce serait une idée intéressante de creuser la planète qu’ils habitaient avant de tutoyer les étoiles. Leur but précis était de traverser le Moho – ou la discontinuité de Mohorovičić pour employer un langage plus barbare – qui se situe entre la croûte terrestre et le manteau supérieur de la Terre, et d’en comprendre les mécanismes internes. L’opération s’est arrêtée en 1989 avec la fin imminente de la Guerre froide, mais également à cause de difficultés techniques, avec la forte pression et les températures en profondeur qui s’élevaient à 180°. Le trou existe toujours à ce jour : il fait 12 km de profondeur et il est même possible d’aller visiter le site du forage, si jamais vous vous aventurez près de Kola, une charmante presqu’île qui fait partie des plus grandes zones radioactives d’Europe.

La version alternative des faits suggère qu’au fond du forage, un micro supportant miraculeusement la chaleur a été descendu dans le but d’enregistrer le bruit de la plaque lithosphérique en mouvement (ce qui ne s’invente pas), sauf que des cris humains furent enregistrés. Le Dr Azzacov, supposé géologue influent, est alors persuadé d’avoir découvert l’enfer et que ces hurlements appartiennent à des âmes condamnées. C’est sans doute superflu de préciser que cette version, relayée par un journal finlandais, est bien plus souterraine et palpitante.

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Désireuse de tirer cette affaire au clair, c’est grâce au site très web 1.0 du forage sg3 que j’ai essayé d’obtenir une réponse. Dans un anglais approximatif et sur un ton un peu las, l’administrateur du site m’a clairement fait comprendre que je n’étais qu’une pauvre merde d’avoir pu croire une seule seconde en l’existence d’un géologue russe assez fêlé pour avoir pensé découvrir l’Enfer.

Après avoir fait preuve de ma bonne foi sans limites, on m’a gracieusement donné le contact d’Alexander Pisarnitsky, l’ingénieur en chef chargé de l’opération.

Je me suis empressée de lui faire part de mon projet, et il m’a très gentiment invitée à venir à Moscou afin d’approfondir mes recherches :

Mes restrictions financières m’ont obligée à lui répondre qu’il n’était pas possible pour moi d’aller m’aventurer au cœur du joyau moscovite, et cela même en écumant les liens qui résultent de la recherche « vol Paris-Moscou discount » sur Google. Je lui ai néanmoins posé mes questions d’une pertinence exemplaire légèrement teintées de naïveté, qui allaient de « Que faites-vous aujourd’hui ? » à « Supposant que vous ne soyez pas à l’origine de la découverte de l’Enfer, avez-vous eu affaire à des anomalies géographiques ? »

Le forage sg3 en 1987 – 7,5km de profondeur

À partir de là, on ne m’a plus jamais répondu, malgré mes nombreux messages de relances, de menaces et de regrets. Mes talents d’investigatrice s’étant affûtés considérablement grâce à cette expérience, c’est sans surprise mais avec une déception immense que j’ai constaté que le mythe de l’Enfer était faux du début à la fin. Pour ceux qui voudraient tout de même un petit coin d’Enfer, il leur reste la possibilité de rythmer leurs dimanches matin grâce aux morceaux de ce site.

On ne pourra jamais savoir si l’ingénieur pense qu’avec des avancées technologiques, il sera possible un jour de visiter le centre de la Terre. On ne pourra jamais savoir non plus si les damnés purgent leur peine en chanson, comme le suggérait Marion Montaigne. Et le monde ne pourra jamais lire intégralement ma modeste contribution en faveur d’une opération qui aura duré au final presque 20 ans, tout ça pour que le travail des géologues se voie effacé par le mythe du type qui aurait enregistré la bande originale de l’Enfer avec un microphone. Et surtout, tout ça pour qu’il reste encore 99,92 % de l’intérieur de la Terre à explorer.

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