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Le robot suceur est plus doué que jamais grâce à l'intelligence artificielle

Dans « The Blowjob Paper », des experts en machine learning expliquent comment ils ont appris l'art de la fellation à un bête sextoy.

par Samantha Cole
21 Novembre 2018, 8:30am

L'Autoblow AI est un sextoy conçu pour les individus pourvus d’un pénis. Comme son nom l'indique, cet engin constitué d'un moteur et d'une gaine de latex insérés dans un gros tube simule des fellations « automatiquement ». Le public adore l'idée : en octobre dernier, la campagne Indiegogo de l'Autoblow AI a atteint son objectif de 50 000$ en un rien de temps. Derrière ce succès, un argument marketing fort : contrairement à son ancêtre ultra-répétitif, l'Autoblow 2, l'Autoblow AI a appris à « changer continuellement de technique » par la grâce du machine learning.

L'Autoblow est doté d'un « mode IA » grâce auquel il promet de reproduire les mouvements nuancés et imprévisibles d’une vraie fellation d'humain. Pour mettre ce système au point, l’entreprise a d'abord demandé à six personnes d’observer et annoter 109 heures de porno. Elle a ensuite confié les données ainsi récoltées à des ingénieurs en machine learning. Leur mission (rémunérée) : concevoir un modèle capable de les transformer en instructions de mouvement pour le sextoy. L'ensemble du projet à demandé trois ans de travail.

Le résultat de ces recherches acharnées est le Blowjob Paper, une étude riche en graphiques sexy — ou sexuels, c'est à voir. « Dans ces travaux, nous avons cherché à quantifier les mouvements courants ou typiques du sexe oral effectué sur des hommes » explique l'introduction de l'article, qui n'a évidemment pas été soumis à un examen collégial. « Nous avons donc analysé un ensemble de données comprenant plus de 108 heures de vidéos pornographiques, annotées pour faire apparaître la position des lèvres sur le pénis à chaque image. Nous utilisons des techniques de quantification pour isoler 16 mouvements distincts et, grâce à eux, nous concevons et évaluons un programme procédural qui génère des séquences réalistes à l'aide du deep learning. Nous démontrons par la quantification que ce système est supérieur aux techniques de chaîne de Markov. »

« Ça ne m’a posé aucun problème. »

Motherboard a conteacté Brian Sloan, le créateur de l'Autoblow AI, pour lui réclamer des précisions sur ses techniques de recrutement. Tout le monde n'a pas ce qu'il faut pour convaincre des scientifiques sérieux de travailler sur une machine à branler. Il s'avère que son secret est un pitch impitoyable.

« Je leur ai dit que j’allais fabriquer un sextoy pour hommes qui reproduit l’expérience d’une fellation, puis je leur ai demandé si l’IA pouvait être utilisée pour étudier ce qui se passe vraiment pendant une pipe afin que ma machine exécute des fellations comme un humain » explique Sloan par mail. « Sept entreprises m’ont immédiatement répondu que ce boulot ne les intéressait pas. Quand j’ai demandé pourquoi, ils n’ont pas voulu commenter. »

La huitième équipe a répondu favorablement et produit le Blowjob Paper — une tâche pour laquelle ils ont été payés 30 000 dollars par Sloan. Malheureusement, quelque chose manque au-dessus des jolis calculs et méthodes de collecte de données de l'article : le nom de ses auteurs. Aucun nom n’apparaît dans la publication, aucune équipe n’est créditée, aucune institution ne revendique la responsabilité de ces travaux. Les scientifiques ont mené cette recherche sous couvert d'anonymat par crainte que leurs autres clients ne les laissent tomber.

Sloan m’a mis en relation avec ces scientifiques anonymes en protégeant leur identité à l'aide d'une adresse mail unique. J’ai également pu consulter les échanges écrits de Sloan et des scientifiques sur l'avancement de l'article. Tous les noms avaient été censurés.

« Brian a utilisé les réseaux sociaux... LinkedIn, peut-être » expliquent les chercheurs depuis leur adresse de protection. « Notre discussion initiale n’a pas tourné autour des sextoys et du porno. On a parlé technique. Comment analyser de la vidéo, des trucs sur l’intelligence artificielle. Sloan a été clair en admettant que plusieurs équipes avaient refusé de travailler sur ce type de projet. Mais moi, ça ne m’a posé aucun problème. »

L’auteur de ce mail s'est présenté comme un docteur en intelligence artificielle. Il a également affirmé que son nom figurait sur plus de 30 publications et brevets. À l'en croire, le reste de l’équipe compte une majorité d’ingénieurs.

Le sliderman entre en scène

Le Blowjob Paper commence par quelques tableaux et graphes sur la façon dont les chercheurs ont quantifié les mouvements récoltés sur les vidéos de sexe oral et les ont convertis en mouvements pour l’Autoblow AI. Parmi eux, on trouve des histogrammes qui représentent diverses activités comme des pauses, des moments d'edging, du titillage du gland ou de la gorge profonde.

Les chercheurs ont monté un réseau de neurones dense (dense neural network, DNN) qui prédit les mouvements du donneur de fellation en analysant des mouvements précédents, un peu comme la saisie intuitive de votre téléphone portable. Sur le papier, le processus de création de ces modèles ressemble à ça :

Pour récolter les données nécessaires, Sloan a fait appel Dalibor Copic. Copic travaille pour Very Intelligent E-Commerce Inc., l'entreprise de marketing de Sloan à laquelle nous devons déjà le concours du plus beau vagin du monde et le concours de couilles. Very Intelligent E-Commerce Inc. manque rarement d'attirer l'attention des médias sur les campagnes de crowdfunding de Sloan. Les journalistes aiment leur formule « produit destiné à un public adulte + promotion à base de gimmicks scientificoïdes ». Avant de s'attaquer au Blowjob Paper, l'équipe de l'entreprise a publié le Vulva Paper (une étude sur les critères de beauté des vulves) à l'occasion du concours Autoblow Vaginal Beauty.

Copic a chargé six personnes de rassembler des données sur la fellation en regardant des vidéos pornographiques. Aucun statisticien ou expert en machine learning parmi ces volontaires, juste des amis et des personnes de confiance prêtes à s'acquitter d'une tâche absurde. Ensemble, ils ont créé leur propre système pour quantifier les fellations des 1 200 vidéos qu'ils ont dû se farcir : une barre en forme de pénis doté d'un curseur en forme de tête. Il suffisait d'ajuster ce slider en direct pendant le visionnage pour rendre compte des mouvements d'une fellation. Copic explique que la tête a reçu le nom de « Sliderman ».

« Une fois que le sexe oral débute, et quand la fille est en pleine action, nous déplaçons le Sliderman pour qu’il suive la trajectoire du sexe oral : c’est ainsi que la fellation est reproduite dans notre système » explique-t-il. Lui et son équipe ont dû regarder les vidéos à 50% de leur vitesse normale pour générer des données correctes.

Interrogé sur la pénibilité de la tâche, Copic avoue : « En toute honnêteté, j’ai eu des hauts et des bas. Regarder quelques vidéos au début du projet était intéressant... Mais à la fin, c’était plutôt pénible de voir autant de sexe oral... »

« À la pointe de la technologie »

« C’est un problème très intéressant » reconnaissent les scientifiques qui ont travaillé sur le Blowjob Paper. « Aujourd'hui, le milieu du machine learning ressemble à une ruée vers l'or. Les développeurs peuvent donc se montrer très sélectifs au moment de choisir un projet. Pour ma part, je cherche des projets intéressants et qui rapportent. Ce projet remplit ces deux conditions. »

Mais s'ils sont si enclins à travailler sur des intelligences artificielles pour robot suceur, pourquoi ces scientifiques souhaitent-ils rester anonyme ? Lorsque nous leur avons posé la question, les auteurs du Blowjob Paper ont répondu qu’ils avaient demandé l'avis de plusieurs clients avant de se lancer. Leur question : prendre part à ces travaux et les assumer publiquement pourrait-il être poser problème.

« La réponse a été surprenante » admettent-ils aujourd'hui. « Les entreprises ne veulent pas être associées à la moindre controverse. Elles estiment que ce n’est pas acceptable. À leurs yeux, ce genre de chose est un cauchemar du point de vue de la communication. C’est la raison de notre anonymat. Au niveau personnel, ça ne pose pas de problème. Au niveau corporate, c’est une autre histoire. Nous travaillons souvent dans la FinTech et/ou pour le gouvernement. Ce sont ces secteurs qui nous ont mis en garde. »

Cette méfiance n’est guère surprenante : les organismes de paiement et les législateurs font preuve d'une hostilité sans cesse renouvelée à l'égard des contenus sexuels.

Au-delà des chiffres, l'Autoblow AI et son Blowjob Paper permettent de mieux comprendre comme l'intelligence artificielle se glisse dans notre vie quotidienne, de la saisie semi-automatique de Gmail aux moteurs de recherche. Tous ces dispositifs mesurent et étudient nos comportements passés pour nous satisfaire. En théorie, l'Autoblow AI fait la même chose. Il apprend juste en regardant du porno.

Les scientifiques du Blowjob Paper ne considèrent pas ce projet comme « jetable ». « Ma conclusion, c'est que les réseaux de neurones convolutifs sont très capricieux » ont-ils déclaré. « Le fait que l’IA puisse comprendre un concept aussi sophistiqué que la fellation est plutôt étonnant. [...] J’ai le sentiment que nous sommes vraiment en avance sur notre temps, que nous avons mis au point des bibliothèques d’information qui n’existaient pas il y a six mois. »

L’Autoblow AI déborde de mathématiques, de sueur, de larmes et de douleurs potentielles au canal carpien. Pourtant, malgré les graphiques et le jargon du machine learning, il n’est qu’un manchon en silicone dans un tube en plastique. Ce machin astique votre bite quand vous l'allumez. Les chercheurs qui lui ont donné naissance rêvent d'un monde où les aspects interactifs et immersifs du porno et des sextoys peuvent être améliorés grâce à l’intelligence artificielle. Ce n'est pas pour demain mais c'est assez cool.

« Les sextoys sont des objets du monde développé. Les gens veulent vraiment en avoir un. Des scientifiques et des ingénieurs amélioreront probablement ces appareils dans le futur » expliquent les auteurs du Blowjob Paper. « C’est une vision à long-terme. Il y a évidemment des améliorations techniques que nous pourrons apporter à ce sex toy spécifique, comme une meilleure génération procédurale de fellation ou d’autres activités sexuelles. Nous avons remarqué que reproduire le sexe anal était totalement faisable, par exemple. »

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