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FRANCE

Un train venu de Chine est arrivé en France pour lancer une nouvelle « Route de la Soie »

Un train de marchandises venu de Chine est arrivé ce jeudi dans une gare de Lyon. Cette liaison inédite vise à développer la « Ceinture économique » chinoise, qui s’étend jusqu’à l’Europe en passant par l’Asie centrale.

par Pierre-Louis Caron
21 Avril 2016, 3:30pm

Image via WAE Logistics

Des produits mécaniques, électroniques et chimiques, livrés en France depuis la Chine. Rien d'inhabituel, si ce n'est qu'au lieu d'être transportées par bateau comme c'est normalement le cas, ces marchandises ont été livrées à Lyon ce jeudi matin par un train venu directement de Chine.

Parti le 6 avril dernier, ce convoi de la société chinoise WAE a roulé pendant 16 jours et sur 11 300 kilomètres de rails à travers la Chine, le Kazakhstan, la Russie, la Biélorussie, la Pologne, l'Allemagne et enfin la France. Cette liaison inédite s'inscrit dans un grand plan chinois de « Ceinture économique », qui vise à consolider la place de la Chine dans le commerce mondial.

D'après la chaîne officielle chinoise CCTV, ce train de marchandises est parti du centre ferroviaire de Wujiashan à Wuhan, la capitale de la province du Hubei (centre-est de la Chine) et a inauguré une nouvelle liaision qui formera, à terme, « un cercle économique avec la route maritime, reliant la Chine et l'Europe », d'après un responsable ferroviaire chinois interrogé par cette chaîne. Ce convoi devrait repartir dans les prochains jours, chargé de vin et d'autres produits agricoles français. Les autorités françaises ont annoncé la mise en place prochaine de trois liaisons hebdomadaires entre Wuhan et Lyon.

Si ce trajet Chine-France constitue une première historique, des trains circulent déjà depuis 2014 entre le Sichuan (ouest de la Chine) et la ville allemande de Duisbourg. Sur son site Internet, une autre compagnie de fret chinoise, Trans Eurasia Logistics (TEL), indique que des liaisons régulières existent par ailleurs entre 16 villes chinoises et autant de villes européennes, comme Barcelone, Bologne, Rotterdam ou encore Kotka en Finlande. Au début du mois de décembre 2014, un train chinois avait rejoint Madrid, après plus de 13 000 kilomètres parcourus, soit la plus longue liaison ferroviaire du monde. Il avait ensuite quitté la capitale espagnole avec du vin, de l'huile d'olive et des jus de fruit.

Avec l'ouverture de ces liaisons ferroviaires, la Chine cherche à approfondir ses échanges commerciaux avec ses voisins occidentaux plus ou moins éloignés. Ces efforts s'inscrivent dans le grand programme de « Ceinture économique de la Route de la Soie », que le ministère chinois du Commerce avait dévoilé en mars 2015.

À lire : La Chine veut reconstruire la route de la soie

Comme l'indique cette stratégie — baptisée « Une Ceinture, Une Route » —, la Chine cherche à redonner vie aux chemins « tracés il y a plus de deux millénaires par les peuples travailleurs et courageux de l'Asie et de l'Europe ». La Route de la Soie a relié pendant plusieurs siècles l'Est de la Chine au bassin méditerranéen, voyant défiler jusqu'au XVe siècle des caravanes chargées de marchandises plus ou moins précieuses, comme de la porcelaine, des épices et bien sûr de la soie — dont la production était un secret bien gardé en Chine à cette époque.

À l'heure où les prix du pétrole sont si bas que cela coûte moins cher pour un cargo de faire le tour de l'Afrique plutôt que de passer par le canal de Suez en Égypte, le gouvernement chinois entend défendre « l'esprit » de la Route de la Soie face à des « situations internationales et régionales complexes ». Cette grande stratégie comporte un volet terrestre avec trois axes — vers la Russie, vers l'Asie de l'Ouest et vers la péninsule indochinoise —, mais aussi toute une partie maritime en coopération avec des ports birmans, indiens et pakistanais. Ce plan prévoit également des mesures politiques, numériques et culturelles, dans le but de créer un vaste espace de coopération « marqué par l'harmonie et l'amitié ».

« C'est un projet qui part dans toutes les directions », nous explique Alice Ekman, chercheuse et responsable des activités Chine à l'Institut français des relations internationales (IFRI). « Au début, la Chine annonçait 60 pays potentiellement partenaires, soit les pays eurasiatiques. Désormais, on voit que ce projet s'adresse même à l'Afrique, et Pékin souligne régulièrement que " tous les pays du monde sont les bienvenus " », nous indique cette spécialiste. Sur le site en anglais du gouvernement chinois, l'initiative a d'ailleurs été renommée et s'appelle désormais « Ceinture et Route », au lieu de « Une Ceinture, Une Route », ce qui laisse le champ libre à d'autres accords.

« Jusqu'à présent, les documents officiels n'indiquent pas de tracés précis pour les nouvelles Routes de la soie, la Chine entretient un flou stratégique », analyse Alice Ekman, « cela lui permet d'être plus flexible et de viser large ».

Pour le gouvernement chinois, la mise en place de nouvelles routes commerciales doit permettre de désenclaver certaines de ses provinces sous-développées et d'endiguer les problèmes de surcapacité dans certains secteurs . « Au niveau des infrastructures de transport — routes, autoroutes, aéroports, chemins de fer — par exemple, le territoire chinois est assez bien couvert à l'heure actuelle », nous explique Alice Ekman. « Les entreprises du secteur, notamment les entreprises d'État qui demeurent des acteurs centraux de l'économie chinoise, doivent trouver de nouveaux marchés à l'étranger. »

Côté finances, ce projet de « Ceinture » repose notamment sur la Banque asiatique d'investissement dans les infrastructures, créée en 2014 à l'initiative de la Chine, et sur la création d'un stock d'or qui vise à sécuriser les échanges financiers. « La Chine compte aussi sur la nouvelle banque de développement des pays émergents [dite « banque des BRICS »] », nous indique Alice Ekman. Pour cette chercheuse, le gouvernement chinois a su adopter une « communication bien rodée » afin d'élargir ses possibilités de coopération.

« La Chine communique d'une manière différente selon les pays avec lesquels elle traite », nous explique-t-elle. « Elle déclare que son programme est complémentaire des projets nationaux ou européens, qu'ils s'inscrivent dans un même objectif. Mais certains, comme l'Union européenne, demeurent sceptiques face à cet argumentaire. » Lors d'une série de visites dans l'Océan Indien au printemps 2015, le Premier ministre indien Narendra Modi avait par ailleurs présenté son propre programme de liaison maritime, baptisé la « Route du Coton ». La Russie songerait quant à elle à construire une gigantesque autoroute pour relier l'Atlantique au Pacifique, en passant par la Sibérie.

« Sans compter les rivalités régionales, la mise en application du programme chinois par les institutions nationales n'est pas aisée », nous explique Alice Ekman. « Dans le contexte actuel, avec le déploiement de la vaste campagne anti-corruption, les entreprises et les collectivités locales chinoises ont peur de prendre des risques et d'être mal perçues par le gouvernement central, elles ne prennent que très peu d'initiatives. » Comme au temps de l'ancienne Route de la Soie, la sécurité est un enjeu de taille. Au Pakistan, ce sont près de 10 000 soldats qui ont été déployés pour protéger les ouvriers chinois sur différents chantiers du corridor Chine-Pakistan.

Prévoyant, le gouvernement chinois n'a jamais publié de calendrier prévisionnel concernant ces nouvelles routes. Certains observateurs avancent toutefois une échéance fixée à 2050, date à laquelle la République populaire de Chine fêtera son centième anniversaire.


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Image via WAE Logistics