© Mathieu Ménard

Avec les druides du Val-d'Oise

Autour d'un chêne sacré, dans une clairière circulaire délimitée par de petites pierres, le grand druide Lanon a célébré l'équinoxe d'automne.

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23 novembre 2018, 8:11am

© Mathieu Ménard

Les rares habitants de la petite commune du Val-d'Oise (95) que nous croisons en ce début d'après-midi glacial et pluvieux sont unanimes : « Des druides à Presles ? Jamais entendu parler de ça ! » À l’occasion de l’équinoxe d'automne de septembre, l’une des quatre grandes cérémonies de l’année, nous nous rendons pourtant au local de l'association du « Collège du Chaudron des druides», maison du druide Lanon et lieu de rencontre de sa communauté, la clairière bellovaque.

La clairière bellovaque est membre de l'Alliance druidique française et de l’Alliance celtique, qui regroupent des clairières, en France ou à l'étranger, liées par une vision commune de leur spiritualité. Les membres de l'Alliance druidique française se réunissent chaque année. L'Alliance celtique regroupe 12 communautés à travers le monde (Irlande, France, Portugal, Espagne, Brésil, Italie). Leurs représentants, et les compagnons qui le souhaitent, se réunissent tous les trois ans à l’automne. Reconnu comme religion au Royaume-Uni, le « druidisme » compte des adeptes dans le monde entier. Difficile d’avancer un chiffre, les communautés druidiques n’étant pas toutes répertoriées et aucun organisme ne régissant ce petit monde. L'alliance druidique française appelle donc à la méfiance envers la possibilité d'escroquerie, et renvoie à ce sujet vers le site de la Mivilude (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires).

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Regard pétillant, cheveux blancs coupés court et pull bleu marine, l’homme qui nous accueille est assez loin du stéréotype du druide à la longue barbe blanche. Lanon – dont le nom signifie « clairière sacrée » – nous invite à nous asseoir autour de la table. À 67 ans, ce retraité des télécoms est grand druide de son assemblée, la clairière bellovaque. Cette clairière se compose de 12 « compagnons », de 27 à 67 ans, aux professions diverses : fonctionnaires, coachs, commerciaux... Tous se nomment par le nom choisi lors de leur entrée dans la communauté. Il a une signification, souvent en celte ancien ou en breton : Imrinn « unité de mesure poétique », Huel doch' gescoët « la force du pic-vert »...

C'est aussi une affaire de famille : l'épouse de Lanon, Gwenfea « fée blanche », une petite dame blonde souriante et réservée, travaille dans l’immobilier. Elle est ban-drui « femme druide ». L’un de ses fils, Kélios « combattant », 43 ans, cheveux rasés et barbe bien taillée, technicien de laboratoire, est vate*, en formation druidique depuis quinze ans. « Il n’y a pas de prosélytisme chez nous, mon plus jeune fils a décidé de ne pas suivre la tradition, c’est un choix personnel », précise Lanon.

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Pour étudier, il faut avoir été coopté. Chaque nouveau membre est d'abord postulant, simple observateur. S'il souhaite aller plus loin, il devient mabinog (marcassin), c’est-à-dire apprenti. En fonction de leur personnalité, les apprentis choisissent ensuite d'être « vates » (plutôt scientifiques), ou « bardes » (plutôt artistes). Puis, s'ils le souhaitent, avec l'accord de leur communauté, ils peuvent devenir ban-druis ou druides : les enseignants, qui restent des chercheurs. Ils ont été bardes et vates. Enfin, les grands druides, hommes ou femmes, sont les seuls habilités à transmettre la fonction de druide.

« Le jardinier souhaite que la plante donne le meilleur d’elle-même, le druide souhaite la même chose pour les apprenants. »

Pour devenir druide, il faut avoir étudié au moins dix ans, et avoir passé l'âge de 40 ans. Ce n’est pas un privilège, cela signifie se mettre à la disposition des autres. « Beaucoup de personnes viennent vers nous avec une idée saugrenue de notre philosophie, ils veulent faire de la magie, c’est une illusion », regrette Lanon. Ni formule magique, ni potion, il s’agit ici d’apprentissage. Il est en grande partie oral et diffère pour chacun. Au menu : observation de la nature, méditation, recherches personnelles, étude des textes anciens et compréhension de la symbolique à travers les contes, légendes et mythes...

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Certains développent des dons, par exemple le soin, avec des plantes médicinales, le magnétisme ou le maniement des pierres. Le druide est là pour aider chacun à découvrir ce qu’il possède déjà. « Le jardinier souhaite que la plante donne le meilleur d’elle-même, le druide souhaite la même chose pour les apprenants, explique Lanon, et puis, les questionnements des autres, c’est comme un coup de pied au cul du druide, ça lui permet d’avancer dans ses propres reflexions », ajoute-t-il en riant. L'enseignement est totalement gratuit, le druide ne se fait jamais payer pour ses services, cela va à l’encontre de leur philosophie.

« Que chacun prenne sa place ! » – le druide Sira Lucna

Sous une pluie battante, les membres de la clairière bellovaque quittent la chaleur confortable du salon du grand druide pour se diriger vers la forêt. Autour du chêne sacré, dans une clairière circulaire délimitée par de petites pierres, ils installent deux tables rondes recouvertes de nappes blanches. Sur l'une, réservée aux hommes, ils disposent des bols de bois contenant du sel, du charbon, de l’eau et de l’encens, une représentation des quatre éléments, et du pain, symbole de partage ; sur l'autre, celle des femmes, des bougies et un petit chaudron, symboles de la continuité de la vie. Certains revêtent une saie, longue tunique de lin blanc, par-dessus leurs vêtements. Les néophytes sont vêtus comme des randonneurs.

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La cérémonie débute par la sacralisation de la clairière. Le druide Sira Lucna, bannière de la communauté dans les mains – un dragon de bois orné de rubans verts, violets et bleus - prend la tête de la marche, suivi des autres. Ils entrent dans le cercle et en font plusieurs fois le tour. Puis le porteur déclame : « Que chacun prenne sa place ! ». Chaque membre se positionne alors à un endroit prédéfini. Porte-documents contenant les prières et les étapes de la cérémonie en main, Lanon, Gwenfea et Kelios procèdent aux rituels. Invocation des éléments, hommage aux défunts, litanies, le tout ponctué de toniques coups de corne de brume...

Malgré la pluie incessante, le froid rendu mordant par l’humidité qui s’élève du sol et leurs vêtements trempés, les compagnons sont recueillis. Kelios, a une requête à faire à l’assemblée, il souhaite devenir druide. Tour à tour il se présente devant chaque membre pour demander son consentement. Chacun approuve, d'un geste de la main où les pouces se touchent. Ses baskets de sports très colorées détonnent sous sa saie immaculée. Il est aussi désigné symboliquement comme « chef de clan » pour une année, et couronné de feuilles de chêne tressées.

Chacun dépose ensuite dans le petit chaudron le symbole de l’Alban Elved de l’an passé (gland, feuille…) afin d’y mettre feu pour symboliser le cycle du renouveau. Le pain est partagé, ce qui reste est déposé en offrande au pied du chêne pour les défunts. Ils se rapprochent ensuite les uns des autres, toujours en cercle. Bras croisés, mains jointes, yeux clos, ils prient quelques minutes puis reprennent leur place. Lanon annonce la fin du rituel. Le druide Sira Lucna reprend la bannière, chacun le suit, faisant le tour du cercle dans le silence et le recueillement avant d'en sortir. Le voici désacralisé. Chacun s’embrasse en se souhaitant bonne fête, et reprend le chemin de la maison du grand druide.

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Les compagnons de la clairière bellovaque préfèrent parler de tradition druidique plutôt que de « druidisme », trop dogmatique à leur sens. « Bien sûr, la tradition de nos anciens n’est plus tout à fait celle que nous pratiquons aujourd’hui », précise Lanon. L’idée principale relève de l'humanisme et du développement personnel : être en harmonie avec soi-même, les autres, son environnement et « faire au mieux ». Ils se considèrent comme panthéistes. Pour eux, tout est lié à l’énergie de la nature et les dieux et déesses célébrés lors des cérémonies ne sont que des représentations de ses différents états. Toutes les choses sont égales et doivent être respectées : les femmes, les hommes, les plantes, les animaux, les pierres… La famille tient une place importante, qu’elle soit hétérosexuelle ou homosexuelle, et le jugement de l’autre n’est pas permis. Les sciences, les religions et les philosophies sont considérées comme les branches d’un même arbre qu’ils nomment la « tradition primordiale ».

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