Plongée au coeur du siège d’Aden

VICE News a eu un accès privilégié à la ville portuaire d’Aden, situé au sud du Yémen, qui se trouve assiégée depuis trois mois par les rebelles Houthis. Ils bloquent toutes les routes, ce qui ne fait qu’empirer une crise humanitaire déjà profonde.

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août 4 2015, 12:30pm

Photo par VICE News

« Ils nous tirent dessus. Les Houthis nous tirent dessus. » Nous nous sommes accroupis sur le pont du navire alors que des missiles survolaient nos têtes. C'était la fin du mois de juin, vers 7 heures du matin, et j'étais sur un bateau pour Aden.

Cette ville du Yémen est assiégée par des rebelles Houthis depuis le mois de mars dernier, et fait l'objet d'un blocus maritime imposé par la coalition que mène l'Arabie saoudite. C'est donc difficile d'y accéder. Le convoi d'aide humanitaire offerte par les Qataris sur lequel je voyageais avait passé un accord avec les Houthis : ils devaient nous garantir un passage sûr pour débarquer à terre. Mais, rapidement, on s'est rendu compte qu'ils ne comptaient pas tenir leur arrangement.

Sur le bateau on trouvait des médicaments, des instruments chirurgicaux, de la nourriture et de l'huile pour cuisiner. Il y avait à bord des docteurs et un responsable des autorités locales et personne n'était armé. Sous le feu des Houthis, l'équipage réduit s'est mis à discuter avec ferveur. Il était question de savoir si un éventuel demi-tour vers Djibouti (situé en face d'Aden) était envisageable. Après délibération, nous avons finalement décidé de prendre place sur un bateau encore plus petit pour rejoindre le port.

Photo par Medyan Dairieh

Je voyageais vers Aden pour observer les conséquences du siège imposé à la ville depuis 3 mois. Toutes les routes étaient bloquées, il était donc difficile de livrer des vivres vers la ville. Les habitants d'Aden vivent sous la menace et sous le feu des rebelles Houthis. Ils s'opposent au gouvernement de Abdrabbouh Mansour Hadi, le président yéménite, qui vit en exil depuis février — date à laquelle il s'est fait chasser de la capitale Sanaa.

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Des frappes aériennes opérées par la coalition que mène l'Arabie Saoudite — qui a le soutien du Royaume-Uni et des États-Unis — doublées de l'arrivée de renforts, ont soulagé les autoproclamées Forces de résistance du Sud. Cette double aide leur permet de reprendre du terrain sur les Houthis et de rouvrir des corridors humanitaires.

Aden fait toutefois face à une crise humanitaire causée par quatre mois d'affrontements acharnés et par les Houthis qui asphyxient les chaînes d'approvisionnement de la ville.

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Pendant la semaine que j'ai passée dans la ville portuaire, il est devenu clair que les habitants d'Aden avaient besoin de biens de première nécessité, et ce de manière urgente. La nourriture est rare, il n'y a pas de riz, ni de lait, ni de farine pour le pain. Les ordures ménagères s'empilent dans les rues, il n'y a pas de toilettes et les épidémies de dengue sont courantes. Un fonctionnaire m'a indiqué que chaque jour, entre 20 et 40 personnes meurent du fait des maladies qui se répandent.

Un panache de fumée noire s'élevant au-dessus de la ville nous a souhaité la bienvenue. C'était une raffinerie de pétrole, contenant des milliers de tonnes de carburant, qui avait été frappée par une roquette tirée par les Houthis.

On nous a dit que la raffinerie contenait assez de fuel pour tourner jusqu'à 7 000 familles. « Mais nous devons laisser le feu se consommer, » a déclaré à VICE News, Salem Al-Ghadi, qui travaille comme chef de la sécurité dans la raffinerie. « Ça va sûrement brûler pendant des semaines, » a-t-il ajouté.

La dernière fois que je suis allé à Aden, c'était il y a un an. Il y avait des boutiques, de l'électricité, Internet, et des infrastructures décentes. La nuit les gens étaient nombreux à se rendre dans les rues et à s'asseoir sur les terrasses des cafés, comme si c'était une ville européenne.

Désormais, l'ambiance est très différente, Aden a complètement changé et les tirs retentissent à chaque heure de la journée. La ville est principalement composée d'immeubles bombardés, prêts à s'effondrer, et aucun des docteurs qui travaillent dans les hôpitaux n'a été payé depuis des mois. Les écoles sont devenues des camps de fortune pour les réfugiés.

Photo par Medyan Dairieh

« Les gens vivent dans des conditions extrêmement difficiles, à cause du manque de services basiques — il n'y a ni nourriture, ni hygiène, » m'a expliqué Mahmoud Ali Sadi, un responsable local.

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Les gens que j'ai rencontrés ont pour la plupart déclaré qu'ils désiraient la paix, la sécurité et la stabilité — mais ils ont l'intention de se battre pour cela. Il n'y a pas de grande présence militaire à proprement parler dans la ville, mais des milices s'organisent et s'arment pour combattre les Houthis.

« Les défenseurs de la ville sont des étudiants, des architectes, des écrivains, des hommes d'affaires et des gens ordinaires, » a ajouté Sadi. « Nous n'avons aucune armée aux côtés de laquelle combattre contre l'occupation de notre territoire. »

Des bombardements aveugles sur des maisons et des civils ont rendu la population plus déterminée, et avec l'aide des frappes de la coalition menée par les Saoudiens, les habitants ont été capables de résister à l'invasion des Houthis.

Photo par Medyan Dairieh

« La résistance qui s'organise à Aden (et dans le reste des zones méridionales) n'aurait pas tenu ces trois derniers mois sans le soutien du peuple, » a déclaré Al Saïd Al Ahmadi, un porte-parole des Forces de résistance du Sud « Tout le monde s'accorde à dire que ces criminels ne peuvent être tolérés et il n'y a aucun moyen de coexister avec eux de toute façon. »

Des partis politiques de tous bords se sont unis pour combattre les Houthis, » a-t-il ajouté. La farouche détermination des Forces de résistance du Sud pourrait toutefois creuser les divisions entre le sud et le nord du Yémen. Les militants de la ville coopèrent avec les partisans du président exilé Hadi pour repousser les Houthis, mais beaucoup d'entre eux sont des séparatistes, qui s'opposent à Hadi et souhaitent une rupture avec le nord du pays.

« Si les gens du Sud désirent un désengagement, une séparation ou l'indépendance, c'est un droit qui leur est garanti, » a indiqué Ahmadi. « Il est temps que les gens récupèrent leur droit à l'autodétermination et ils choisiront la formule qu'ils veulent. »

Propos rapportés tels qu'ils ont été tenus à Ben Bryant.

Suivez Ben Bryant sur Twitter : @benbryant

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