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Crime

Pourquoi deux documentaristes français risquent la prison

D’autres journalistes, arrêtés par le passé pour avoir fait le même type de sujet dans les mêmes conditions, étaient simplement expulsés.
21.10.14
Photo par Nichollas Harrison

Hier débutait en Indonésie le procès de Valentine Bourrat (29 ans) et Thomas Dandois (40 ans). Les deux français sont jugés à Jayapura, la capitale de cette province de Papouasie. À l'issue du premier jour d'audience le juge a indiqué que le verdict pourrait être rendu dès ce vendredi.

Comme le rapporte le quotidien Libération, les deux français ont été arrêtés le 6 août dernier alors qu'ils réalisaient un documentaire consacré aux rebelles séparatistes papous qui devait être diffusé sur la chaîne de télévision franco-allemande Arte.

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Pierre Creisson, grand reporter français est à l'origine du comité de soutien aux deux documentaristes. En 2007, il a passé quelques mois avec Thomas Dandois, dans les geôles de Niamey, au Niger, là aussi en raison d'un reportage qui ne plaisait pas aux autorités en place. Il explique à VICE News les raisons de la nouvelle arrestation de son confrère :

« Valentine et Thomas ont été arrêtés parce qu'ils sont venus sur le territoire indonésien sans visa de presse. Ils ne l'ont pas demandé volontairement, parce que ce type de visa est extrêmement difficile à avoir. D'autant plus lorsque vous allez en Papouasie. »

Comme le rapporte France Inter, le gouvernement refuse systématiquement toute demande de visa presse pour cette région.

L'absence de visa de journaliste n'explique pas à elle seule la procédure judiciaire engagée. Pierre Creisson affirme que d'autres cas similaires se soldaient par de simples expulsions : « Le contenu du reportage n'a officiellement rien à voir avec l'inculpation, mais ce qu'ils ont voulu tourner sur la Papouasie, c'est un sujet qui dérange le gouvernement indonésien depuis très longtemps. »

Philippe Raggi, chercheur en géopolitique, directeur du département Asie du Sud-Est de l'académie internationale de géopolitique, contacté par VICE News, explique que travailler sur les séparatistes papous peut être dangereux : « Certaines portions du territoire ne sont pas accessibles au journalistes, généralement parce que ce sont des zones d'opérations militaires. Des membres d'ONG australiennes qui travaillaient en Papouasie et qui dérangeaient les autorités, ont eu des problèmes. Les relations avec les indépendantistes sont très mal vues. »

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Il y a un enjeu financier important dans ce conflit qui oppose Papous et Indonésiens dans la région poursuit-il : « Il y a une mine de cuivre et d'or en Papouasie, la mine de Grasberg, l'une des plus importantes du monde. […] Il arrive que les indépendantistes s'attaquent aux infrastructures, aux routes pour gêner le transport du minerai. Ils attaquent aussi les contremaîtres. Pour eux, l'État indonésien est un colonisateur. Les papous sont ouvriers à la mine, exploités, aucun d'entre eux n'est cadre. […] L'État envoie des Indonésiens d'autres territoires s'installer en Papouasie. Les Papous vont devenir minoritaires sur leur propre territoire. »

Sulistyo Pudjo, porte-parole de la police de Papouasie a accusé les deux journalistes de faire de la «propagande anti-indonésienne». «Ils ont aidé des gens à commettre une trahison, » a-t-il déclaré à l'AFP peu après leur arrestation.

Valentine Bourrat et Thomas Dandois dorment depuis deux mois sur un canapé, détenus dans une petite pièce des services d'immigration locaux, nous raconte Pierre Creisson, qui s'entretient régulièrement au téléphone avec son confrère. Il se montre néanmoins optimiste quant à leur sort, tout comme Philippe Raggi, car l'ouverture du procès coïncide avec l'investiture d'un nouveau président, qui a de bonnes relations avec la France, qui est plus libéral avec la presse et moins sensible aux pressions de l'armée que son prédécesseur. Les deux journalistes pourraient recouvrer leur liberté grâce à la clémence du nouveau chef d'État Joko Widodo.

Un rassemblement est prévu pour soutenir les deux journalistes samedi 25 octobre à 17h00 devant l'Hotel de Ville

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