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Crime

La Grande Barrière de corail menacée par un projet de mine géante

L'Australie finalise un projet avec une entreprise indienne chargée de construire un immense port de charbon. L'entreprise a un passé écologique désastreux en Inde.

par Scott Mitchell
27 Novembre 2014, 3:20pm

Photo de Toby Hudson

Une fois son agrandissement terminé, le Port de Abbot Point, dans le nord Australie sera l'un des plus grands terminaux de charbon dans le monde. Le site industriel tentaculaire de 40 km2 va coûter 14,4 milliards de dollars de développement, et il devrait être en mesure d'exporter 60 millions de tonnes de charbon par an.

Abbot Point est situé à environ 24 kilomètres sur la côte de l'État du Queensland, juste à côté de la Grande Barrière de corail. L'habitat marin, fragile, contient le plus grand récif corallien au monde, et des militants environnementaux craignent que le dragage nécessaire à la construction du port, et l'activité maritime que le port engendrera ne crée des dommages irréparables au corail. La diversité des espèces qui l'habitent est également menacée.

Pire encore, le charbon exporté devrait créer de nouvelles émissions de carbone, environ 3,7 milliards de tonnes de gaz à effet de serre, ce qui accélérera le changement climatique et détruira le récif de corail à long terme. Au cours de ces 30 dernières années, le récif a déjà perdu près de la moitié de son corail. Malgré tout, le ministre de l'environnement australien, Greg Hunt, a approuvé un plan de dragage pour Abbot Point fin 2013, en assurant qu'il serait soumis aux « normes et conditions environnementales les plus strictes. »

L'Australie compte sur le géant minier indien Adani pour respecter ces normes exigeantes. La société est responsable de la construction et de l'exploitation d'Abbot Point. Pour mesurer l'engagement d'Adami en matière de protection environnementale, il est intéressant d'observer la petite communauté de pêche indienne de Mundra, où la société a fait ses débuts.

Joe Athialy, coordinateur en Asie du Sud pour la Bank Information Center (BIC), un organisme de surveillance de l'industrie financière internationale, s'est récemment rendu à Mundra pour documenter l'impact d'Adani et d'autres sociétés d'énergie sur le littoral, à la pointe nord-ouest de l'Inde, près de la frontière avec le Pakistan. Il a affirmé à VICE News que le développement d'Adani avait dévasté l'économie locale qui reposait sur la pêche.

« Avant ils étaient si occupés qu'ils pêchaient de nuit, préparaient leurs filets pendant la journée. Toute la famille participait, même les jeunes enfants, en réparant les filets ou en séchant le poisson, » raconte Joe Athialy. « Maintenant, ils sont juste assis là, à ne rien faire. Il y a un grand nombre de chômeurs. »

Un pêcheur de Mundra, en Inde. (Photo de Joe Athialy)

Mundra est le point de départ de l'empire d'Adani. En 2001, la société y a construit une centrale électrique. Le gouvernement indien a classé la région en « zone économique spéciale » en 2003. Depuis, Adani est devenu une entreprise qui a engrangé 8,7 milliards de dollars de revenus en 2013. Mundra est en passe de devenir le plus grand port de l'Inde, dans les deux années à venir, ce qui a permis l'ouverture d'une deuxième centrale de charbon en 2012, qui appartient à Tata Power.

Pendant des siècles, jusqu'à la venue d'Adani, la baie a fourni un moyen de subsistance aux pêcheurs migrants issus de la minorité musulmane indienne. Jusqu'à récemment, les pêcheurs faisaient de bonnes prises au large des côtes de Mundra, où ils vivent huit mois par an. À présent, les pêcheurs n'arrivent plus à remplir leurs filets.

« Les homards, les crabes et les autres poissons particulièrement sensibles aux changements environnementaux ont été les premiers à partir. C'était aussi ceux qui rapportaient le plus d'argent, rapporte Joe Athialy. « Hier, j'ai même reçu un coup de fil de la communauté, qui dit qu'il y a certains ports de pêche où il n'y a pas un seul poisson cette saison. »

Pour Debi Goenka, fondateur de l'ONG de protection de l'environnement « Conservation Action Trust » (CAT), Mundra serait l'exemple parfait des effets dévastateurs du charbon sur les communautés indiennes pauvres.

« Les communautés de pêcheurs à Mundra ont perdu 80% de leurs moyens de subsistance à cause des dégâts sur la biodiversité, » a-t-il expliqué à VICE News. « Les effets de la pollution ont un impact sur toute la communauté : poussière de charbon, pollution sonore, pollution de l'eau, problèmes de peau, problèmes respiratoires… Ils ne peuvent rien récolter jusqu'à la saline, car le sel est couvert de poussière de charbon. Lorsque les pêcheurs font sécher leur poisson sur le rivage, il est recouvert de poussière de charbon. »

« La dernière étude globale qui date de 2012 a montré une réduction de 50,7 % de la zone couverte de corail, depuis seulement 1985. »

En Australie, la Grande Barrière de corail est déjà l'objet de pressions environnementales. Cette merveille de la nature est la plus grande structure créée par les organismes vivants, avec des formations de corail couvrant une superficie de la taille de l'Angleterre et de l'Irlande combinées.

Plus de 1500 espèces de poissons, un tiers des coraux mous du monde, et des milliers d'autres espèces y vivent.

« La dernière étude globale qui date de 2012 a montré une réduction de 50,7 % de la zone couverte de corail, depuis seulement 1985, » explique à VICE News Selina Ward, spécialiste de l'écologie des récifs coralliens à l'université du Queensland.

Selina Ward fait partie des nombreux membres de la communauté scientifique qui tirent la sonnette d'alarme sur l'état du récif, déjà mis à mal par les changements climatiques, les animaux nuisibles et les maladies. Ils estiment qu'il ne supportera pas un développement industriel de l'ampleur de celui qui est mis en place à Abbot Point.

L'expansion du port de charbon d'Adani, près de la barrière de corail, impliquera le dragage de 3 millions de tonnes de sédiments du fond marin. Adani et le gouvernement australien ont promis que le processus était parfaitement sûr. 

Le port d'Adani à Mundra. (Photo par Joe Athialy)

Le bureau du vice-Premier ministre du Queensland Jeff Seeney a affirmé dans un communiqué envoyé à VICE News que le North Queensland Bulk Ports (NQBP), une société qui appartient au gouvernement, est responsable de plusieurs ports sur la côte nord du Queensland, dont Abbot Point. « Depuis 2002, NQBP a mené 22 campagnes de dragage avec succès, sans impact à long terme ou conséquences inattendues.»

NQBP n'a pas voulu faire de commentaires. Le département fédéral de l'environnement n'a pas répondu aux sollicitations répétées de VICE News.

Un porte-parole d'Adani en Australie a expliqué à VICE News que « Le dragage est bien entendu, un processus bien normé, et bien géré dans le Queensland. Le port de Abbot Point, qui fonctionne en toute sécurité et sans incident depuis 30 ans, a déjà fait l'objet de plusieurs dragages bien gérés par le passé . »

Selina Ward n'est pas d'accord. Elle explique que le dragage sera dangereux. « Ces opérations créent des volutes qui se répandent dans l'eau sur de grandes distances, » explique-t-elle.

« L'un des problèmes, c'est que le dragage a lieu sur un site qui est un port industriel depuis 30 ans. Les dépôts ne seront pas propres, il y aura toutes sortes de matériaux toxiques, de nitrogène et de phosphore, » poursuit-elle. « On sait, par exemple, que beaucoup de déchets de peinture ont été jetés dans le port, et ça fera partie du dépôt. »

Joe Athialy parle d'Adani comme d'une « entreprise mystérieuse » et estime que sa croissance remarquable ces 15 dernières années est le fruit de « méthodes illégales et non-éthiques ».

Dans un article publié en mars dernier, Forbes détaille la relation intime entre Gautam Adani, le propriétaire milliardaire de l'entreprise, et le Premier ministre indien Narendra Modi, ancien ministre en chef du Gujarat, l'État où se trouve Mundra. Adani loue 7350 hectares de terres à Mundra, sous l'oeil de Modi. Le terrain a été acheté pour trois fois rien, un centime de dollar par mètre carré avec un bail renouvelable tous les 30 ans. Une partie est sous-louée à d'autres entreprises, pour environ 11 dollars par mètre carré. Parmi ces entreprises on trouve la société pétrolière Indian Oil, propriété de l'État. 1200 hectares de terres de pâturage auraient été confisqués aux villageois pour être remis à Adani.

Un pêcheur migrant venu de la minorité musulmane à migrant fishermen from India's Muslim minority in Mundra. (Photo by Joe Athialy)

Adani a utilisé cette terre peu onéreuse pour construire le port, ainsi qu'une centrale électrique au charbon de 4620 mégawatts. Si tout se passe comme prévu, cette centrale sera alimentée en charbon exporté depuis Abbot Point.

En 2011, la Haute Cour du Gujarat a jugé Adani coupable d'avoir construit illégalement une arrivée d'eau à Mundra sur un terrain privé et sur les terres du gouvernement. En 2012, le même tribunal a jugé Adani coupable d'avoir achevé des constructions sans avoir obtenu d'approbation environnementale au préalable. En avril 2013, le ministère indien de l'Environnement et des forêts a découvert que la société avait construit une piste d'atterrissage et un aérodrome sans autorisation environnementale préalable. D'après le gouvernement, la construction du port de Adani a détruit les mangroves, des criques, et dégradé la terre et l'eau en jetant des cendres dans l'atmosphère.

Gautam Adani a balayé les critiques de connivences politiques dans une interview accordée à Reuters l'an dernier. « Travailler de près avec le gouvernement, ce n'est pas du capitalisme de copinage, » a-t-il déclaré.

Mais pour Debi Goenka, fondateur du CAT il faut se pencher sur les connections d'Adani.

« Pendant les élections cette année, quand Narendra Modi était en campagne dans le pays, il voyageait dans l'hélicoptère et dans le jet privé d'Adani, qui porte leur logo, » a déclaré Debi Goenka.

« Tout le monde sait que M. Modi et M. Adani sont proches. »

La branche indienne d'Adani n'a pas pu être contactée pour s'expliquer au sujet de cette mise à disposition de ses outils au profit de la campagne de Narendra Modi, pas plus que sur son bilan environnemental en Inde.

Le développement d'Abbot Point, près de la Grande Barrière de corail ouvrira l'accès au développement de la mine d'Adani dans des zones inexploitées du bassin de Galilée en Australie, à partir desquelles seront extraits quelque quatre milliards de tonnes de charbon. Tout cela sera acheminé à Mundra, ce qui représente environ 60 millions de tonnes par an. Le charbon sera distribué à travers l'Inde et y sera brûlé.

Des enfants jouent à Mundra. (Photo by Joe Athialy)

Debi Goenka a lancé une contestation judiciaire en Australie contre les propositions de mines de charbon d'Adani. Il prévoit de faire valoir que les projets ne sont pas dans l'intérêt public. Il a également l'intention de présenter à la cour les différentes infractions d'Adani aux lois environnementales en Inde pour appuyer son argumentaire.

Cette affaire sera entendue par la cour du Queensland en mars prochain, mais ses conclusions auront seulement la forme de conseils aux ministres du Queensland, qui pourront approuver le projet, même si la cour donne raison à Debi Goenka.

« Dans ces circonstances, je ne pense pas que la décision de la cour fera beaucoup de différence, » admet-il.

«C'est de la folie d'investir l'argent des contribuables dans la construction d'infrastructures de charbon sur la Grande Barrière de corail, quand les plus grandes banques du monde ne veulent même pas y toucher. »

Adani Australie a rejeté les revendications de Debi Goenka. Un porte-parole a dit VICE News que « Les militants anti-charbon, comme Debi Goenka, ne veulent pas simplement tourner le dos à 10 000 emplois et 22 milliards de dollars d'impôts et de taxes. Ils nient à des dizaines de millions d'Indiens une chose essentielle, comme l'accès à une énergie abordable. »

Debi Goenka a répondu qu'Adani faisait « une campagne de désinformation », et que les Indiens pauvres ne bénéficieraient pas de ces projets de millionnaires. Il a ajouté que 360 millions d'Indiens n'avaient pas accès à l'électricité et aucune perspective de changement n'est à venir.

« Ils vivent avec moins de 50 centimes par jour. Ils n'ont pas la possibilité de payer pour l'électricité. Ils n'achèteront pas le moindre appareil électronique de toute leur vie si la situation continue comme ça en Inde, » affirme Debi Goenka. « Tout ce discours sur les bénéfices pour les pauvres en Inde ne colle pas à la réalité. »

D'après le bureau de Jeff Seeney au Queensland, les opérations de dragage à Abbot Point commenceront en mars.

Les projets d'Adani se heurtent toujours à une opposition importante, avec une coalition d'ONG qui les combattent. Le Rainforest Action Network, basé à San Francisco s'est assuré que Goldman Sachs, JP Morgan Chase, et Citigroup ne participent pas au financement de l'expansion du port d'Abbot Point, ce à quoi s'ajoutent des promesses de la Deutsche Bank, RBS, HSBC, et du Crédit Agricole de ne pas investir. Adani affirme qu'ils n'ont jamais cherché à ce que ces banques les financent, et que ces promesses ne sont donc pas pertinentes.

Mais le projet a toujours les alliés dont il a besoin pour avancer. Après avoir rencontré Narendra Modi au sommet du G20, le Premier ministre du Queensland, Campbell Newman, a annoncé que les contribuables viendraient en aide à Adani. Le gouvernement local contribuera financièrement à la liaison ferroviaire d'Adani entre les mines et Abbot Point.

Aucun chiffre n'a été avancé, mais le coût pourrait s'élever à des centaines de millions de dollars.

«C'est de la folie d'investir l'argent des contribuables dans la construction d'infrastructures de charbon sur la Grande Barrière de corail, quand les plus grandes banques du monde ne veulent même pas y toucher, » a déclaré Greenpeace Australia dans un communiqué.

Reuters a rapporté cette semaine qu'Adani avait l'espoir d'obtenir un investissement de la banque d'import-export du gouvernement américain. La mission de cette banque est d'investir dans des entreprises qui créeront des exportations pour l'industrie américaine. Depuis les débuts de l'administration Obama, la banque a investi plus de 27 milliards de dollars en projets ayant trait aux combustibles fossiles. En comparaison, seulement moins de 2 milliards de dollars ont été investis pour nettoyer les déchets émis par ces projets énergétiques. Il n'est pas évident que la banque soutienne un projet si controversé.

Narendra Modi s'est récemment rendu dans la capitale australienne, Canberra, dévoilant son ambition : un accord de libre-échange entre les deux pays, Inde et Australie, qui sera signé d'ici à la fin de l'année prochaine. Il a déclaré lors de son discours devant le Parlement qu'il entendait utiliser du « charbon propre, du gaz, des énergies renouvelables » afin de créer « des villes plus viables et vivables, et des villages qui offrent des opportunités à leurs habitants. »

Les habitants de Mundra attendent toujours ces opportunités. 

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