Le Temple satanique est le nouveau paradis queer

Sans être entièrement dédiée aux LGBTQ, l'organisation est devenue un havre de paix pour toute personne à la croisée des genres.

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26 Juillet 2017, 5:00am

Au début des années 1990, Ash Backwood (plus connu sous son pseudonyme Ash Astaroth) était un adolescent ouvertement gay, en quête d'une communauté dans sa minuscule banlieue de l'Ohio – lorsqu'il finit par tomber sur le satanisme.

Avec ses piercings et ses cheveux bleus, Astaroth s'est émancipé en souscrivant à l'étrange Église de Satan, s'attirant par la même occasion les foudres quotidiennes de ses camarades de lycée. À défaut de pouvoir se rendre dans une église physique, il passait plusieurs heures par jour à la bibliothèque locale afin de se connecter sur des forums sataniques en ligne. Pendant longtemps, ces discussions virtuelles lui ont amplement suffi.

Il a toutefois déchanté face au ton hypocrite et agressif de l'Église, sans parler des ses membres et de leur machisme d'un autre temps.

Il a même bien failli abandonner le satanisme. C'est en 2014, alors qu'il se préparait à passer le reste de sa vie à expliquer ses tatouages à l'effigie de Lucifer à grand renfort d'archétypes, qu'il a découvert le Temple satanique, un groupe au nom similaire quoique non apparenté. C'est en réalité un coup de gueule à l'encontre du Temple qui lui a fait connaître l'organisation, posté sur YouTube par Brian Werner, ancien chanteur du groupe de death metal Vital Remains. « Leur point de vue sur la politique et les problèmes sociétaux est devenu trop libéral, compatissant, limite hippie », a déclaré Werner.

« Si ce mec a quitté le Temple satanique pour ces raisons, se rappelle Astaroth, c'est pour ces même raisons que je me devais de l'intégrer. »

Un an plus tard, Astaroth a fondé le premier chapitre du Temple satanique dans la ville de New York, donnant ainsi vie à la communauté Internet, composée d'environ 80 membres. L'objectif : en faire « non seulement un lieu acceptant les personnes LGBTQ, mais surtout un lieu acceptant avec enthousiasme les personnes LGBTQ ». En d'autres termes, le genre de groupe dont il avait tant rêvé en Ohio. À l'inverse, l'adhésion au chapitre de New York requiert de définir un pronom préféré, de sorte à instaurer un sentiment de respect mutuel tout en agissant comme un filet de sécurité. « Ceux qui en profite pour répondre de manière désinvolte ne sont tout simplement pas à la hauteur de notre chapitre », déclare Astaroth.

Il s'est depuis installé à Salem, dans le Massachusetts, où il occupe la fonction de directeur du siège social du Temple, en parallèle de son poste de chef adjoint du chapitre de New York. L'ouverture d'esprit du Temple quant aux identités multiples n'est qu'une raison mineure de son attachement au groupe. « Le mouvement queer est une extension du mouvement gay, tout comme le satanisme est une extension de l'athéisme, explique Astaroth. Vous pouvez être les deux. »


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Ce concept était tout nouveau pour moi il y a encore six mois de cela. À 26 ans, nouvellement lesbienne et arrivant au terme d'une relation de cinq ans avec l'homme que j'aimais, je ne savais pas comment me définir en dehors de « confuse ». Afin d'y remédier, j'ai assisté à un forum public organisé par le chapitre de Los Angeles du Temple satanique. Organisé dans un bar de motards en banlieue, je me suis pointée vêtue de mon mom jeans et me suis parfaitement intégrée, jusqu'à en devenir un membre en règle.

Depuis, je suis obnubilée par tout ce qui entoure le Temple satanique. En tant que personne qui s'identifie à la fois comme étant gay et queer – queer dans le sens moderne du terme, à savoir le rejet de la pensée binaire – je me sens tout à fait moi-même dans cette complexité. Il s'avère que je ne suis pas la seule.

Avec plus de 60 chapitres à travers le monde (la plupart étant en ligne, selon le chef du chapitre de Los Angeles, Ali Kellog) et plus de 70 000 adeptes sur Facebook, le Temple a récemment attiré l'attention du public grâce à plusieurs campagnes destinées à remettre en cause les droits de la religion sur la politique américaine. Je pense notamment à la lutte pour les droits reproductifs, la statue de Baphomet – divinité gender-fluid – érigée devant le Capitole de l'État d'Oklahoma, ou encore la proposition de célébrer des mariages de même sexe quand l'État du Michigan refuse de le faire. VICE a déjà couvert la première « Messe rose » du Temple, lors de laquelle le porte-parole Lucien Greaves a poussé des couples homosexuels à s'embrasser sur la tombe de la mère de Fred Phelps, le fondateur de l'église baptiste de Westboro.

Mais au-delà de ce genre de coups de pub, le Temple est un mouvement important qui offre un espace sûr et inclusif pour les personnes qui s'identifient de tous les genres. Sans s'imposer comme une organisation purement LGBTQ, le Temple satanique est devenu un havre de paix pour les personnes queer. Lors de la première réunion à laquelle j'ai participé, toutes les personnes à qui j'ai parlé dégageaient une grande confiance en elles, qu'elles soient queer, gay, pansexuelles, transgenres, bi, polyamoureuses, ou quelque part entre tout ça.

Il existe toujours une confusion entourant la définition du satanisme, d'autant plus que la société considère depuis longtemps Satan comme la racine du mal, ce qui n'est pas tout à fait faux – mais il convient d'établir des distinctions. Anton LaVey, musicien américain de 36 ans, a fondé l'Église de Satan en 1966 avec la mission de créer une organisation « ouvertement dédiée à l'acceptation de la vraie nature de l'Homme : celle d'une bête charnelle, vivant au sein d'un cosmos indifférent à son existence ». Le Temple satanique, d'autre part, a été créé par Lucien Greaves (aka Doug Mesner) et Malcolm Jarry en 2014 afin de promouvoir les principes humanistes de la bienveillance et de l'empathie.

Greaves est surpris que je trouve cela, et bien, surprenant. « Ce n'est pas grave, me lance-t-il. Nous n'avons pas de séparation ou de définition strictes de nos membres gay, de nos membres trans ou de qui que ce soit d'autre ». Bien qu'il n'ait pas d'effectif exact des membres LGBTQ, Greaves déclare qu'il ne serait pas surpris si plus de la moitié s'identifiait comme tel (une estimation conforme à mon expérience dans le chapitre de LA). L'organisation dans son ensemble est une plate-forme permettant aux membres LGBTQ de célébrer leur identité.

Au fil de la longue histoire de la culture satanique, « il y a toujours eu un désir de modifier le statu quo, modifier le mainstream », déclare David E. Embree, professeur d'études religieuses à l'Université d'État du Missouri. Cette opposition au statu quo, poursuit Embree, est précisément la raison pour laquelle le Temple est aussi attirant pour beaucoup des personnes consumées par les religions traditionnelles. Ce qui est plus intéressant, selon lui, c'est la façon dont les satanistes du Temple ont formé une communauté dans la sécurité et l'intimité relatives des chats en ligne. « Internet est le meilleur ami que le satanisme ait jamais eu », avance-t-il, ce qui semble logique, lorsque vous considérez combien il est dangereux de s'identifier comme étant autre chose que cisgenre, hétéro et chrétien dans une grande partie du pays.

Cette histoire d'origine – la façon dont le Temple satanique est né en ligne – représente une métaphore presque trop parfaite. Internet fonctionne à la fois comme une boîte de Pandore renfermant des commentaires viles et comme un moyen de communication et d'organisation pour les communautés marginalisées du monde entier. Il obscurcit autant qu'il clarifie ; il atténue la solitude aussi souvent qu'il l'exacerbe. Ce sont des dualités modernes auxquelles les queer et les satanistes sont très familiers. « Les humains sont complexes, pense Astaroth. Je ne comprends pas pourquoi vous résistez autant à être ce que vous voulez être. Cette idée ne devrait pas être intimidante mais, au contraire, rafraîchissante. »

Cet article a été rédigé par Kate Ryan. Suivez-la sur Twitter.