Crime

L’ex-président colombien tentait de saborder l’accord de paix avec les FARC depuis des années

Après la victoire du "non" au référendum de dimanche, l'ancien président Alvaro Uribe se retrouve à nouveau à la table des négociations.
5.10.16
Une femme colombienne vote lors d'un référendum concernant l'accord de paix entre les FARC et le gouvernement. Photo de REUTERS/Jaime Saldarriaga

Álvaro Uribe a occupé le poste de président de la Colombie pendant huit ans, de 2002 à 2008. Pendant cette période, il a mené une campagne militaire brutale contre le plus important groupe rebelle du pays, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Mais il a aussi passé les trois dernières années à essayer de faire exploser l'accord de paix historique entre le groupe rebelle et son successeur et ex-allié politique, le président Juan Manuel Santos.

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Les efforts d'Uribe semblent avoir payé dimanche dernier. Les Colombiens ont voté contre l'accord de paix. Désormais, Uribe cherche à se placer sur le devant de la scène politique pour dicter les termes d'un nouvel accord qui serait plus dur avec les rebelles, protagonistes d'une guerre civile qui a duré 52 ans, qui a fait plus de 220 000 victimes et a déplacé près de 7 millions de personnes.

« La victoire du "non" nous met dans une situation difficile, mais elle m'a soulagé, parce que je sais que la victoire du "oui" aurait été pire pour mon pays », a dit Uribe à la chaîne CNN lundi soir. « Nous proposons que tout le monde reste à la table des négociations et que l'accord soit renégocié. »

Durant les semaines précédant le référendum de dimanche, le président Santos avait été clair : il n'y aura « pas de plan B » à son accord avec les FARC. Mais le chef d'État n'a pas le choix : Santos va devoir accepter une nouvelle négociation s'il veut sauver son accord — et sa carrière politique qui avait misé sur un succès du référendum de dimanche.

Le principal négociateur du gouvernement et deux autres membres de son cabinet ont rencontré des proches d'Uribe hier, pour débuter une nouvelle phase de l'accord.

Si Uribe et Santos étaient naguère des alliés politiques, ils sont désormais ennemis. Toute la sphère politique locale pense qu'il sera très difficile pour ces deux hommes de trouver un terrain d'entente, même s'il faut donner une deuxième chance à la paix en Colombie, après tant de décennies de violence.

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Et encore, attendez que les FARC rentrent dans la danse des négociations.

Le résultat étonnant de dimanche est tombé moins d'une semaine après la signature de l'accord actant la paix entre les rebelles et le gouvernement. Santos et le leader des FARC Rodrigo Londoño, surnommé Timochenko, ont signé le traité lors d'une cérémonie chargée de symboles, saluée par la communauté internationale. Dans certaines régions du pays, l'accord avait déjà été mis en oeuvre suite à cette cérémonie.

Immédiatement après les résultats, Timochenko a promis que les FARC respecteraient le cessez-le-feu actuel, qui n'a pas de date de fin. Mais voudra-t-il vraiment appeler ses troupes une nouvelle fois à la table de négociations pour reprendre des pourparlers, sur des points très délicats qui ont déjà été discutés pendant ces quatre dernières années ?

Personne ne le sait.

« Les FARC veulent rester fidèles à ce qui a été négocié », a dit Timochenko dans une vidéo publiée lundi. Cela pourrait être compris de deux manières : soit les FARC sont pleinement engagés dans le maintien de la paix, soit qu'ils ne veulent absolument pas revenir ce qui a été précédemment négocié. « Le scrutin n'a absolument aucune légitimité légale. Sa conséquence est [seulement] politique », dit-il.

Pourtant, la politique a pris le dessus et le principal vainqueur du référendum de dimanche est Uribe. Son opposition véhémente a joué un rôle important dans l'échec de l'accord.

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Le populiste Uribe et ses alliés ont avant tout dénoncé la création de cours de justice spéciales, mises en place par le traité de paix, qui permettraient aux chefs rebelles d'éviter une peine de prison dans le cas où ils avoueraient leurs crimes. Ils ont également dénoncé le fait que les FARC (qui deviendront un parti politique sitôt l'accord trouvé et signé) pourraient profiter d'un quota de sièges au Parlement colombien.

« Il y est probable que les rebelles analysent le vote et se rendent compte que le peuple ne les soutient pas. À ce moment-là, ils peuvent en venir à céder sur plus de points [NDLR - que lors des accords de l'Havane] », a expliqué Adam Isacson, analyste senior en politiques de sécurité régionale au Washington Office on Latin America. « Mais il est plus probable que les FARC voient ces négociations comme des accords de reddition. Et cela, ils ne l'accepteront pas si facilement. »

La position des FARC est particulièrement délicate. L'on estime que 7 000 rebelles ont déjà gagné les camps surveillés par l'ONU. Ces camps sont destinés à la démobilisation militaire et servent de transition vers la vie civile.

« Le processus est gelé, désormais », estime Isacson. Le chercheur indique que l'accord de paix suspend les mandats d'arrestations des FARC. Avec l'échec du traité lors du référendum, ces mandats pourraient redevenir effectifs.

De plus, les combattants rebelles sont inquiets quant à de possibles représailles. Car, selon d'autres analystes, si la démobilisation des troupes continue, les leaders des FARC pourraient ne pas parvenir à protéger leurs soldats. La situation pourrait rapidement s'envenimer puisqu'une bonne partie de la population déteste les FARC.

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« Les FARC peuvent se voir confrontées à des dissidences dans leur camp à l'avenir », nous explique Kristian Herbolzheimer, un expert en sorties de conflits pour Conciliation Resources, une organisation basée à Londres. « Tout dépend combien de temps cette situation de "pas de paix, pas de guerre" va durer. C'est paradoxal de vouloir bloquer l'accès des FARC au jeu politique, étant donné leur décision de se soumettre à la loi et de respecter les institutions du pays. »

Le vote de dimanche a aussi mis un point d'interrogation sur le futur du président Santos. Beaucoup moins charismatique que Uribe, on lui reproche souvent d'être plus sensible à l'opinion internationale qu'à ce que pensent les Colombiens. Il a également eu du mal à faire face aux problèmes économiques du pays. Avant même la débâcle électorale de dimanche, sa côte de popularité était inférieure à 30 pour cent.

Ses ministres sont tout aussi impopulaires. Certains commentateurs qualifient son gouvernement d'impuissant et tournent leurs yeux vers les prochaines élections présidentielles, en 2018. Et les pronostics ont déjà commencé : l'ancien ministre des Finances Oscar Iván Zuluaga, l'un des trois proches de Uribe qui ont rencontré les troupes de Santos, est désigné comme le favori du camp Uribe pour la présidentielle de 2018. Car, pour le grand malheur de l'ancien président, Uribe ne peut pas se représenter.

« Politiquement, le gouvernement a été mortellement blessé », expliquait l'analyste politique colombien Jorge Restrepo au quotidien chilien La Tercera. « Tout cela aura un impact économique important. »

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Pour de nombreux experts, le résultat du référendum de dimanche en Colombie rappelle le vote en faveur du Brexit. À la surprise de tous les commentateurs, le Royaume-Uni a voté pour le départ de l'Union Européenne en juin dernier, après une campagne où la rhétorique populiste a prévalu sur la raison.

« Je n'ai absolument aucun doute que c'était le meilleur accord de paix qu'on aurait pu négocier », a indiqué Jorge Castañeda, ancien ministre mexicain des Affaires étrangères et auteur de nombreux ouvrages sur les insurrections armées en Amérique latine. « Cela nous sert de leçon : la raison et la logique n'ont plus tellement leur place dans le monde actuel », a-t-il résumé à la radio mexicaine Radio Fórmula.


Suivez Joe Parkin Daniels sur Twitter: @joeparkdan

Cet article a d'abord été publié sur la version anglophone de VICE News.