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Dans l'assiette de Seth Gueko

On est allé tailler le bout de gras au Petit Phuket, le resto thaïlandais que le rappeur vient d’ouvrir à Pontoise.

par Alexis Ferenczi
30 Août 2019, 7:06am

Toutes les photos sont de l'auteur

J’arrive comme un poil pubien sur ta soupe« Rap Calibré » (Barillet Plein)

T-shirt blanc Metallica manches longues, « Soon you’ll please their appetite » (« Bientôt tu combleras leurs appétits »), Seth Gueko est assis devant un bol de panang chicken curry. De généreux morceaux de poulet immergés dans un mélange de curry rouge, de lait de coco et de poivrons émincés. On goûte. Il rigole. « Fais gaffe, ça picote ». Le palais légèrement engourdi, on éponge tout ça avec du riz et on parle bouffe avec le maître des lieux.

Après la sortie de l’album, Destroy en janvier dernier, le rappeur a pris une décision plutôt radicale : le cultissime Seth Gueko Bar de Patong, station balnéaire de Phuket qui ferait passer la Costa Brava pour un repaire de scouts catholiques, a fermé ses portes. Quelques mois après et 12 000 kilomètres plus loin, le Petit Phuket, resto thaï a ouvert les siennes à Pontoise, dans le Val-d'Oise.

On pensait qu’abandonner son rade de Bangla Road allait être un crève-cœur. Situé sous le Tiger – la boîte de nuit locale – il avait même fait son entrée dans le Guide du Routard. « Enfin un bar où la programmation est plus que pointue ». Cocktails à 140 baths, rappeurs franciliens et pole-danseuses avaient fait de l’adresse un lieu incontournable pour les Français en vacances et de Seth Gueko, un ambassadeur officieux de l’île.

Visiblement, le rappeur avait fait le tour. Il publiait en avril dernier un message sur les réseaux sociaux scellant une décennie de business et d’hédonisme. « J’ai donné 10 ans de ma vie là-bas, qui ont inspiré et changé à jamais ma vie personnelle et ma musique. ». Retour au bercail.

Il faut qu’j’graille un Kao Pad Kai, un Pad Thaï Gai« Farang Seth » (Bad Cowboy)

Ce mardi soir, Le Petit Phuket, qui n’est qu’à un jet de pierre du Barlou Tattoo Shop, autre commerce ouvert par Seth Gueko en 2017, ne désemplit pas. À l’intérieur, ça graille à quatre ou en solitaire, pendant que le « professeur Punchline » sert des pognes, tchatche avec des connaissances « qui viennent de loin » et fait des selfies au moment de l'addition.

« On a voulu faire une sorte de street thaï food pas prise de tête, explique-t-il. On sert des portions copieuses. Dans la restauration, on t’apprend à mettre des petites quantités pour pouvoir vendre le triptyque entrée-plat-dessert. Ici, ce n’est pas le but. On essaie vraiment de satisfaire le client. En plus, être radin sur du riz ou des pâtes, faut le faire. »

Seth a mis les petits pad thaï dans les grands. La carte est riche mais sans chichi. Seule excentricité, le khao pad koung en plat – un riz frit aux crevettes, servi dans un demi-ananas. « Quand je suis rentré, j’ai tout trouvé un peu fade. En France, les accompagnements sont rébarbatifs. En Thaïlande, il y a un éventail de saveurs beaucoup plus large. J’ai vite réalisé que le seul moyen que j’avais de "repartir là-bas", c’était en mangeant des plats qui me manquaient. »

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On n’est pas des canards, mais on aime le confit « Gros dérapage » (Professeur Punchline)

Alors qu’un Bouddha endormi veille sur la salle, Seth Gueko vient d’envoyer quelques convives s’en griller une sur le parking situé derrière l’Eglise Notre-Dame de Pontoise, en attendant qu’une table se libère. Devant des brochettes kai satay, il reprend le fil de son récit sur la gastronomie thaï et reconnaît avoir vécu sur place une espèce d’épiphanie culinaire.

« Je me suis surpris à goûter des trucs auquel je n’aurais jamais touchés en temps normal. Le poisson fermenté par exemple. Au début, quand je passais devant les étals de crabes de terre du marché, j’avais l’impression de sentir une odeur de cadavres, de passer derrière une poubelle ou un camion ripeur. À la fin, j’allais renifler les stands comme un fou, j’aimais trop ça. »

Reprenant une vieille maxime qui dit que « tout ce qui sent mauvais ne l’est pas forcément en bouche », on convient qu’il faudrait autant de temps à un Thaïlandais pour s’acclimater à l’odeur de certains frometons. Il abonde et explique avoir allégé le menu de certaines recettes qu’il kiffe mais qu’il juge inaccessibles pour les récepteurs de goûts occidentaux.

« La Thaïlande, ça m’a vraiment développé le palais. J’ai appris à reconnaître chaque épice et leur fonction dans les plats, de la chili powder à la nam pla, la sauce au poisson pourri qui remplace un peu le sel là-bas. Mais tu ne peux pas faire ce que tu veux. Il y a une harmonie à trouver et à respecter », assène-t-il.

Paie les poucaves au gomme-cogne, transforme leur tête en calzone« Les Fils de Jacques Mes » (Patate de forain)

S’il ne cuisine pas, Seth Gueko a jalonné sa discographie de références à la bouffe : « Plus on est d'fous et moins y'a d'riz » (Hein mon zincou), « Je te tiens, je te traîne par la barbichette, le premier qui pleure, on l’noie dans la tartiflette » (Ma couillasse), « Pour mes masta, y’aura toujours des pasta, du poulet braisé et des plantains » (Prison) ou « On s’fait des cendards avec des coquilles d’huître » (La Chatte à Mireille).

« La cuisine est un super outil en musique parce qu’elle offre des sonorités très différentes », assure-t-il. « Elle permet des associations qu’on n’aurait jamais faites. C’est une manière d’enrichir son vocabulaire et de se démarquer ». Et effectivement, qui peut s’asseoir à la table de Seth Gueko et dire qu’il a réussi à faire rimer Aulnay-sous-Bois, Bérégovoy et un couscous fait par Eva Herzigova mieux que lui ?

Dans Libération, il comparait même son rap à un sushi : « Quand tu sais mettre le gingembre et le wasabi où il faut, ça donne des trucs succulents ». Il prétend que la bouffe lui a donné de l’avance sur les autres : « J’aime bien laisser traîner mon oreille et certains noms de plats que j'ai utilisés, yassa, tiep ou pao kad thaï, c’était une manière de rebondir bien à moi. Après, à part Monique Ranou ou Fleury Michon, je ne vais pas pouvoir te citer 36 chefs. »

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On mettrait bien de la Chantilly sur la chatte d’Ashanti - « La Nuit » (Barillet Plein)

Fidèle à son personnage, Seth Gueko associe quasi systématiquement la bouffe et le cul, se présentant très vite comme « ami de l’ail et des vagins » (Crimino), promettant l’usage de moyens de contraception, « pour les mangeuses de grec, j’ai des capotes goût mayonnaise » (Dirty Manouche) et allant jusqu’à comparer son sperme à différents produits : « Paie les lo-lopes en crème Danone » (Fils de Jacques Mes), « Ouvre la bouche que j'envoie la polenta » (Morrey Davidson) et « Branle-moi comme on dépanne un copain, j’envoie la pannacotta » (Barlou).

« C’est le PORN FOOD ! », rigole-t-il. « C’est jouissif. En plus, le sexe et la gastronomie ont toujours été liés. On dit bien ‘bouffer un cul’ ou une chatte non ? ».

Une fille sans hymen, c’est comme du riz sans arôme Maggi – « La Famille » (Mains Sales)

Sur quasiment chaque table du Petit Phuket, il y a une bouteille d’arôme Maggi de 250 ml. Appelez ça une coquetterie, une touche personnelle, ce que vous voulez, Seth Gueko en a fait son Graal et sa kryptonite : « À un moment donné, j’ai dû arrêter parce que c’était trop salé et je faisais de la rétention d’eau. Ça ne collait pas avec le sport et la diète. Mais j’ai recraqué. Le riz blanc sans Maggi, c’est vraiment dur. J’ai essayé avec du tabasco mais rien ne vaut l’arôme. »

Le rappeur pousse un râle de plaisir à chaque fois qu’on évoque l’aide culinaire – botte secrète de nombreux chefs qui n’hésitent pas à pimper fonds et sauces avec les cubes de la marque. Seth Gueko a lui pris l’habitude d’émietter un Kub Or dans la vinaigrette qui agrémente les salades faites à son fils. « Un secret que je n’ai jamais dévoilé à ma mère. »

Faire un détour chez la daronne pour manger, c’est obligé (obligatoire) – « Obligé » (Destroy)

Seth Gueko, alias Nicolas Salvadori est né le 27 octobre 1980 d’un père originaire de Turin et d’une mère aux racines russes. C’est avec cette dernière qu’il a grandi : « Les petits plats de maman, ça a toujours été quelque chose. Certains m’ont marqué plus que d’autres, ceux en sauce notamment parce qu'elle maîtrise ses fonds ; le lapin aux olives, le canard, la blanquette de veau ou le bœuf bourguignon. Et son couscous, pfff. Celui de ma mère, c’est le meilleur. »

S'il est revenu dans le 95, c'est aussi une manière de raccourcir les distances. Gueko poursuit : « La bouffe c’est la transmission. Il y’a de l’amour. Ma mère est heureuse quand elle me fait à manger. Elle me dit : ‘Toi et moi, on se comprend sur les plats’. On aime bien partager certaines recettes thaïlandaises un peu relevées. Et elle fait toujours l’effort de goûter. Quand je lui dis qu’elle va aimer, c’est toujours le cas. »

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J'veux pas d'leur soirée schnouff et Moët, ça va m'foutre en miettes – « Rubrique nécro » (Barlou)

Au quotidien, Seth Gueko fait beaucoup plus attention à ce qu’il bouffe. « J’essaie de manger healthy ». Depuis quelques années maintenant, il s’est mis à la muscu’. Il ne le cache pas, c’est en filmant un essai pour Pattaya, le film de Franck Gastambide dans lequel il apparaît, qu’il a eu un déclic. Pour arriver aux biceps saillants et au cou de taureau, il a troqué le Coca pour la salle et les shakes de protéines.

« J’ai essayé toutes les poudres blanches - c’est comme ça que je l’annonce à chaque fois parce que c’est ludique et ça montre aux gens que, cocaïne ou sucre, l’addiction peut être aussi forte. Le sucre est une drogue puissante et ravageuse. Le diabète fait plus de mort que l’alcool. C’est un truc de ouf. »

Il a installé Yuka pour surveiller les ingrédients qu’il ingurgite. Il fait attention ce qui ne l’empêche pas de craquer parfois, soulignant au passage l’ironie d'une image d’épicurien amateur de bonne chère qu’il cultive et les contraintes qu’il s’impose. « Une torture ».

« Parfois, j’ai des crises. Des envies de bonbons, de chips, de chocolat, de tout et n’importe quoi. » Il attend alors impatiemment le cheat meal qui lui permettra de se faire plaisir le temps d’un repas, pour casser la routine du régime. « Je vais manger une part de pizza et je vais me dire ‘Putain, mon corps est déjà en train de grossir’. Aujourd’hui, je comprends mieux les gens qui ont des troubles alimentaires. C’est une maladie de manger et de culpabiliser. »

Faut qu’j’arrête la bière, j’bedonne comme le bibendum Michelin« Titi Parisien » (Professeur Punchline)

Alors qu'on termine le repas sur un riz au lait de coco et une mangue gorgée de soleil, Seth Gueko semble assagi pour un mec qui se « réchauffe le corps avec du Ballantine » (El Gueko) : « Tenir un bar, ça peut te vacciner contre l'alcool. Ou l'inverse. Moi, je ne supportais plus les bourrés à la fin vu que je ne l'étais plus. Tu peux être un barlou et boire de l'eau hein. »

« Bon, j’ai craqué pour un petit Calvados avec du tonic ce week-end, concède-t-il. Mais je m’en voulais très fort le lendemain. Quand ça arrive, j’ai du mal à me remettre, je suis fatigué, je vais pas au sport et j’ai l’impression d’avoir cassé la machine. » Sa compagne précise : « C’était pas un Calvados, c’était quatre Calvados… »

Si jamais vous êtes dans le coin, n'hésitez pas à passer une tête au Petit Phuket. Si vous n'y trouvez pas Farang Seth, vous pourrez toujours vous consoler avec de bons plats thaï maison à moins de 15 balles. Le rappeur est revenu aux sources avec l'idée de faire « bouger un peu les choses ». Il a réussi à Patong, Pontoise ne devrait pas lui poser de problèmes.

Le dernier album de Seth Gueko, Destroy, est disponible.

Le Petit Phuket, 13 rue de Rouen, 95300 Pontoise, plats à emporter, livraison à domicile.


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