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Crime

Le médecin pakistanais qui a aidé à retrouver Ben Laden croupit toujours en prison

Nadeem Qamar est le dernier avocat du docteur Shakil Afridi après l’assassinat au Pakistan d’un autre de ses avocats. Il a raconté mi-mars à VICE News l'histoire de son client.
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Photo by Mohammad Sajjad/AP

Le dernier avocat qui représente Shakil Afridi — le docteur pakistanais qui aurait aidé la CIA a localisé Oussama Ben Laden au Pakistan — dit que son client est le « bouc émissaire » du « plus grand complot de la planète. »

Dans une interview exclusive accordée à VICE News, l'avocat Nadeem Qamar affirme que son client n'est qu'un pion dans une affaire « politisée ». Une affaire unique en son genre. Il fait le serment de continuer à se battre pour la justice, malgré l'assassinat brutal de Samiullah Afridi, l'ancien avocat de Shakil Afridi à la mi-mars.

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Le docteur Shakil Afridi a conduit une campagne de vaccination au Pakistan contre l'hépatite B en 2011 qui a été menée avec comme objectif d'aider la CIA à obtenir des échantillons d'ADN pour s'assurer que Ben Laden vivait bien dans un abri de la ville d'Abbottabad, au nord est du pays. Afridi a été arrêté trois semaines après que le chef d'Al-Qaida a été tué dans un raid des Navy SEALs en mai 2011. Le docteur avait été accusé d'aider un seigneur de guerre — sans rapport avec la CIA.

« La plus grande chasse à l'homme du monde, s'est avérée être la plus grande des conspirations, » accuse Qamar l'avocat. « Mon analyse, c'est que les États-Unis et le Pakistan se sont servis du docteur Afridi comme d'un bouc-émissaire. Les deux pays cachent des éléments au peuple et aux médias. »

Qamar a ajouté que les autorités américaines n'avaient « presque rien fait » pour Afridi et sa famille. « Mon sentiment, c'est que maintenant, sa vie de famille est pire que tout, » a-t-il dit. « Je suis en mesure de l'évaluer, et c'est terrible. »

Le 17 mars, l'avocat Samiullah Afridi a été abattu à Peshawar. Samiullah avait arrêté de défendre Shakil et s'était enfui à Dubaï pour des raisons de sécurité. Il était de retour au pays pour une visite. Jamaat-ul-Ahrar, un groupe taliban dissident a revendiqué l'assassinat, rapporte le Pakistan's Express Tribune.

« Nous revendiquons l'assassinat de l'avocat de Shakil Afridi » a déclaré au journal Ehsanullah Ehsan, un porte-parole du groupe. « Les autres personnes liées à Afridi doivent s'attendre à ce genre d'action. »

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Qamar a expliqué à VICE News que Samiullah avait abandonné l'affaire après que sa famille et ses amis ont été menacés. Il explique que son départ était « une grande perte ». Quand ils ont commencé à défendre Afridi, a ajouté Qamar, ils étaient huit avocats. Aujourd'hui il n'y a plus que lui.

* *

La mort de Ben Laden, au petit matin, le 2 mai 2011, a mis un point final spectaculaire et violent à une opération de renseignement de longue haleine.

Au niveau national, les Pakistanais en voulaient aux États-Unis d'avoir bafoué leur souveraineté, et soupçonnaient le gouvernement pakistanais d'avoir toujours su où se trouvait la cachette de Ben Laden.

La confusion et le tollé public ont abouti à une enquête — commandée par le gouvernement pakistanais et menée par la cour suprême. Le rapport qui en a découlé, publié en juillet 2013 a décrit l'opération américaine comme « Une violation majeure de la souveraineté pakistanaise et de son intégrité territoriale. »

Une partie du rapport se penchait plus spécifiquement sur le rôle d'Afridi. Son témoignage établit qu'il avait un cabinet de docteur quand il a rencontré Michael McGrath, le directeur national de l'ONG Save the Children. Après plusieurs rendez-vous, McGrath l'a présenté à une Américaine, « Kate ». En janvier 2011, « Kate » lui a demandé de lancer une campagne de vaccination à Abbottabad.

Afridi a accepté. Il dit que cette proposition n'avait rien de suspect. La campagne était publique, elle n'avait rien de secret. Elle a été lancée en mars 2011 et prolongée en avril, quand Afridi a reçu un coup de fil d'une autre américaine, « Sue », qui lui demandait de cibler une zone en particulier.

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Afridi affirme qu'il n'est jamais rentré dans le bâtiment où vivait Ben Laden, même après avoir été prévenu qu'il y avait eu une « querelle » entre ses habitants et des voisins. La femme qui « supervisait » la campagne, une locale, avait tout de même sonné et téléphoné aux habitants du bâtiment. Le docteur affirme qu'il ne sait pas ce qui a été dit pendant ce coup de téléphone.

La campagne a pris fin le 23 avril et les États-Unis ont mené leur raid contre Ben Laden neuf jours plus tard.

Afridi a été arrêté le 23 mai et a été déplacé de Peshawar à Abbottabad. Il a ensuite été mis à l'isolement à Islamabad pendant une semaine — une expérience qu'il décrit comme « les pires jours de [sa] vie ». Les services de renseignements pakistanais l'ont interrogé à Peshawar pendant 35 jours — sans l'avoir présenté à un juge. Afridi a finalement été condamné à 33 ans de prison pour avoir aidé, financièrement et médicalement, un chef de guerre local.

VICE News s'est procuré les copies des documents juridiques relatifs à l'accusation d'Afridi. La première décision du tribunal précise qu'il « collaborait » et participait à des « activités contre l'État » pour le compte de Lashkar-e-Islam, un groupe terroriste affilié aux Talibans pakistanais. Le document explique que « tout le monde savait » qu'Afridi admirait Mangal Bagh, le cerveau du groupe.

L'aspect financier des charges retenues contre lui semble faire référence à la rançon payée par sa famille, en 2008, pour le faire libérer après avoir été kidnappé, alors qu'il rentrait d'un programme d'entraînement médical.

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Après avoir été enlevé puis relâché, Afridi s'est installé pour quelque temps en Californie dans le courant de l'année 2009. Il n'a pas réclamé l'asile politique et ne se plaisait pas aux États-Unis. Médecin de formation, il a décidé de revenir au Pakistan et de se rapprocher de l'association Save the Children.

Save the Children a déclaré n'avoir eu aucun rapport avec la CIA.

* *

Qamar, l'avocat d'Afridi, vient de la Khyber Agency, basée dans les zones tribales pakistanaises. Il est avocat depuis près de 17 ans et bénéficie d'une image d'expert du droit pénal, spécialisé dans les questions de juridictions appliquées dans les zones tribales du nord-ouest pakistanais.

Qamar explique que l'appel d'Afridi est en cours, mais que le tribunal du FATA — la cour désignée pour entendre l'appel — « n'est pas encore fonctionnelle et personne ne sait quand elle le sera. »

« Il y a peu d'espoir, le futur est sombre, » dit Qamar. « Son cas a été politisé. Deux pays se renvoient son cas. Deux pays tenus par leurs politiques respectives. »

Qamar a nié le fait que son client a eu des liens avec des organisations terroristes.

« Je ne vois pas pourquoi le docteur Shakil aurait besoin de ça, » explique-t-il. « Il était à la tête d'un département de santé, et quand la CIA l'a choisi pour mener le faux programme de vaccination, des groupes de militants ont commencé à le menacer. Donc, pour moi, c'est impossible. »

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Quand on lui demande s'il pense qu'Afridi était de mèche avec la CIA, Qamar répond qu'il ne sait pas, mais qu'il y a un « complot » contre son client. Afridi lui a confié que le gouvernement pakistanais et le département sanitaire d'Abbottabad avaient donné leur aval à ce programme de vaccination.

« Tout était clair comme de l'eau de roche, » expliqué Qamar. « Je ne pense pas qu'Afridi ait été le seul homme impliqué dans la chasse à l'homme le plus perché de la planète. Il y a sûrement quelque chose qu'ils [le gouvernement] veulent cacher, et ils continuent d'y parvenir. J'ai l'impression qu'ils veulent mettre sous le tapis certains faits qui pourraient s'avérer surprenants s'ils étaient révélés. »

Qamar confie qu'il n'a pas reçu de menaces de mort directes, « mais ma famille et mes amis ont le sentiment que je vis dangereusement, » et lui ont conseillé d'arrêter de défendre le médecin. Il explique qu'il n'a pas l'intention d'abandonner. « Je suis un avocat, ma mission est de garantir la justice, » ajoute Qamar. « Et je suis engagé à me battre pour garantir la justice pour tout le monde. »

Qamar raconte qu'il ne connaissait pas Afridi personnellement avant cette affaire. Il s'est investi parce qu'il « sentait que c'était un cas complexe. »

L'avocat explique que le médecin a refusé de faire une déclaration devant la commission d'Abbottabad parce qu'on ne lui avait pas garanti un anonymat complet, ainsi que le retrait d'un officiel des services de renseignements.

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La commission d'Abbottabad a proposé qu'Afridi soit condamné pour haute trahison, pour ensuite déclarer que « seul un procès juste, suivant la la procédure établie, pouvait établir la nature de son implication. » Cependant, Qamar ne pense pas que cela risque d'arriver. Il explique que les lois appliquées dans les zones tribales offrent une « voie très facile pour garder le docteur Afridi derrière les barreaux, pour un bon moment, sous couvert de cette loi aux zones d'ombre. »

Il a ajouté que « S'ils accusent le médecin de haute trahison, ils seront contraints de tenir le procès hors des zones tribales pakistanaises, » par exemple dans une des Haute Cour ou Cour suprême des villes de Peshawar, Abbottabad ou Islamabad.

En 2012, Fox News a interrogé Afridi depuis sa cellule de prison. Le médecin explique qu'il a eu les yeux bandés pendant 8 mois et a été menotté tout au long de sa première année passée en prison. Il explique toutefois que sa situation s'est améliorée depuis. Plusieurs gardiens de prison ont été renvoyés suite à la publication de l'interview d'Afridi avec le média américain. Dans le même temps, le médecin s'est vu retirer son droit à recevoir de la visite.

« Après cette interview, les déboires d'Afridi se sont encore aggravés, » explique Qamar.

L'avocat raconte qu'il a obtenu l'autorisation de rendre visite à son client, une seule et unique fois, en 2012. Il essaye actuellement d'y retourner et a déposé une requête en ce sens, auprès de la Haute Cour de Peshawar.

« J'ai entendu dire qu'il était confiné dans une petite cellule, ne pouvait pas se promener, ni avoir accès à d'autres activités pourtant permises aux autres détenus, » explique Qamar. Il ajoute qu'Afridi pourrait être en danger à l'intérieur même de la prison vu le nombre de sympathisants de ses ennemis détenus dans le même pénitencier.

Selon Qamar, la famille d'Afridi ne peut pas lui rendre visite. L'avocat précise que le médecin a trois enfants — deux fils et une fille — et pense qu'ils se cachent sûrement quelque part au Pakistan.

« Je n'ai pas fait de requête pour qu'ils puissent voir leur père. Je sais que leurs vies sont en danger, » dit Qamar.

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