À la rencontre de ceux qui refusent de voter pour qui que ce soit
Illustration: Mathieu Rouland
politique

À la rencontre de ceux qui refusent de voter pour qui que ce soit

« Il faudrait qu'ils me scrappent le système au grand complet pour que j'aille voter un jour. »

À chaque élection, des centaines de milliers d’électeurs potentiels choisissent l’abstention. En 2014, sur les 6 millions d’électeurs inscrits au Québec, un peu plus de 4 millions ont choisi d’exercer leur droit de vote. Quant aux autres, on met énormément de temps et d’énergie à les motiver de se présenter aux urnes, mais leur choix de rester à la maison ou de gaspiller leur bulletin n’est pas toujours le fruit de la paresse ou du désintérêt. Pour beaucoup, l’abstention est un geste politique en soi.

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Nous avons donc interrogé certaines personnes qui ne votent pas ou qui annulent leur vote afin de comprendre ce qui les amène à considérer leur réticence comme un acte de résistance.

Tout d'abord, nos invités n'ont soit jamais voté, soit pas voté depuis plus de 15 ans, soit l'ont fait de manière complètement absurde. « J'ai voté aux dernières élections pour le Parti Rhinocéros, qui a déjà promis d’asphalter le fleuve Saint-Laurent pour faire une autoroute », avoue d'emblée Rémi Bellemare-Caron, conseiller syndical qui habite à Gatineau. « J'ai souvent voté pour le parti qui m’apparaissait le plus absurde sur le bulletin de vote parce que je trouve qu’il y a quelque chose de très absurde dans ce petit droit qu'on nous laisse », avance de son côté Alexis Castonguay Laplante, candidat à la maîtrise en sociologie à l’UQAM.

Guillaume Couture, un ancien militant anarchiste devenu administrateur de systèmes, compare les campagnes électorales à des campagnes de marketing. « Les gens choisissent un parti politique comme ils choisissent une marque de soulier chez Yellow », compare-t-il.

Toutes les personnes à qui nous avons parlé s'entendent pour dire que le système électoral actuel est incohérent, mais la question de voter ou non est beaucoup plus large que ça.

« Pour moi, la critique des élections s’inscrit dans une critique du parlementarisme et plus largement du système capitaliste. On a ben beau voter pour n’importe qui, ça ne change pas grand-chose à partir du moment où on n'a pas le contrôle sur l’économie. En Grèce, c’est un parti radical [SYRIZA] qui a pris le pouvoir [en 2015], pis il a fini par se faire casser par les bailleurs de fonds comme le Fonds monétaire international », note le conseiller syndical.

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« Il y a des instances qui influencent le gouvernement et, même si tu le remplaces, les instances qui sont derrière vont toujours rester là. Tant que tu as du cash, tu peux te présenter aux élections pis le monde qui ont du cash vont voter pour toi », résume Pascal Tétro, joint par téléphone juste avant son souper familial.

« Je ne vais pas dire qu’il n’y a pas de différence entre Québec Solidaire et la CAQ, mais est-ce que ça va suffisamment changer les choses de voter pour Québec Solidaire? Dans mon cas, non », ajoute Bellemare-Caron, qui milite dans le milieu syndical depuis plus d'une dizaine d'années.

S'abstenir de voter, annuler son vote ou voter pour le moins pire?

« Je ne suis pas d’accord pour voter pour le moins pire de la gang. Donner carte blanche à quelqu’un sans qu’il y ait aucun mécanisme de contrôle, il y a rien d’encourageant là-dedans », note Guillaume Couture.

« On dit que notre démocratie est la meilleure des pires, mais je trouve que c’est paresseux de se dire que c’est mieux que rien. C’est juste une façon de le prolonger pis de ne jamais rien faire pour le changer, ce système », ajoute Alexis Castonguay Laplante, qui vient tout juste de terminer ses études.

« Annuler son vote n'est pas considéré comme un geste politique, déplore Guillaume Couture. Ça n’a pas de signification à proprement parler. Ce n’est pas non plus une façon de montrer son désaccord. »

À ce sujet, l'information que nous transmet le téléphoniste chez Élection Québec lui donne pratiquement raison. En effet, l'annulation d'un vote est considérée, dans les statistiques, comme un vote, contrairement à la réelle abstention. De plus, le Directeur général des élections du Québec précise que les votes rejetés (annulation ou bulletin mal rempli) vont tous dans le même panier.

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Pour Alexis Castonguay Laplante, il est tout de même utile d'annuler son vote, ne serait-ce que pour éviter la fraude électorale. « Je ne veux pas qu’on utilise mon nom, alors j’aime mieux le rayer moi-même de la liste. »

Faire de la politique tous les jours

Si les abstentionnistes ont mieux à faire que de faire la file dans les bureaux de vote lors des soirées d’élection, il faut comprendre qu’il existe néanmoins d’autres voies politiques qui les motivent.

« Je pense que la prise de parole est beaucoup plus importante. Une des grandes avancées du féminisme, c'est d’avoir démontré que le privé est politique. Comment on vit nos vies et comment on interagit avec les autres, il y a une part de politique là-dedans. Je suis conscient que ça a une portée excessivement limitée, mais au moins ça peut améliorer notre propre argumentaire et nous aider à comprendre celui des autres », explique Alexis Castonguay Laplante.

« Si tu veux faire du changement, il ne faut pas limiter la démocratie au vote. Tu dois t’impliquer dans ton milieu de vie, dans ton travail ou dans ton quartier », déclare quant à lui, Rémi, le militant syndicaliste. « Je ne peux pas en vouloir non plus aux gens qui sont déçus du système dans lequel on vit. C’est plate que ces gens-là ne trouvent pas une autre place pour s’exprimer ou agir, mais je ne veux pas jeter de pierre à personne. À force de se faire mentir pis de se faire prendre pour des cons, c’est sûr qu'on finit par se dire : “C’est tous des mange-marde.” »

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« Ça fait des années que je distribue de l’information et que je fais de l’action directe. Là, je ne parle pas d’aller péter des vitrines ou de mettre de la peinture quelque part, mais de trouver des cibles corporatives pour être capable de changer des lois. Un coup qu’on est poursuivi en cour, on peut ouvrir les dossiers pis prouver que la compagnie fait pire que ce qu’on a fait. C'est ce genre d’actions là qui m’intéresse. Donc, ce n'est pas parce que je ne vote pas que je crois profondément qu’on n’a pas à participer à ce système-là », avoue Pascal Tétro, punk depuis les années 80.

L'un des organisateurs du Grand Banquet, Party contre les élections, qui aura lieu le même soir que les élections au parc Lafontaine, croit également que c'est en s'organisant qu'on peut changer les choses : « Un exemple qui est fort pour nous, c'est les bandes qui ont réussi à arrêter de manière permanente le projet pétrolier Junex en chassant les pétrolières et la SQ du terrain pendant un moment. »

Mais que manque-t-il pour les intéresser à la politique institutionnelle?

« Le strict minimum pour moi, c’est qu’il y ait un processus de destitution. Si une décision est prise, il faut des mécanismes pour que cette décision puisse être renversée. Avec Charest en 2012, le taux d'insatisfaction était pratiquement à 90 %, mais il est resté au pouvoir jusqu'à temps que son parti déclenche les élections. Il doit y avoir un moyen qui est inscrit dans la constitution pour révoquer des postes ou forcer la tenue d’élection », répond Alexis Castonguay Laplante.

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« Il faudrait qu'ils me scrappent le système au grand complet pour que j'aille voter un jour, qu'il y ait des meilleures lois de destitution, des meilleures lois de contrôle de collusion, du genre le gouvernement qui passe des contrats à des compagnies privées, et des meilleures lois sur la transparence. Je ne pourrais pas participer à la démocratie comme elle est en ce moment », précise pour sa part Pascal Tétro.

« Avec un référendum, ce serait autre chose, parce que c'est le moment qu’on demande véritablement l’avis de la population. Il faut seulement savoir si les citoyens qui prennent ces décisions sont informés. Dans le système capitaliste, on a une certaine démocratie, mais on a pas l’espace mental, la possibilité matérielle et le temps pour être véritablement au courant des enjeux ou se prononcer de manière rationnelle », raisonne le sociologue.

Marilyne, 21 ans, qui doit conserver l'anonymat à cause de son travail, confirme d'ailleurs ce qu'Alexis avance : « Je ne suis pas vraiment informée de ce qui se passe avec la politique québécoise. Je travaille plus de 50 heures par semaine. Quand j’arrive chez nous, la seule chose que j’ai envie, c’est d’écouter Netflix. Je ne mets pas de temps là-dessus, même si je sais que c'est important. Je trouverais ça irresponsable de donner mon vote à un parti que je ne connais pas complètement. Après ça, s’il fait de quoi de croche, je vais me dire : “Fuck, j’ai voté pour ça, moé.” »

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« S’il y avait l’option “Aucun”, c’est sûr qu'à ce moment-là, j’irais voter », répond simplement Guillaume Couture.

Bref, les personnes qui ne votent pas sont beaucoup plus allumées que ce que l’on pourrait imaginer. Il n’y a simplement rien au menu qui saurait les convaincre de changer d’idée le 1er octobre prochain.

Samuel Daigle-Garneau est sur Twitter.