espionnage

J’ai espionné les services de renseignement allemands

Parce qu’il fallait bien que quelqu’un le fasse.

par Matern Boeselager; traduit par Marina Mestchersky
15 Février 2019, 8:20am

Photos : Grey Hutton 

Et merde, ils m’ont repéré. Je roule rapidement dans l’herbe verte à ma gauche et me cache derrière un arbre, mais c’est trop tard. Deux hommes en uniforme émergent des grilles de l’immeuble gouvernemental à Cologne, en Allemagne, qui héberge l’Office fédéral de protection de la constitution (BfV), et se dirigent vers moi.

J’ai tout juste le temps de cacher les jumelles qui me servaient à observer l’agence. Mais j’ai un plus gros problème : je porte de haut en bas une tenue de camouflage, à savoir un poncho couvert de feuilles et de vieux paquets de cigarettes. Je n'ai plus qu'à espérer qu’ils ne tirent pas à vue. Mais honnêtement, je ne pourrais pas les blâmer s’ils le faisaient.

« Qu’est-ce que vous faites là ? », m’aboie l’un d’eux avant même d’être à mon niveau.

Très bonne question.

La réponse facile, qui est aussi celle que je ne peux pas donner, c’est que je suis là pour espionner les services de renseignement, parce qu’il était temps que quelqu’un se penche réellement sur ce qu’ils font, tous.

La réponse la plus longue c’est que Hans-George Maassen – qui était, jusque l’année dernière, directeur de l’agence – a fait un discours disant que la vidéo montrant des néonazis en train d’attaquer tous ceux qu’ils estimaient d’origines étrangères avait été mise en scène. Du coup, si c'est ce que pense l’espion n° 1 du pays, qu’en est-il de l’institution dans son ensemble ?

Il n’y avait qu’une seule façon de le savoir : espionner les espions et découvrir ce qui s’y passe vraiment.

Les préparatifs

Bien sûr, on ne peut pas aller espionner des espions sans quelques préparatifs. D’abord, je dois connaître ma cible sur le bout des doigts. Je vais donc à la bibliothèque de l’université d’Humboldt, à Berlin, pour trouver des informations qui pourraient m’en apprendre davantage sur l’histoire du BfV.

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J'ai rassemblé plein d'informations sur le BfV.

Détail intéressant : quand le département a été créé en 1950, 13 % des premiers salariés avaient des liens avec les nazis, ce qui, pour être honnête, était bien en dessous de la moyenne à l’époque. Juste après la guerre, environ un tiers des employés d’autres agences gouvernementales avaient un passé de nazi.

Muni de ma toute nouvelle compréhension de l’histoire de l’organisation, il est temps pour moi d’acquérir les compétences pratiques nécessaires à ma mission. Pour comprendre comment on peut espionner de vrais agents secrets sans se faire prendre, il me faut l’aide d’un professionnel.

Der Privatdetektiv zeigt sein GPS-Gerät
Le traceur GPS de Christian.

Christian, 49 ans, est détective privé depuis dix ans. Avant ça, il travaillait en tant qu’enquêteur de la police, spécialisé dans les infiltrations. Il m’a promis de me montrer les ficelles du métier. Me voilà donc à l’arrière de son Audi noire dans une rue berlinoise. « Le plus important, c’est de ne jamais être reconnu, explique Christian. On peut être vu, ça, pas de souci, mais il ne faut jamais être reconnu. »

Je lui demande s’il pense que je peux espionner des espions professionnels sans être découvert. « D’abord, ils ne s’attendent pas à ce que quelqu'un les espionne, dit-il. Mais je pense que ce métier vous donne une autre vision du monde qui vous entoure. Par exemple, je surveille toujours la zone et les gens autour de moi, partout où je vais. »

« Il faut être suffisamment proche pour tout comprendre, mais suffisamment loin pour que ne pas être repéré » – Christian, détective privé et ancien spécialiste de l'infiltration au sein de la police

C’est pour cela qu’il est particulièrement important de se fondre dans son environnement. « Je peux être un touriste ou juste quelqu’un qui promène son chien, poursuit-il. Il faut s’intégrer à son environnement, c’est là toute l’histoire. » Avoir une bonne « couverture » est presque aussi important. « Vous devez tout le temps savoir qui vous êtes censé être. Vous devez pouvoir répondre aux questions "Qui êtes-vous et que faites-vous là ?" »

Nous en venons aux conseils pratiques, comme, par exemple, la bonne distance à tenir quand on file quelqu’un à pied. « Il faut être suffisamment proche pour tout comprendre, mais suffisamment loin pour que ne pas être repéré, explique Christian. À environ 50 mètres, donc. Si la cible tourne, il vaut mieux se presser. »

Ah, et autre chose : « Il est important de se rappeler que c’est au moment où les gens sortent de chez eux qu’ils sont les plus observateurs. Ils regardent les alentours pour s’assurer que tout est en ordre. C’est pour ça qu’il ne faut jamais être trop près de la porte d’entrée de quelqu’un. »

La filature

Der Autor bereitet die Observierung mit einer Karte vor, er sieht sehr cool dabei aus
Je prépare mon plan.

Tôt le matin suivant, je révise mon plan une dernière fois. Bien camouflé, je vais surveiller le quartier général – de loin, au début – pour comprendre ce qui s’y passe dans la journée. Puis, je vais enlever la tenue de camouflage et tenter de filer des salariés à pied, pendant leur pause déjeuner. Idéalement, je vais les écouter pendant le repas.

Je me suis commandé une tenue de camouflage de sniper professionnel pour la première partie de mon plan, mais elle n’est pas arrivée à temps. Je vais donc devoir improviser. Finalement, c’est tant mieux, puisque ça me permet de me montrer plus fin en intégrant des éléments de l’environnement local – des feuilles, des cigarettes – dans mon camouflage, comme ce que m’avait conseillé Christian. Enfin, presque.

Der Autor kauert an einem Hügel und beobachtet den Eingang zum Bundesamt für Verfassungsschutz
Can you see me ?

Peu de temps après, je suis à mon poste, d’où j’ai une vue parfaite sur la grille d’entrée. Des centaines de gens travaillent dans ce bâtiment absolument hideux. Ils espionnent des extrémistes, des hackers et, vraisemblablement, tous ceux qu’ils veulent espionner.

Der Autor steht in seinem Tarn-Anzug auf dem Bürgersteig.
Opération commando.

Mon premier objectif est d’observer tous ceux qui vont et viennent. Malheureusement, en moins de cinq minutes, deux gardiens s’avancent et s’approchent de moi. Ils doivent être équipés de technologies de reconnaissance particulièrement puissantes, puisque, normalement, j’aurais dû être impossible à détecter à l’œil nu.

La fuite n’est pas une option : je suis trop à découvert. Il ne me reste plus qu'à attendre. Je revois ma couverture une dernière fois. En tant qu’ornithologue amateur, je veux observer l’essaimage des étourneaux, qui est censé passer au-dessus de cet endroit précis, aujourd’hui. Je ne suis pas au courant de la présence d’immeubles gouvernementaux dans la région. Mon plan est solide.

Im Tarnanzug an der Bushaltestelle
Je m'apprête à être démasqué.

« Je suis journaliste », dis-je immédiatement après qu’ils se sont plantés en face de moi. « Je suis journaliste, et j’enquête sur l’histoire de l’agence de sécurité intérieure allemande. Je pense être dans mon droit ! » Le plus âgé des gardiens, le plus amical, me regarde avec une once de pitié et secoue la tête. Le plus jeune, qui a une longue barbe et un cou plein de tatouages, me fixe comme s’il essayait de déterminer combien de fois il lui faudrait me taser avant que mon cœur n’explose.

Heureusement, c’est le plus âgé qui est responsable. « Allez-y, mais faites bien attention à ne pas prendre de photos des voitures, d’accord ? » Ils repartent.

Je suis grillé. Il est temps de passer à la phase deux de mon plan.

Der Autor sitzt in neuer Tarnung an einer Bushaltestelle
Nouvelle infiltration, nouvelle tenue.

Je me change dans une boulangerie proche et prends position à l’arrêt de bus qui fait face au bâtiment. Je commence à tout noter méticuleusement. 12 h 29 : sortie d’une Mercedes SUV, grise-noire, vitres teintées ; 12 h 30 : camion noir, service traiteur, s’arrête aux grilles.

Conclusions ? Les agents de la sécurité intérieure préfèrent les breaks et les SUV, généralement gris. Le même nombre d’agents tourne à droite et à gauche et personne n’arrive à pied.

Là, je rencontre un os : filer les gens à pied, ça ne va pas marcher, puisque tous ceux qui quittent le bâtiment à midi sont en voiture.

Der Autor sitzt im Kaffee und liest eine Zeitung – doch die Zeitung hat ein Loch!
Je révise ma technique d'espionnage.

Je m’assieds dans la boulangerie du coin, à 13 h 30, pour m’entraîner à l’espionnage. J’espère ainsi entendre des bribes de conversations d’agents inattentifs. Il me paraît tragique de gâcher ma tenue de camouflage parfaite et mes techniques. La seule chose qui me manque réellement, c’est un espion à espionner.

Après cela, je retourne à mon poste. Trente minutes plus tard, je comprends qu’il n’y a toujours personne à espionner. La phase d’observation de mon plan est terminée, il est temps de passer à l’étape suivante et finale.

La confrontation

Je suis de retour dans Berlin, parce que le BfV a un stand au forum de l'emploi de l’université technique de Berlin : l’occasion rêvée d’observer et d’interroger des agents dans la nature. Bien sûr, il faut un camouflage parfait pour s’intégrer à cet environnement, alors je m’habille comme un étudiant.

Der Autor in einem schnittigen Twee-Jackett auf der Straße
Un étudiant plutôt classe.

Une fois bien équipé, j’entre dans la cour intérieure de l’université, et j’y trouve une femme du BfV qui discute avec une jeune femme portant un voile, accompagnée de son compagnon. Après quelques minutes, ils s’arrêtent et je m’approche d’eux pour glaner quelques « renseignements ».

Je les suis, discrètement, jusqu’à ce que nous nous retrouvions dans la cage à escalier, loin des yeux de l’agent. Je m’approche d’eux et leur demande ce qu'ils se disaient. « J’ai demandé si je pouvais y travailler en portant le voile, explique Hatice, 18 ans. Ils m’ont dit que ce n’était pas idéal, parce qu’il faut être libre et ne montrer aucune influence. » Elle n’a pas l’air de trouver ce constat particulièrement horrible. « Et qu’importe si ce sont des gens d’extrême droite ou des salafistes, il faut garder un œil sur ceux qui travaillent contre nous. »

Son fiancé de 19 ans est avec elle. Il hoche vigoureusement de la tête, enthousiaste. Je commence à penser que j’ai dû tomber sur deux leurres du département des ressources humaines de l’agence. Quel genre d’ados parle comme ça ? Je leur jette un coup d’œil suspicieux et m’en vais.

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En pleine discussion sur le stand du BfV.

Je reviens dans la cour. Le stand est occupé. Je feuillette les flyers disponibles jusqu’à ce soit à mon tour de parler. Le jeune homme qui s’occupe du stand me sourit : il porte une veste de sport mais pas de cravates. Ma couverture d’aujourd’hui : un étudiant de 26 ans en politique qui envisage de postuler au BfV. « 26 ans », répète le jeune homme, dubitatif.

Puis il me parle un peu de la mission actuelle du département de cyberdéfense de l’agence, qui est, en gros, de chasser les hackers chinois et de prévenir les compagnies allemandes des cyberattaques chinoises, ainsi que de rappeler aux fonctionnaires du gouvernement de ne pas cliquer sur les liens bizarres dans les mails.

Je lui demande si mes opinions de droite sont un problème. Je précise que je ne suis pas membre de l’Alternative pour l’Allemagne ou quoi que ce soit, mais que je suis d’accord avec certaines de leurs actions. Est-ce si mal ? Il hésite un instant. « Eh bien, nous n’avons pas de test politique personnel, dit-il enfin. Mais, bien sûr, nous nous assurons que les personnes que nous recrutons ne sont pas extrémistes. »

Il tente de me rassurer en me donnant des conseils : « Il y a aussi la fonction publique. Vous y trouverez beaucoup de conservateurs là-bas. » Mais son département – la cyberdéfense – attire généralement des gens plus jeunes, me dit-il. Quand j’évoque Massen et ses opinions, il est clair qu’il ne veut pas en parler, mais il avoue quand même que l ancien chef des espions était « ambitieux et résolu, il savait toujours parfaitement ce qu’il voulait. » Et son départ n’a pas eu de grand impact sur les opérations quotidiennes. « Trois mille personnes travaillent à l’agence, et notre travail continue, comme d’habitude. »

Nous discutons pendant environ dix minutes, puis il me recommande de vérifier les petites annonces du site régulièrement, avant de se tourner vers la personne suivante. Succès : il ne m’a pas grillé.

J’observe le stand encore un moment. Il y a encore beaucoup d’activité. Ça rend tous ces étudiants un peu sinistres, un peu trop enthousiastes à l’idée de bosser dans une agence d’espionnage.

Je veux comprendre si ce groupe envisage l’affaire avec un œil suffisamment critique. Encore une fois, je « file » deux étudiants jusqu’à ce que nous soyons assez loin pour parler discrètement. Les deux jeunes femmes m’expliquent qu’elles sont toutes les deux d’origine turque et qu’elles trouvent le BfV extrêmement excitant, parce que c’est un « boulot si stable. »

Die Krawatte im Gauland-Stil, darüber das Schlüsselband des BfV.
Les produits dérivés sont partout.

Le fait que ce département n’ait pas réussi à repérer une cellule de néonazis qui aurait systématiquement tué des gens d’origines turques ces treize dernières années ne semble pas les préoccuper outre mesure. « C’est dur, parce qu’il devait y avoir des gens qui ont dû couvrir ça. dit Pilar. Mais l’homme du stand nous a dit à l’instant qu’il y a de plus en plus de jeunes qui postulent et que l’atmosphère est en train de changer. Je pense que les problèmes de l’agence des dernières années sont dus au fait qu’ils sont tous si âgés. Heureusement qu’ils sont bientôt à la retraite ! » rigole-t-elle.

Les filles poursuivent leur inspection des stands, et je médite sur le commentaire de Pilar pour le restant de la journée. Peut-être qu’elle a raison. Avec la retraite de Maassen, peut-être qu’une nouvelle culture est en cours de création. Son successeur, Thomas Haldenwang, a dit vouloir prendre l’extrémisme de la droite encore plus au sérieux.

Quoi qu’il arrive, je vais pouvoir utiliser mes nouvelles compétences pour garder un œil sur lui.

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